CHAPITRE II
Ordinations de saint François de sales.
Le soin avec lequel il se prépara aux saints ordres, et la ferveur qu’il fit paraître en les recevant* répondirent à la
1 Lett. cxxxm, à sainte Chantal;
haute idée qu’il avait de sa vocation, et à son désir d’y correspondre avec fidélité.
Quoiqu’il n eut que onze ans lorsqu’il reçut la tonsure, nous apprenons de lui-même qu’il avait compris les conséquences de cette démarche, et qu’en prenant le Seigneur pour partage il renonça dans son cœur à tous les biens créés.
Il est vrai que, suivant un usage trop commun de son temps, il ne quitta pas de suite les livrées du monde. Son père ne lui permit de prendre l’habit ecclésiastique qu’après avoir perdu toute espérance de lui faire accepter un engagement dans le siècle; mais quand le pieux lévite lut libre de» se conformer aux règles de l’Église et aux inspirations de son cœur, ce fut pour lui comme une ordination nouvelle. « Jamais novice, en recevant l'habit religieux, ne fit paraître plus de dévotion et d’humilité que François en prenant sa soutane. Il avait obtenu de sa mère qu’elle la lui préparât longtemps à l’avance, et il l’avait fait bénir par un saint prêtre. Cet ecclésiastique, témoin de la religion avec laquelle il s’en revêtait, en fut extrêmement touché. Vraiment, lui dit-il, sans trop de réflexion, on croirait vous voir prendre l’habit de Saint- François. — Ah! monsieur, répliqua le jeune homme, c’est que je prends l’habit de Saint-Pierre ; je m’engage à suivre la règle et à porter les liens du prince des Apôtres 1 . »
Ce fut par une retraite fervente, au château de Sales, qu’il se disposa à recevoir tout à la fois les ordres mineurs et le sous-diaconat. En présence de cet engagement irrévocable que l’Église impose aux ministres sacrés, il paraît qu’il réfléchit profondément sur sa faiblesse et
1 Année de la Visitation, p. 37.
qu’il pria Dieu de l’affermir à jamais dans ses résolutions.
« Un bon prêlre qu’il avait amené avec lui pour le diriger dans sa retraite, l’ayant trouvé, le dernier jour, tout baigné de larmes dans la chapelle du château, lui demanda quel était le sujet de ses pleurs. — Hélas! répondit le saint ordinand, je songeais à l’inconstance d’un malheureux apostat, qui, après avoir été un des compagnons de saint Philippe de Néri, finit par quitter sa congrégation et donna de grands scandales à l’Église l * . Dieu me fait voir en ce moment qu’il vaut mieux garder le petit trésor qu’il nous donne, que de courir après de plus grands qui ne sont pas pour nous. Me voici dans la bonne voie de la vie ecclésiastique : je veux y marcher droitement, sans regarder en arrière ni changer de visée *. »
Cette retraite dura plusieurs semaines ; car il ne reçut les ordres mineurs que le 8 juin, et le sous-diaconat que le 12; or on trouva sur ses tablettes ces paroles : « Je dois me souvenir que Dieu m’a fait une grande miséricorde le 19 mai 1595, par l’intercession du glorieux saint Célestin, protecteur de ma retraite préparatoire aux ordres sacrés 5 . »
Nous avons moins de détails sur les deux ordinations suivantes. Une lettre qu’il écrivit au président Favre, à l’approche du sacerdoce, nous apprend pourtant quelles furent alors les pensées et les dispositions de son âme : « Me voici, lui dit-il, tout près de ce jour redoutable, où, suivant les desseins de Dieu et l’ordre de mon évêque, organe des volontés divines à mon égard, je vais franchir le dernier degré de la hiérarchie, et être élevé à la plus sublime de toutes les dignités : celle du sacerdoce. Sans
1 Voir Traité de l'amour de Dieu, liv. VIII, c. xi. — * Année de
a Visitation, p. 40 — 3 Année de la Visitation, p. 222.
doute, mon cher ami, je n’ai pas ignoré jusqu’ici les périls qui entourent une telle dignité ; mais souvent l’éloignement des objets trompe l’œil sur leurs proportions, et je vous assure que voir celui-ci de près est tout autre chose que le considérer de loin. Nul ne comprendra mieux que vous mon inquiétude et ma frayeur. Avec tant de piété et un si grand respect pour les choses saintes, vous devez sentir quelle responsabilité on encourt en les prenant sous sa garde, quelle faute on commet lorsqu’on en néglige le soin, et combien il est rare et difficile de les traiter comme elles le méritent. Non, il n’est rien qui exige tant de vertu et qui mette en un plus grand danger, que de tenir entre ses mains, et de produire par sa parole, suivant l’expression d’ün grand docteur, Celui que ne peuvent ni concevoir ni louer dignement tant de saintes intelligences, qui sont elles-mêmes au-dessus de nos conceptions et de nos louanges l . » En terminant, il témoigne que, malgré sa confusion et sa frayeur, il ne se décourage point, mais qu’il puise toute sa consolation et tout son espoir dans le souvenir de la divine miséricorde.
« Le jour où il fut fait prêtre, dit un de ses neveux devenu son historien, l’évêque qui lui imposa les mains, touché de la piété et du recueillement qui paraissaient en sa personne, versait des larmes d’attendrissement, et tous les assistants saisis d’admiration croyaient voir en lui un séraphin plutôt qu’un homme mortel # . »
L’approche de l’épiscopat ne fît pas sur lui une moindre impression que celle du sacerdoce. Il employa vingt jours entiers, sous la direction du père Forrier, jésuite, à se préparer à son sacre par le recueillement et la prière, et il voulut faire une confession générale de toute sa vie à
1 îiClt. inéd., vu. — * Charles Aug., p. 61.
monseigneur Gribaldi, ancien archevêque de Vienne l * . C’est pendant celte retraite qu’il écrivait à une personne de confiance : « Je fais la revue de mon âme, et je sens au fond de moi-même une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en sainteté et en justice tous les jours de ma vie. J’ai eu de grands sentiments de mes infinies obligations envers lui. Je suis résolu de m’y consacrer avec toute la fidélité qui me sera possible, tenant incessamment mon âme en sa divine présence, avec une allégresse non point impétueuse, mais, ce me semble, efficace pour le bien aimer ; car rien ici-bas n’est digne de notre amour. Il le faut tout à ce Sauveur qui nous a tout donné le sien. Je vois tous les contentements terrestres un vrai rien auprès de ce souverain amour, pour lequel je mourrais volontiers, pour lequel seul du moins je voudrais vivre. Qu’il me tarde que ce cœur qu’il m’a donné lui soit inséparablement et éternellement lié *! »
Dieu bénit visiblement ces saintes dispositions. Pendant sa consécration, des faveurs extraordinaires donnèrent au pieux prélat l’assurance que le ciel agréait le sacrifice qu'il faisait de lui-même pour le service des âmes. Aussi en conserva-t-il toute sa vie une impression profonde « Je fus bien un mois après ma consécration, dit-il, que, sortant de ma confession générale et d’emmi les anges et les saints, en présence desquels j’avais pris mes résolutions, je ne parlais que comme un homme étranger au monde ; et il me semble que j’avais bonne grâce. Aujourd’hui le tracas a un peu alangouri ces bouillonnements de cœur, mais par la grâce divine les résolutions me sont demeurées 5 . »
1 Année de la Visitai ion; p. 85. — * Lett. xui. — 5 Lett.
DCCCXXXVI.
Écrivant peu après son sacre à un évêque récemment nommé, il l’exhorte avec les plus vives instances à se bien préparer lui-même à l’ordination épiscopale, l’assurant que, s’il s’y dispose dignement, elle le changera en un autre homme. « Il vous importe infiniment, lui dit-il, de recevoir le sacre avec une grande révérence et dévotion, ,et avec un sentiment profond de la grandeur de ce ministère. Vous savez que le commencement en toutes choses est de grande importance : Primum in unoquoque genere est mensuracæterorum... Je dois vous répéter ce qui fut dit à un berger, choisi pour être roi sur Israël : Muta beris in virum alterum. Il faut que vous deveniez tout autre en votre intérieur comme en votre extérieur *. »
Mais autant il mit de soin à se préparer aux ordinations et de zèle à y disposer les autres, autant fut-il fidèle à en conserver la grâce et à en témoigner à Dieu sa reconnaissance.
11 avait inscrit sur un registre particulier le jour où il avait reçu chacune d’elles, et il ne manquait pas d’en célébrer la mémoire tous les ans avec une grande ferveur.
On peut remarquer dans ses lettres l’impression que faisait sur son cœur le retour de ces anniversaires.
« Nous voici le 13 mai, dit-il à sainte Chantal ; et je vais commencer la vingt- troisième année de ma vie ecclésiastique, plein de confusion d’avoir fait si peu d’efforts pour vivre en la perfection dé cet état 2 . »
« C’est aujourd’hui, écrit-il à un pieux religieux, le jour où je fus consacré à Dieu pour le service des âmes. Je solemiise tous les ans ce jour avec le plus d’affection que j e puis, me consacrant tout de nouveau à mon Dieu 3 . »
Dans plusieurs de Ses lettres, il mentionne de même l’an-
1 Lett. xlv. — * Lett. cclxxxix — * Lett. ccclxxiv.
SA PIÉTÉ DANS LE SAINT OFFICE
niversaire de son sacre. « C’est en ce jour, dit-il, le 8 décembre, fête de l’immaculée Conception de la Hère de Dieu, que je fis le grand et épouvantable vœu de me consacrer au service des âmes, et de mourir pour elles, s’il est expédient. Je devrais trembler en m’en ressouvenant *. »
Il ne faudrait pas d’autres preuves, ce semble, pour être assuré de sa persévérance dans l’esprit et dans la grâce de sa sainte vocation.