SON ESTIME DE SA VOCATION
quelles son mérite lui donnait droit, enfin au désir naturel que ses parents lui sùggéraient, d’être le protecteur de ses frères et le soutien de sa famille. « Pour qui Dieu est tout, disait-il dans cette circonstance, le inonde entier n’est rien. »
Le temps n’affaiblit point l’ardeur de ces premiers sentiments. Ce fut en vain qu’un de ses plus chers amis joignit ses instances à celles de son père pour l’engager à profiter de la faveur du prince, et à unir le service de l’État avec Celui de l’Église; il répondit constamment : « Je ne veux pas me partager entre Dieu et le monde. Je veux être ecclésiastique, et rien autre chose : Nemo militans Deo implicat se negotiis sæcularibus *. »
Jamais la vue du monde et de ses séductions ne fut capable de le faire regarder en arrière, ou d’exciter le moindre regret dans son cœur. En 1619, tandis qu’il prêchait le carême à la cour de Henri IV, et qu’il était l’objet de toutes sortes d’égards, il écrivait à l’abbesse de Port-Royal, dont il appréciait la vertu, jusque-là sans mélange : « Parmi toutes ces grandeurs, je n’estime rien tant que notre condition d’ecclésiastique. O Dieu! que c’est bien autre chose de voir un essaim d’abeilles qui toutes concourent à fournir leur ruche de miel, et un amas de guêpes qui s’acharnent sur un corps mort (pour parler honnêtement) * ! »
La manière dont il rapporte à sainte Chantal la première tentation qui lui survint contre sa vocation est la meilleure preuve que nous puissions avoir de la constance de ses sentiments.
v « Hélas! ma fille, .lui dit-il, vous dirai-je ce qui m’est advenu ces jours passés? Jamais de ma vie je n’avais eu
1 Déposition pour sa canonisation. — 8 Lett. ccccxv, à Ang. Àrnauld.
un seul ressentiment de tentation contraire à ma vocation. L’autre jour, sans y songer, il m’en tomba une dans l’esprit, non point de désirer que je ne fusse pas prêtre, car cela eût été trop grossier, mais parce qu’un peu auparavant, parlant avec des personnes de confiance, j’avais dit que si j’étais encore à me déterminer, et que je fusse héritier d’un duché, je choisirais néanmoins l’état ecclésiastique, tant je l’aimais, il m’arriva un débat dans l’âme, que si, que non, qui dura quelque temps. Je le voyais, ce me semble, là-bas, bien bas, au fin fond de la partie inférieure de l’âme, qui s’enflait comme un crapaud. Je m’en moquai, et ne voulus pas seulement penser si j’y pensais ; il s’en alla tôt en fumée, et je ne le vis plus. La vérité est que je cuidai m’en importuner ; et j’eusse tout gâté; mais enfin je pensai en moi-même que je ne méritais pas d’avoir une si haute paix que l’ennemi n’osât regarder de loin mes murailles *. »
Ce n’était, comme on voit, qu’une simple imagination, dont il n’eût pas môme gardé le souvenir, s’il n’avait voulu en profiter pour s’humilier, et pour donner par son exemple à sainte Chantal une instruction aussi salutaire qu’agréable et persuasive.