‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 33 sur 82 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Personne ne fut plus que saint François de Sales soumis et dévoué au souverain Pontife. Dans un de ses premiers sermons, prêché le jour de la fête de saint Pierre, il démontre l’autorité des successeurs du prince des apôtres sur toute l’Église, et il le fait avec une énergie et un zèle remarquables. « L’Église est une monarchie, dit-il, et partant il lui faut un chef visible qui la gouverne comme souverain lieutenant de Notre-Seigneur; autrement, quand Jésus Christ dit : Die Ecclesiæ , à qui parlerions-nous? Et comment conserverions-nous l’unité de la foi? Quand quelqu’un se voudrait émanciper, qui pourrait le réduire au bercail? Comment pourrait-on empêcher qu’il y eût de la division dans l’Église? et lorsque, suivant la parole de saint Jérôme, l’univers s’étonna d’être devenu arien : Totus orbis se Arianum esse miratus est , comment se fut-il converti ? Tout royaume divisé sera désolé : Omne regnnm in seipsum divisum desolabitur.... C’est donc chose certaine que l’Église doit avoir un lieutenant général. Or voyons maintenant quel il peut être. Ce ne peut

* Esprit, p. XTV, eli. iv.

être que saint Pierre et ses successeurs. Car, laissant à part le consentement universel de tous les siècles, en voici une raison bien puissante : c’est que jamais il n y a eu d’évêque qui ait pensé être souverain et commun pasteur de toute l’Église, que les successeurs de saint Pierre, et jamais on n'a avancé ni mis en doute qu’aucun autre le fût. Surtout maintenant, il n’est aucun prélat en tout le christianisme qui s’attribue cette qualité, et duquel on propose qu’il soit pasteur général, sinon le pape... Que dirons-nous donc? 11 n’y a personne qui ait jamais prétendu être le chef unique de l’Église, que les successeurs de saint Pierre; il n’y a personne qui le prétende; il n’y a personne de qui on ait jamais eu cette pensée que du pape. Et, d’autre part, il faut qu’il y ait quelqu’un qui le soit. Donc le pape l’est sans aucun doute. C'est de lui que parle saint Jérôme en l’Épître à saint Damase, où il dit : Non novi Vitalem , Meletium respuo; ignoro Pavlinum . Quicumque tecum non colligit , spargit ; hoc est : Qui Christi non est, Antichristi est l . »

Si l’on veut voir cette vérité établie avec plus de solidité encore et développée avec plus d’étendue, on n’a qu’à lire la troisième partie des Controverses du saint évêque. Après la connaissance qu’il y montre de l’Écriture et de la tradition, rien n’est plus admirable que l’attachement qu’il témoigne pour ce Siège apostolique dont il énumère et relève si haut tous les titres.

Dans le rituel qu’il fit éditer pour l’usage de son diocèse, il insiste fortement sur les dispositions dont les ecclésiastiques doivent être animés à l’égard du chef de l’Église. « Puisque les conciles, dit-il, donnent au souverain Pontife le nom d’évêque œcuménique % et au siège

1 Sermon pour la fête de saint Pierre. — 3 Cône, de Chalcéd.

qu’il occupe celui de trône de l’Église universelle S que les saints Pères et les empereurs l’appellent le père de l’univers, l’évêque des patriarches, le recteur de toutes les Églises, le chef de la milice sacrée*, puisque enfin il est le pasteur de l’Église romaine, c’est-à-dire de celle qui est la mère et la nourrice de toutes les autres, aussi bien que le centre de leur unité, dans laquelle, suivant la remarque de Tertullien 5 , les apôtres ont fait couler leur doctrine avec leur sang; personne ne peut douter que tous les ministres du sanctuaire ne soient obligés d’avoir pour lui un profond respect et une crainte filiale, de s’approcher avec confiance de sa personne sacrée, autant de fois que leur nécessité spirituelle l’exigera, d’écouter sa voix, de révérer ses décisions, comme celle du pasteur de tous les fidèles qui tient sur la terre la place de Jésus-Christ, et de prier incessamment pour lui, comme faisaient les premiers chrétiens pour saint Pierre dpnt il est le successeur; afin d’obtenir de Dieu toutes les grâces qui lui sont nécessaires pour résister généreusement aux ennemis de la sainte Église, et pour conduire saintement le troupeau que Jésus-Christ a confié à ses soins, après l’avoir racheté de son propre sang. »

Ce qu’il recommandait ainsi à ses prêtres, il le pratiquait lui-même le premier. Il envoyait exactement tous les cinq ans un exposé de l’état de son diocèse au souverain Pontife; il recourait à ses conseils pour toutes les affaires graves, et il ne faisait aucune absence notable de son diocèse sans lui en demander la* permission :

« Je n’ai pas voulu partir pour Dijon, lui écrivait-il en

1 Conc. de Constantinople, act. XVIII. — 2 Cassiod., Epist. ix; S. Cyp., Epist. xlv; Théod., Novell. Const. tit. xxnr. — 5 Tertull., De Præscript., ch. xxxvi.

1604, sans le faire savoir à Votre Sainteté, désirant lui rendre compte de cela comme de tout le reste de mes actions, que je veux toujours régler selon le vouloir du successeur du prince des apôtres l . »

Une accusation injuste dont il fut l’objet auprès du souverain Pontife, en l’année 1607, lui donna lieu de manifester hautement les dispositions de son âme à l’égard du Saint-Siège. Un religieux zélé, mais peu judicieux, auquel il avait rendu plusieurs services, avait cru devoir le signaler au pape, comme employant à entendre les confessions des personnes dévotes, un temps qu’il aurait dû consacrer à combattre les hérétiques et à administrer son diocèse. Il s’était plaint surtout de ce que le saint évéque n’avait pas proscrit soigneusement les livres hérétiques. Cette accusation fut très-sensible au prélat. 11 écrivit au Saint-Père une lettre pleine d’humilité et de respect; puis, suivant ses principes, il se tint en repos. Cependant il ne put retrouver sa joie ordinaire avant d’avoir reçu la réponse de Sa Sainteté. Elle arriva enfin aussi favorable que possible. « Je sens, disait le saint en la lisant, que je suis un véritable enfant du Saint-Siège, car il me semble que Dieu me rend la joie de son salutaire. J’ignore comment je pourrais vivre, si je savais que le père de tous les enfants de Dieu fût irrité contre moi et mal satisfait de ma conduite *. » *

Du reste, il était le premier à réclamer, sur tout ce qui le concernait, les jugements du prince des pasteurs, c Je soumets de tout mon cœur, disait-il, mes écrits, mes paroles et mes actions, à la correction de la très-sainte Église catholique, apostolique et romaine, sachant qu’elle est la colonné et le soutien de la vérité, quelle ne peut

1 J.ell, xmx, — * Année de la Visit., p. 121,

ni faillir ni défaillir, et que nul ne peut avoir Dieu pour père, qui n'aura cette Église pour mère 4 . »

Il louait et admirait extrêmement ceux qui suivaient avec une docilité parfaite les avis du Vicaire de Jésus-Christ. « Nous avons en notre âge, dit-il dans un de ses entretiens, un exemple remarquable de la mortification du propre jugement. 11 est d’un grand docteur, justement célèbre, auteur d’un livre intitulé : Des Dispenses. Ce livre tombant un jour entre les mains du pape, le Saint- Père jugea qu’il contenait quelques propositions erronées, et il fit écrire à ce docteur, afin qu’il eût à les corriger. Ce docteur, recevant cet ordre, y soumit si absolument son jugement, qu’il ne voulut point éclaircir son affaire pour se justifier : il crut qu’il avait tort, et qu’il s'était laissé tromper; et, montant en chaire, il lut tout haut ce que le souverain Pontife lui avait écrit, prit son livre, le déchira en pièces, puis il dit humblement que ce que le pape avait jugé était bien jugé, qu’il approuvait de tout son cœur cette censure et cette correction paternelle. Or il faut remarquer que ce docteur n’était nullement obligé de faire ceci; car ce que le pape lui avait prescrit, c’était seulement qu'il eût à rayer de son livre certaines choses qui n’avaient pas semblé bonnes; encore n’étaientelles pas hérétiques, ni si manifestement erronées, qu’elles ne pussent être défendues. Certes il témoigna une grande vertu en cette occasion, et une mortification du propre jugement admirable *. »

Le respect religieux que la foi inspirait à saint François de Sales pour le souverain Pontife s’étendait à tous les prélats et à toutes les institutions de l’Église romaine. Jamais il ne se permettait d’en censurer les règles ni les

1 Préf, du Traité de l’Amour de Dieu. * Entretien n,

usages. Lorsqu’il vint à Rome pour son élévation & la coadjutorerie, on le plaignait d’avoir à attendre si longtemps l’expédition de cette affaire : « Je regarde cette lenteur, dit-il, comme une marque de la sagesse avec laquelle procède le gouvernement pontifical, et comme un effet de la divine Providence qui veut donner aux étrangers le temps de faire tranquillement la visite des saints lieux, afin de recommander leurs affaires à Dieu encore plus qu’aux hommes *. »

Il s’inquiétait des moindres murmures qu'il entendait contre une autorité si vénérable. Son grand désir était qu’on évitât avec soin d’y donner occasion, et qu’on s’appliquât à dissiper toutes les préventions dont elle pouvait être l’objet.

« 11 faudrait, disait-il, qu’à présent, en France, tous les prédicateurs inculquassent, avec douceur et sans agitation, l’unité de l’Église et la soumission au souverain Pontife. A l’égard des personnes qui parlent mal de l’autorité du pape, il ne faudrait pas leur répondre directement, mais seulement d’une manière indirecte, en se plaignant qu’ils agissent ainsi sans nécessité et avec une intention maligne de rendre odieux le Saint-Siège *. »

Telle était la conduite qu’ü tenait lui-même. Rien ne montre mieux la connaissance qu’il avait des hommes, son adresse à ménager toutes les susceptibilités, son amour de la paix, mais surtout son tendre attachement au Siège apostolique, et ses craintes de le voir en butte aux jalousies et aux défiances, que ce qu’il dit à un magistrat de ses amis, qui avait cru devoir signaler par un écrit son zèle pour l’indépendance de l’autorité temporelle. Après l’avoir remercié de l’hommage qu’il en avait

4 Année de la Visit., p. 66. — 2 Mémoire au card. Borghèse.

reçu, et avoir fait l'éloge du talent de l’auteur, il n’hésite point à lui dire qu’il ne peut approuver le sujet de son livre, et que « la matière qu’il a choisie lui déplaît extrêmement. »

u Je hais, par inclination naturelle, et je pense, par inspiration céleste, toutes les contentions et disputes entre catholiques, desquelles la fin est inutile, et surtout celles dont les effets ne peuvent être que dissensions et discordes; je les hais plus que jamais en un temps où je vois un si grand nombre d’esprits disposés aux médisances, aux censures et à la ruine de la charité.

« Non, je n’ai pas même trouvé à mon gré certains écrits d'un saint et très-excellent prélat, où il a touché du pouvoir indirect du pape sur les princes, non que j’aie à juger si cela est ou si cela n’est pas, mais parce qu’en cet âge où nous avons tant d’ennemis au dehors, je crois que nous ne devons rien émouvoir au dedans du corps de l’Eglise. La pauvre mère-poule, qui nous tient sous ses ailes comme ses petits poussins, a bien assez de peine à nous défendre du milan, sans que nous nous entre-becquetions les uns les autres, et que nous lui donnions des entorses. Enfin, quand les rois et les princes auront une mauvaise opinion de leur père spirituel, comme s’il cherchait à les surprendre et à leur enlever leur autorité, qu’en adviendra-t-il qu’une très-dangereuse aversion des cœurs? Et quand ils croiront qu’il trahit son devoir, ne seront-ils pas grandement tentés d’oublier le leur?

« Je me contente de vous dire ainsi en gros et grossièrement mon petit sentiment, ou plutôt, pour parler naïvement, mon grand sentiment pour ce regard*.. Mais ditesmoi maintenant, monsieur, si je m’excuse envers vous de vous parler ainsi franchement, répliquerez-vous point que c’est aussi trop franchement?* . . Voilà pourtant comme

je traite avec ceux qui veulent contracter avec moi une entière amitié. Ah! je sais, je crois, je jure partout que vous aimez T Église, que vous êtes constamment son enfant assuré; mais le zèle de l’autorité que vous avez si longtemps et si heureusement exercée vous a poussé un peu trop avant. Vive Dieu! monsieur, je vous chéris avec cela de tout mon cœur.

Non sentire bonos eadem de rebus iisdem Incolumi licuit semper amicitia *. »

Il s’explique avec plus de liberté encore dans une autre lettre sur le même sujet. « J’ai une extrême douleur au cœur, dit-il, de savoir que cette question de l’autorité du pape soit l’objet et le jouet de la parlerie, entre tant de gens si peu capables de la résoudre. Le pape aime tendrement tous les rois et tous les princes. 11 souhaite la fermeté et stabilité de leurs couronnes ; il vit doucement et amiablement avec eux, il lie fait presque rien dans leurs États, même en ce qui regarde les choses purement ecclésiastiques, qu’avec leur agrément et volonté. Qu’est-il donc besoin de s’empresser maintenant à l'examen de son autorité sur les choses temporelles, et, par ce moyeu, d’ouvrir la porte aux dissensions et discordes? A quel propos nous imaginer des prétentions pour nous indisposer contre celui que nous devons filialement chérir, honorer et respecter comme notre vrai père et pasteur spirituel 4 ?»

1 Lclt. dccclxxi. — - Lelt. dclxxxv.

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