‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 35 sur 82 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

La conduite de saint François de Sales au tribunal de la pénitence s Accordait parfaitement avec ses avis. « Ce saint pasteur, dit sainte Chantal, a été incomparable dans la charité qu’il a exercée en ce ministère et dans le zèle avec lequel il s y est livré 1 »

Ce zèle lui valut d’être proposé par le chapitre et désigné par l’évêque pour la charge de grand pénitencier, lorsqu’il atteignait à peine l’âge de vingt-sept ans. « Aussitôt, pour s’acquitter plus librement de ses fonctions, il fit placer un confessionnal à l’entrée de l’église, et il se tenait là chaque jour depuis l’aube jusqu’à midi. Tous ceux qui se présentaient étaient accueillis avec empressement*. Il se donnait tout entier à leur service sans autre mesure ni limite que les nécessités de leurs âmes. Il quittait tout pour cela, à moins d’affaires très-importantes pour la gloire de Dieu, parce qu’il savait que le bien des âmes dépend en grande partie de ce sacrement. Tous les dimanches et fêtes, une foule de personnes venaient à lui, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, servantes, paysans, mendiants, personnes malades, cancéreuses, remplies de grandes abjections, il les recevait toutes sans différence, avec égal amour et douceur. Jamais il ne rebutait aucune créature, pour chétive qu’elle fût; au contraire, je crois fermement qu’il recevait les

1 Déposit. — a Charles Aug.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

plus disgraciés avec plus de charité intérieure, et qu’il les caressait plus tendrement que les riches et bien faits. 11 disait que c’était en cela que s’exerçait la vraie charité »

« Entre autres pénitents, il avait un pauvrq homme tellement boiteux, qu’il était presque paralytique. Quand le charitable François s’apercevait qu’il voulait se confesser, il allait le prendre par-dessous le bras, tâchait de le soutenir, le faisait mettre en posture décante pour se présenter à ce sacrement, et l’entendait avec une patience indicible *. »

Devenu évéque, il ne se crut pas dispensé de recevoir à son tribunal ceux qui voulaient s’adresser à lui. Ce n’était pas pourtant uije petite fatigue de les entendre tous. A l’approche des ordinations, en parliculier, la plupart des jeunes gens qui se disposaient à recevoir quelque Ordre de sa main, demandaient à lui faire leur confession générale. Ses amis lui conseillèrent de ne pas laisser s’établir une telle coutume, alléguant qu’il succomberait à la peine ; mais il ne voulut jamais entendre à cette raison. t Je ne vais pas les inviter, dit-il ; ils me demandent eux-mémes, et Dieu le permet ainsi, afin que le pasteur connaisse ses brebis et que ses brebis le connaissent 4 5 . »

Un jour, il alla conférer les ordres à Chambéry, à la place de l’évêque de Grenoble. Il y avait plus de cent ordinands. Lui-même voulut les préparer à l’ordination, et la plupart désirèrent lui faire une confession générale.

« Vous auriez dû, lui dit le président Fabre, vous épargner cette peine, et les renvoyer à d’autres confesseurs.

4 Déposit. de sainte Chantal. — * Charles Aug. — r * Année de

la Visit., p. 88.

S A CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL. MO

— Il m'a semblé, répondit François, que je ne faisais pas mal de laver moi-méme ces pauvres brebis, puisque cô- (ait moi qui devais les tondre *. b

« Loin de se prévaloir de sa dignité pour s'épargner ce qu'il y a de plus rebutant dai\£ le ministère de la confession, il donna un ordre exprès de lui adresser, nonseulement les pauvres et les misérables, afin qu'il les aidât et les consolât, mais encore et surtout ceux qui étaient atteints de quelque maladie infecte et dégoûtante, parce qu'ils sont ordinairement plus délaissés, et qu’ils ont un plus grand besoin d'instruction et de secours *. ))

« Un jour, rapporte l'évêque de BeUey, j'attendis avec plusieurs autres pour me confesser, tandis qu'il écoutait la confession d'une pauvre vieille femme aveugle qui allait demandant son pain aux portes, et comine je m'étonnais de la longueur de cette confession : « Elle voit, «me dit-il, plus clair aux choses de Dieu que plusieurs « qui ont de bons yeux 5 . *

Avec les pauvres et les infirmes, les grands pécheurs étaient ses pénitents de prédilection. « 11 ne comprenait pas qu'un confesseur les vît venir avec peine, ou qu'il les accueillît froidement. « Hélas! disait-il, il n'y a donc que « Jésus-Christ et moi qui aimions les pécheurs M » Quand ils voulaient se convertir, que ne faisait-il pas pour les aider! Bon Dieu! quelle tendresse! quel support! quels soins! Il se faisait pécheur avec eux; il pleurait avec eu* leurs péchés, et mêlait tellement son cœur avec le leur, que jamais personne ne lui a rien su celer*. »

« 11 y a quatre jours, écrit-il à sainte Chantal, que j'ai

Année de la Visât., p. 214. — * Année de la Visit., p. 88. — * Esprit, liv. IV, ch. sin. — 4 Année de la Visit., p. 29. — * Lett. de sainte Chantal, 121.

150 SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

reçu à l’église et entendu en confession un gentilhomme de vingt ans, brave comme le jour, vaillant comme l'épée. O Sauveur de mon âme, quelle joie de l’ouïr si sainte* ment accuser ses péchés, et dans l’exposé qu’il en faisait, montrer une providence.de Dieu si particulière, si secrète, si relevée, si admirable! 11 me mit hors de moimême. Que de baisers de paix je lui donnai 1 ! »

« Il ne regrettait pas le temps que lui prenaient de pareilles fonctions. Dans l’une des visites qu’il fit de son diocèse, il fut retenu longtemps en l’église de Saint-Jacques de Salanches par un jeune gentilhomme qui vint se confesser à lui. Cette confession fut interrompue à plusieurs reprises par une grande abondance de larmes, en sorte que le saint et tous ceux qui étaient dans l’église en furent attendris. Cependant on vint dire à François que les autres personnes se lassaient d’attendre, et que cette confession ne finissant pas, elles seraient forcées de s’en retourner. 11 ne parut pas tenir compte de cet avis. Le message fut renouvelé jusqu’à trois fois, mais inutilement. Enfin il dit en essuyant ses larmes : u 11 vaut mieux « que le pasteur fasse souffrir un peu quatre-vingt-dix-neuf « brebis fidèles qui l’attendent, que de manquer à rappor- « ter sur ses épaules celle qu’il est allé chercher au « désert. » Et il acheva tranquillement de confesser le pénitent 1 . »

Jamais il ne désespérait de la conversion d’un pécheur ; et à force de désirer son salut, et de chercher à le procurer, il finissait par en trouver le moyen.

Un jour, on l’invite à aller voir dans la prison un pauvre criminel, condamné à mort, qu’on ne peut déterminer à se confesser, et qui regarde l’enfer comme son

1 Lett. «an. — 1 Année de la Visit., p. 110.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL. IM

unique partage, à cause de la noirceur de ses crimes.

Le saint pasteur le trouve dans cette résolution de souffrir le supplice, et de passer de là en enfer, disant qu'il est la proie du diable et une victime des flammes éternelles. « N’aimeriez-vous pas mieux, mon frère, lui dit-il, être la proie de Dieu et la victime de la croix de Jésus-Christ? — En doutez-vous? dit le criminel; mais Dieu a bien à faire d'un être si abominable.

c O Dieu! dit le bienheureux dans son cœur, ressouvenez-vous de vos anciennes miséricordes, et de la promesse que vous avez faite de n’éteindre point la mèche qui fume encore, et de n’achever point de rompre le roseau à demi brisé. Vous qui ne voulez point la mort du pécheur, mais plutôt sa conversion et sa vie, rendez ses derniers moments heureux à cette pauvre âme. »

« En tout cas, lui dit-il, n’aimeriez-vous pas mieux vous abandonner à Dieu qu’au démon? — Qui en doute? dit l’autre; mais qu’a-t-il à faire d’un homme comme moi?

— C’est pour les hommes faits comme vous, reprend le bienheureux, que le Père éternel a envoyé son Fils au monde, et pour de pires encore, tels que Judas, et ceux qui le crucifièrent; car Jésus-Christ est venu sauver les pécheurs et non les justes. »

Par de semblables discours, fondés sur les principes de la foi qui n'était pas tout à fait éteinte en cette âme, il rallume son espérance, qui était tout amortie, et il l’amène à ce point de résignation, de s'abandonner tout à fait entre les bras de Dieu, à la mort et à la vie, temporelle et éternelle, afin qu’il fasse de lui, au temps et en l’éternité, selon son bon plaisir.

a Mais il me damnera, disait cet homme, car il est juste.

— Mais il vous pardonnera, disait notre bienheureux, si vous lui criez merci; car il est miséricordieux, et il a

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

promis le pardon à quiconque lé demandera avec ua cœur contrit et humilié. — Oh bien! dit le pénitent, qu'il me damne, s’il lui plaît, je suis a lui. — Dites plutôt avec David, reprenait le bienheureux : Je suis à vous, Seigneur , sauvez-moi l * . »

Enfin il le réduisit à se confesser avec une grande repentance et contrition, à accepter la mort de la manière la plus chrétienne, avec un grand sentiment de ses fautes, et dans un profond abandon à la trés-sainte volonté de Dieu. Les dernières paroles que le bienheureux lui fit prononcer furent : « 0 Jésus, je me donne et abandonne entièrement à vous *. a

<t Lorsque l’homme de Dien s’apercevait qu’on avait peine à se bien faire entendre en confession, ou par honte ou par crainte, il recourait à tous les moyens pour ouvrir le cœur et accroître la confiance : « Ne suis-je pas votre u pèrp? » disait-il ; et il répétait cette question jusqu’à ce qu’on lui eût dit : « Oui. » Et là-dessus : « Ne voulez-vous « pas bien me dire tout? Dieu attend que vous ouvriez « votre cœur : il a les bras ouverts pour vous recevoir ; « voyez-vous? je tiens la place de Dieu, et vous avez « honte de moi ! Du reste, hors de là, je suis pécheur, et « si vous aviez fait tous les maux du monde, je ne m*en « étonnerais point 3 . » a Courage, ma chère fille, » disait-il une fois à une personne qui avait honte à lui exposer toute une vie de désordre; a voilà une vraie confession, « et non pas de celles qui se font tous les huit jours, avec « peu ou point de résolution et d’amendement 4 . »

€ Quelquefois il faisait répéter une partie de ce qu’on avait accusé, afin de rompre la répugnance qu’on avait à

1 Ps. cxviii, 94 . — 1 Esprit, liv. III, ch. xxi. — 8 Déposit. de

sainte Chantal. — 4 Vie, par M. de Maupas, p. V, ch. n.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

le dire; et quand il voyait qu'on manquait.de contrition, il s’efforçait d’en exciter les sentiments par quelques paroles courtes, comme celle-ci : « Vous voudriez bien « n’avoir jamais offensé Dieu, n’est-ce pas 4 ?»

« Un jour se présenta à lui pour se confesser un personnage qui racontait ses péchés avec tant de hardiesse, pour ne pas dire d’effronterie, et avec si peu de repentance, qir’il semblait raconter une histoire, jusqu'à s’écouter lui-même, et se complaire en son discours .

« Le bienheureux connaissant à ce ton l’indisposition intérieure de son âme, se mit, sans l'interrompre, à pleurer, à soupirer, à sangloter. Le pénitent lui demanda ce qu'il avait, et s’il se trouvait mal. « Hélas, mon frère, lui répon- « dit-il, je ine porte bien, grâce à Dieu, mais vous vous « portez bien mal. » L’autre lui répliqua hardiment qu’il se portait bien aussi. « Eh bien, dit le bienheureux, con- « tinuez. » H poursuivit avec la même liberté, disant, sans aucun sentiment de douleur, de terribles choses. Le bienheureux se mit à pleurer chaudement et abondamment. Le pénitent lui demandant encore ce qu’il avait à pleurer : « Hélas, dit-il, c’est de ce que vous ne pleurez « pas. »

« Celui qui avait été insensible au premier coup ne le ftit pas au second, l’heure de la grâce, comme il est à croire, étant venue; et ce rocher frappé de la verge donnant soudain des eaux, il s’écria : « Misérable que je suis! Je n’ai « point de regret de mes énormes péchés, et ils arrachent « des larmes à celui qui est innocent! » Cela le toucha si puissamment, qu’il en pensa tomber eu défaillance. Le bienheureux lui enseigna l’acte de contrition, qu’il fit avec une componction merveilleuse, et, dès ce moment, il se

Déposit. de sainte Chanta).

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

donna tout à Dieu, et devint un modèle de pénitence.

« Les autres confesseurs, » disait-il plus tard à un de ses intimes, « font quelquefois pleurer leurs pénitents, « mais, moi, j’ai fait pleurer mon confesseur 4 . »

Après la confession, saint François de Sales avait coutume d'adresser aux pécheurs convertis des paroles toutes cordiales : « Oh! que votre âme m'est chère! avec tout ce qu'elle m'a confié! Les anges maintenant se réjouissent, et font fête sur votre retour, et moi, je vous en félicite avec eux. Mais il faut pourtant bien promettre à Notre-Seigneur de n'y pas retourner, et à moi aussi. » Une personne venait de lui faire au saint tribunal l'aveu d'une vie fort indigne de sa condition. Étant sur la fin, elle lui dit: « Eh bien, mon père, en quelle estime m’aurez-vous désormais? — D’une sainte, lui dit-il. — Ce sera donc, reprit-elle, contre votre science et conscience ? — Ce sera, dit- il, selon l’une et l’autre.. — Gomment cela? repartit cette personne. — Je ne suis pas, répondit le bienheureux, si ignorant de ce qui se passe, dans le monde que je ne susse un peu de vos nouvelles par les bruits qui y courent; et cela me donnait beaucoup de déplaisir, lant pour l’offense de Dieu que pour votre réputation, car je ne savais comment vous disculper. Mais maintenant que je vois votre âme réconciliée avec Dieu par une bonne pénitence, j’ai par devers moi de quoi vous défendre, et devant les démons et devant les hommes; je puis nier fortement tout le mal qu’on pourrait dire de vous. — Mais, mon père, on dira la vérité pour le passé. — Nullement, dit le saint, au regard des bonnes âmes. Quant aux murmures des pharisiens qui vous jugeront comme faisait Simon de Madeleine convertie, vous

4 Esprit, p. X, ch. ix.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL. 135

aurez Jésus-Christ pour défenseur. — Mais, vous-même, que pensez-vous du passé? — Rien, dit le saint; je n’en pense rien ; car, outre que cela ne nous est pas permis, comment voulez-vous que ma pensée s’arrête sur ce qui est aboli, anéanti, en un mot, qui n’est plus rien devant Dieu? Seulement, je veux célébrer cette conversion avec les anges qui en font là-haut une fête dans le ciel. »

Cette personne a raconté ce fait depuis à une personne de confiance qui n’ignorait pas sa vie. Elle ajouta que, voyant le visage du bienheureux tout couvert de larmes, elle lui avait dit qu’il pleurait sur l'horreur de ses fautes. « Non, répondit-il, c’est de joie sur votre résurrection à la vie de la grâce l . »

11 parla à peu près de même à un pénitent qui avait reconnu la nécessité de lui faire une confession générale. Cette confession lui avait coûté beaucoup, mais le bienheureux la trouvait fort à son gré, et la disposition du pénitent lui plaisant, il lui en témoigna toute sorte de satisfaction.

« Ce que vous faites est pour me consoler, lui dit le pénitent; mais, en votre âme, pouvez-vous estimer un si grand pécheur?

— Après votre absolution, répondit le bienheureux, je serais un vrai pharisien si je vous jugeais encore pécheur. Vous me paraissez plus blanc que la neige, et semblable à Naaman sortant du Jourdain. Au reste, je suis obligé de vous en aimer doublement, voyant la dilection et la confiance que Dieu vous a inspirées à mon égard. Je vous regarde comme mon fils que je viens d’engendrer en Jésus-Christ, ou plutôt dans le cœur duquel Jésus-Christ vient d’être formé par mon ministère. Quant à l’estime,

* Esprit, p. III, ch. xiv.

130 SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

eHe redouble à proportion de mon amour pour vous. Notre-Seigneur ne changea pas le dessein qu'il avait d’établir saint Pierre sur toute son Église, après son péché, ayant plus d’égard à ses larmes qu’à sa faute, et à sa repentance qu’à son infidélité ft . »

Il alla plus loin encore dans une occasion : ce fut pour ranimer la confiance d’un prêtre, d’autant plus accablé par le souvenir de sa chute, qu’il avait eu plus de peine à s’en relever.

« Cet ecclésiastique avait d’abord nié, avec la plus désolante effronterie, les faits qui lui élaient reprochés; mais voyant son évêque’ instruit de sa conduite, rougir pour lui de ses désordres et de son impudence, il était tombé à ses genoux, et lui avait tout avoué avec un profond repentir.

« Maintenant, monseigneur, ajouta-t-il après sa confes* « sion, que pensez-vous du plus grand pêcheur de la terre? « — Je pense, mon frère, répondit le saint évêque, que « le Seigneur a répandu sur vous sa grande miséricorde. « Vous êtes à mes yeux tout reluisant de grâce; aussi vous « prié -je de me faire part de votre plénitude, en me don- « nant votre bénédiction. » En parlant ainsi, il se jette à ses pieds : celui-ci s’excuse tout confus. « Non, reprend « François, c’est en toute sincérité que je vous parle. Je «vais même plus loin; je vous supplie de me rendre le « même office que vous venez de recevoir de moi, et de m’en- « tendre en confession. » Comme cet ecclésiastique se refusait à ce ministère dont il s’estimait indigne, l’évêque l’oblige de céder. Et pour lui montrer que c’était tout de bon qu'il l’estimait, il se confessa encore àluideux ou trois fois de suite, à la vue du monde, qui ne savait qu’admirer

Esprit, p. X, cb. v.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

davantage, ou de l'humilité de l'évêque, ou delaconversion miraculeuse du prêtre 1 . ®

« Dieu seul peut savoir, dit sainte Chantal, le nombre infini d’âmes que sa Majesté divine s’est acquise par l'entremise de son serviteur. Car cette réputation, répandue partout, qu'il était unique en douceur et en piété, et qu'en matière de direction personne ne lui était comparable, faisait qu'on accourait à lui de toutes parts * . a On sait que plusieurs personnes, troublées par des peines intérieures, ou désireuses de décharger leur conscience d’un poids qui les accablait, ont entrepris de longs voyages pour avoir la consolation de s'ouvrir et de se confesser à lui.

Écrivant à un abbé, il parle lui-même d’un jeune homme qui était venu à Annecy pour lui parler, résolu * s’il ne l'eût trouvé, d'aller chercher à Rome l’absolution de ses péchés et la paix de l'âme. Mais cette confiance et ce concours universel dont il se voyait l’objet, ne lui inspiraient aucune cpmplaisance en luirmême. « Oh ! mon très-cher frère, disait-il, si Dieu, qui incline tant de # personnes à me remettre la clef de leur cœur, voire à en ôter la serrure devant moi pour m’en mieux montrer l’intérieur, pouvait si bien fermer le mien que rien n'y entrât jamais que son divin amour, oh! que vous m'aimeriez suavement ! Priez beaucoup pour cela s . »

Il profitait même des fautes qu'on lui révélait pour exciter sa reconnaissance, et pour s'animer à servir Dieu avec plus de vigilance et de fidélité.

« J’ai fait ces jours derniers, écrivait-il, une bonne course à Thonon, pour recevoir d’habiles hommes ecclésiastiques qui s’étaient mis entre les huguenots par dô-

1 Esprit, p. XIV, ch. xm. — * Déposition. — 3 Lett. ci.xxxix.

SA CONDUITE AU SAINT TRIBUNAL

bauche. Hélas ! quelle chute ils avaient faite! Ce m’a été une douce copsolation de les voir revenir entre les bras de l’Église, quelque violence qu’ils eussent à se faire pour cela. Hélas! ils étaient religieux : la jeunesse, la vaine gloire et la chair les avaient emportés en ces abîmes contre leur conscience. L’un d’eux surtout, me racontant sa chute, faisait grande pitié, et j’eus d’autant plus de joie de sa constance à revenir.

« 0 Dieu, quelle grâce ai-je reçue moi-même d’avoir été tant de temps, et si jeune et si chétif, parmi les hérétiques, et si souvent invité par les mêmes amorces, sans que jamais mon cœur ait seulement voulu regarder ces infortunés et malheureux objets ! Bénie soit la main débonnaire de mon Dieu, qui m’a tenu ferme dans ses ençlos 1 ! »

« Ce voyage de Thonon, disait-il souvent, a été l’un des plus heureux que j’aie faits de ma vie, non-seulement parce que le seul mouvement de Dieu m’y a porté, mais encore parce que le récit franc et naïf que ces jeunes •prêtres m’ont fait de leur vocation et de leur chute m’a donné de grandes lumières pour la direction des âmes avec un salutaire et tendre avertissement sur ma propre vocation 2 . »

Lett. r.xxxix à sainte Chantal. — 2 Année de la Yisit., p. 119.

Page 1