CHAPITRE IV
RAPPORTS DE DIRECTION
La direction, n’ ayant d’autre fui que de porter les âmes à Dieu, ne doit avoir d’aulre principe que son saint amour. Nul ne fut plus persuadé que saint François de Sales de cette vérité : « Volontiers, écrit-il, je dirais à ceux qui s’occupent de ce ministère, comme saint Bernard à ses novices : Je ne veux pour cela que des âmes, et que les corps ne s’en mêlent point*. »
Non-seulement il ne montra jamais le moindre désir d’attirer ou de retenir qui que ce fût sous sa conduite, mais encore il voulait que ceux qui venaient à lui ne fussent inus que par la seule considération de la volonté de Dieu. Quand sainte Chantal le pria de se charger de sa
1 Lett. supplém. en. — * Lelt. supplém. cxn.
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direction, loin de l'accueillir avee empressement, comme il avait, ce semble, quelque raison de le faire, après les révélations dont l’un et l’autre avaient été favorisés, il se borna à répondre qu*il fallait « prendre du temps pour prier Dieu et connaître sa sainte volonté, parce qu’il ne voulait pas que chose aucune, hors le bon plaisir divin, eût part à cette résolution *. » Il en agit de même lorsque cette sainte témoigna le désir de lui faire une confession générale de toute sa vie.
t 11 n’y a point d’âme au monde, lui écrivait-il, qui chérisse plus cordialement, plus tendrement, et pour le dire à la bonne foi, plus amoureusement que moi ; et même j’abonde un peu en dilection et en paroles affectueuses, surtout au commencement. Vous savez que c’est selon la vérité et la variété de ce vrai amour que j ai aux âmes; car il a plu à Dieu de faire mon cœur ainsi. Mais néanmoins j’aime les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont point femelles; car cette si grande tendreté brouille lé cœur, l’inquiète, et le distrait de l’oraison amoureuse envers Dieu, empêche l'entière résignation et la parfaite mort de l’amour-propre. Ce qui n’est point * Dieu n’est rien pour nous.
« Comment se fait-il que je sente ces choses, moi qui suis le plus affectif du monde, comme vous le savez? En vérité, je le sens pourtant, mais c’est merveille comme j’accommode tout cela ensemble; car il m’est avis que je n’aime rien du tout que Dieu et toutes les âmes pour Dieu. Eh! Dieu, Seigneur, faites encore cette grâce à mon âme, que ce soit en vous seulement *. »
Cependant il ne laissait pas de se défier de ses dispositions, sachant que rien n’est plus facile à une âme que
1 Mémoires sur sainle Chaulai, p. 55. — * Lett. dxltiii.
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de se faire illusion sur la pureté de ses motifs. « Souvent, dit-il lui-même, nous pensons aimer une personne pour Dieu, et nous l’airaons pour nous-méme; nous disons que c’est pour Dieu que nous l’aimons, mais en réalité nous l’aimons pour la consolation que nous trouvons dans nos rapports avec elle. En effet, n’avez-vous pas plus de plaisir à voir venir à vous une âme pleine de bonnes affections, qui suit extrêmement bien vos conseils, et qui va fidèlement et tranquillement dans le chemin que vous lui avez marqué, qu’à en voir une autre tout inquiétée, tout embarrassée, à qui il faut répéter mille fois une même chose? Sans doute cela vous est bien plus agréable. .. Dieu n est donc pas le seul objet de votre amour ; car cette dernière personne est aussi bien à Dieu que la première, et même, si vous ne cherchiez que Dieu, vous la devriez aimer davantage, puisqu’elle vous offre plus à faire pour Dieu 1 . »
Aussi avait-il soin de purifier ses intentions et de tenir son Gœur dans le détachement. « Parlant une fois à une personne qu’il aimait comme lui-même de ce souverain amour qu il portait à Dieu, il lui dit : Si Dieu me faisait entendre qu’il voulût employer quelque autre à votre conduite spirituelle, j’y renoncerais aussitôt, et vous remettrais entre ses mains avec une entière indifférence. » Et dans une autre occasion : « Si Dieu m’ordonnait de vous immoler, comme il ordonna à Abraham d’immoler son fils Isaac, je le ferais. » Et par son air il témoignait qu’il eût fait avec un courage et un amour non pareils ce sacrifice à la volonté divine*.
Toutes ses lettres de direction portent à un haut degré
1 Entret. VIII. — * Charles Àug., lir. Y, et sainte Chantal, Dépoeit.
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l'empreinte de sa charité, et témoignent la tendresse de son cœur; mais c'est précisément quand il s'exprime avec plus d'abandon qu'on voit briller davantage la pureté de ses vues, la noblesse dé ses sentiments, le désintéressement de son âme. H ne parle de lui que pour s'humilier, pour faire penser à Dieu, pour exciter par son exemple une sainte émulation. Il ne touche le cœur que pour en obtenir quelque sacrifice, ou pour raffermir dans ses résolutions.
Sa correspondance en fournit mille preuves. « Une de ses bonnes filles lui écrivit un jour qu’elle se sentait contre une de ses compagnes quelque envie maligne ; elle voulait dire quelque jalousie, maladie assez commune dans ce sexe. Le Bienheureux lui répondit en cette sorte : « Je vous dis en vérité que votre lettre a embaumé mon âme d’un si délicieux parfum, que de longtemps je n’avais rien lu qui m’eût donné une si parfaite consolation. Mais je vous dis de rechef, ma chère fille, que cette lettre m’a donné de tels élans d'amour envers Dieu qui est si bon, et envers vous qui êtes si bonne, que certes je suis obligé d’en rendre des actions de grâces à sa divine providence. C’est ainsi, ma fille, qu’il faut tout de bon mettre la main dans les replis de nos cœurs pour en arracher les ordes productions qui sortent de notre amour-propre par l’entremise de nos humeurs, inclinations et aversions. 0 Dieu ! quel contentement au cœur d'un père très-aimant d’ouïr celui de sa fille très-aimée protester qu’elle a été envieuse et maligne! Que bienheureuse est cette envie, puisque d’elle est sortie une si naïve confession! Votre main écrivant cette lettre faisait un trait plus vaillant que ne fit jamais celle d'Alexandre l t »
1 Esprit, p. XVII, sect. mu.
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•Une autre de ses pénitentes, choquée des avis qu’il avait cru devoir lui donner dans son intérêt, avait pris le parti de lui témoigner son ressentiment par un silence affecté. Saint François de Sales eut la condescendance de la prévenir. « Puisque la mode de ce temps, dit-il, porte que c’est au père de commencer et recommencer l’entretien, dites ce que vous voudrez, ma très-chère fille, mais, en effet, vous avez tort. Ma lettre n’était pas certes si amère, qu’une douce fille ne l’eût adoucie. Elle était toute pleine d’une paternelle confiance. Et je veux bien qu’il y eût de la rusticité; mais faut-il se dépiter pour cela? Vous savez bien le pays où vous m’avez pris; devez-vous attendre des fruits délicats d’un arbre des montagnes, et encore d’un si pauvre arbre comme moi? Oh bien! ne me soyez plus que ce qu’il vous plaira; moi je serai toujours vôtre; mais je dis tout à fait; et si je ne puis autre chose, je ne cesserai point de le témoigner devant Dieu ès saints sacrifices que j’offrirai à sa bonté l . »
Du reste, son dévouement, étant inspiré par la foi, n’était pas moins respectueux que tendre. Sa conscience lui eût reproché de céder à la moindre curiosité dans un ministère aussi saint; et il poussait si loin la discrétion sur ce sujet, qu’après la mort de la bienheureuse Marie de l’Incarnation il regretta de n’avoir pas profité de la confiance qu’elle lui avait témoignée, pour s’instruire des particularités de sa vie. « Je me repens bien, dit-il, de n’ètre pas entré plus avant dans la connaissance de ce que l’Esprit de Dieu opérait en elle. Elle m’eût volontiers découvert toute son âme. Mais le très-grand respect que je Importais faisait que je n’osais pas m’enquérir de la moindre chose. Je ne sus de son intérieur que ce qu’elle
1 Lett. dcccxix.
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à bien voulu me communiquer de son propre mouvement. Or elle parlait plus volontiers de ses fautes que des grâces qu’elle recevait 1 . »
Comme il respectait, selon les vues de la foi, ceux dont il avait la conduite, il voulait aussi que chacun eût pour son confesseur un respect religieux : o Je voudrais, dit-il, qu’on portât un grand honneur aux confesseurs : car, outre que nous devons honorer beaucoup leur sacerdoce, nous les devons regarder comme des anges que Dieu nous envoie pour nous réconcilier avec sa divine bonté*. »
Il exhortait à prier pour tous les prêtres en général : « Priez pour eux, disait-il, afin qu’en se sauvant ils procurent le salut d’un grand nombre d’âmes 5 . » Mais il pensait qu’il y avait pour tous, particulièrement pour les personnes de communauté, des règles de discrétion dont il ne faut jamais s’écarter. « Je désire, dit-il, que mes Wles ne s’abandonnent guère à nulle sorte de grande confiance qu’en la seule confession 4 . » '
Il ne recevait pas volontiers de présents des personnes qu’il dirigeait. Sainte Chantal lui en ayant fait un, au commencement de ses rapports avec elle, il lui mande qu’il l’accepte à cause de la pureté de son motif, mais que, « tout en sortant d’une belle source, le ruisseau ne laisse pas d’être un peu trouble 5 . »
Rien ne lui paraissait plus important pour le directeur lui-même que de tenir son âme exempte de toute attache sensible, si naturelle qu’elle fût. « O Dieu! dît-il, que c’est une chose rare de voir des feux «ans fumée! Si est-ce que le feu de l’amour céleste n’en a point pendant qu'il
4 Lett. ccgcxxtii, et Vie par Charl. Aug. — * Entr. xv. — * Lett. lv. — 4 Lett. suppléai, cxii à sainte Chantal. — 5 Lett. xcn à
sainte Chantal.
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demeure pur; mais, quand il commence à s’altérer, il commence aussi à prendre de la fumée d’inquiétude, de déréglements et mouvements de cœur irréguliers l . »
« Nous devons, dit-il ailleurs, tenir fort chères nos affections ; car la moindre vaut mieux que tout le monde. Kn effet, Dieu ne veut l’homme que pour l’âme, ni l’âme que pour la volonté, ni la volonté que pour l’amour. Hélas! nous n’en avons pas à beaucoup près suivant nos besoins, je veux dire il s’en faut infiniment que nous en ayons assez pour aimer Dieu : et cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons et épanchons en choses sottes, vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah! ce grand Dieu qui s’était réservé le seul amour de nos ârnes, en reconnaissance.de leur création, conservation et rédemption, exigera un compte bien rigoureux de ces folles déduit es que nous en faisons ! Et s’il doit faire un examen si exact des paroles inutiles, qu’est-ce qu’il fera des amitiés oiseuses, impertinentes et pernicieuses? 8 »
Quelle que fût pourtant sa vigilance sur lui-même, il savait éviter tout air de contrainte et toute réserve excessive avec les personnes du monde. 11 donnait libre accès à chacun indifféremment, pensant qu’ayant été mis sur le chandelier, il devait être la lumière de tous.
« Son vieux précepteur disait que cela n’était pas séant à la dignité épiscopale : il ne pouvait souffrir que les femmes l’abordassent et lui parlassent si longtemps. Une fois il le pressa là-dessus très-vivement, le conjurant de se défaire de tant d’importunités, d’employer son temps à de meilleures occupations, et d’éviter les mauvais bruits auxquels cela pourrait donner occasion. « Monsieur Déage,
1 Lett. l xxxviii, — * Introd., p. III, c. xvur.
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« répondit l'évêque, que voulez- vous? La charge des âmes « consiste à porter, non les fortes, mais les faibles. 11 « ne faut pas se mêler de ce travail ou il s’y faut livrer « tout à fait. Dieu, qui est la charité même, m’ayant atta- « chA à cet emploi de charité, fait qu’en tout cela je ne « regarde que son amour. Tant que je me tiendrai à lui, « il ne m’abandonnera pas. Ayons bon courage ; il nous « aidera, et ne permettra pas que nous tombions de ma- < i nière à nous blesser. Ceux qui sont en sa main ne peu- « vent périr l * . »
« Il disait qu’il faut distinguer les personnes qui ont quelque charge de celles qui mènent une vie privée : que celles-là doivent donner leur chasteté en garde à la charité, et que, si la charité est véritable, elle leur en rendra bon compte; mais que, pour celles-ci, elles feront bien de mettre leur charité sous la garde de leur chasteté, et de marcher dans la réserve et la circonspection *. »
Il n’en prenait pas moins fidèlement toutes les précautions que la prudence exige d’un ecclésiastique, en pareilles circonstances, « Quand il parlait à des femmes, il faisait toujours tenir ouverte ia porte de la chambre où il se trouvait; et d'ordinaire il avait avec lui dans ces occasions un de ses aumôniers, ou au moins un valet de chambre 5 . »
Il recommandait cette règle de conduite au jeune évêque de Belley : « Ne parlez jamais à des femmes seul à seul, et donnez charge expresse à vos domestiques de ne vous perdre jamais de vue, quand quelqu’une voudra conférer avec vous. Je ne dis pas qu’il soit toujours nécessaire qu’ils entendent ce que vous leur direz ; quelquefois cela
1 Esprit, p. I, c. x%iv. — f Esprit, p. I, c. i?. — 5 Déposit. de
sainte Chantai.
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n’est pas expédient, parce que ce sont des choses qui regardent la conscience ; mais au moins que leurs yeux veillent sur vous et soient témoins de votre manière d’agir. Donnez ensuite permission à votre chapelain de vous donner des avertissements touchant vos gestes et vos actions 1 .»
« N’écrivez jamais non plus à des femmes que pour leur répondre, à moins qu’il n’y ait une pressante nécessité; jamais de votre propre mouvement, à moins que ce ne soit à des personnes hors de tout soupçon, comme une mère, une sœur, une femme fort âgée, encore rarement et brièvement. Évitez avec le plus grand soin toute expression frivole, doucereuse. On ne saurait dire combien certains railleurs se moquent des compliments qu’une bienséance et une urbanité malentendues tirent quelquefois des plumes les plus retenues et les plus modestes. »
Il veillait du reste à la sûreté de ceux qui l’entouraient comme à la sienne propre. « Dans la maison d’un saint, dit Uharles-Auguste, tout doit se faire saintement. » 11 était interdit aux femmes d’entrer dans les chambres et appartements particuliers; elles n’avaient pour traiter d'affaires que la galerie et la salle. Jamais on n’a pu faire que ce vertueux prélat changeât de résolution à cet égard. Un jour, un de ses amis, lui parlant de ses affaires domestiques, lui conseillait de prendre à son service quelque vieille personne pour avoir soin de son linge, comme c’est le génie et l’inclination de ce sexe. Il répondit absolument : « Monsieur, tant s’en faut que je veuille ajouter à ma maison une femme, quelque âgée et vertueuse qu’elle puisse être, que je ne désire pas même d’y introduire ma mère, en quelque façon que ce soit*. »
* Esprit, p. II, c. xxix. — * Vie du saint, liv. V, p. 286.