‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 43 sur 82 · SA DISCRÉTION DANS LA CONDUITE DES AME · texte numérisé non relu

SA DISCRÉTION DANS LA CONDUITE DES AME

« II y a autant de sortes de sainteté que de saints, disait ce sage directeur, et les saints ne se ressemblent que pour le soin qu’ils ont eu tous de tendre à la même fin 1 . 1 II concluait de ce principe que, bien qu’appelées à la perfection, toutes les âmes ne sont pas destinées à marcher par le même chemin, ni à observer les mêmes règles, ni à pratiquer les mêmes vertus. « Quelle différence, disaitil à ses filles, entre l’esprit de saint Augustin et celui de saint Jérôme ! On peut le remarquer dans leurs écrits. Il n'est rien de plus doux que saint Augustin : ses écrits sont la douceur et la suavité même ; au contraire, saint Jérôme était extrêmement austère. Pour en savoir quelque chose, voyez-le en ses épîtres : il se courrouce presque toujours. Néanmoins tous deux étaient grandement vertueux; et quoique l’un eût plus de douceur et l’autre plus d’austérilé de vie, tous deux ont été de grands saints*. »

Si dans sa direction il tenait compte du caractère de chacun* il avait plus d’égard encore à l’état et à la position. « La dévotion ne gâte rien, quand elle est vraie, disait-il, loin de là, elle perfectionne tout, et lorsqu’elle se rend contraire à la légitime vocation de quelqu’un, elle est assurément fausse 3 . Chaque abeille doit faire son miel dans sa ruche, et avec les fleurs qui l’entourent. Si nous ne voulons être saints que selon notre volonté, nous ne le

1 Déposition. — * Entret. iv. — 3 Introd., p. I, c. ni.

serons jamais : il faut l’être selon la volonté de Dieu, se plier de bonne grâce à toutes les exigences de sa position, sans tenir aux pratiques qui nous reviennent mieux, et sans vouloir sortir de son état 4 ».

Ce n’est pas un des moindres charmes de sa correspondance de voir avec quelle sagesse il savait accommoder ses règles de conduite à toutes les conditions et à toutes les personnes. Aussi rendait-il la vertu aimable dans les autres comme dans lui-même. « Sous sa conduite, dit la mère de Chaugy, la baronne de Chantal commença une vie toute nouvelle, mais sa piété n’était incommode à personne. Elle instruisait et divertissait ses enfants, n’était jamais triste ni contrainte, interrompait même sans scrupules ses exercices de piété ou les remettait à un autre temps, quand la charité le demandait... b « Le premier directeur de madame, disaient ses domestiques, ne la faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions ennuyés et fatigués ; mais l’évêque de Genève la fait prier tout le jour, et cela n’incommode personne 1 2 . »

Mille autres firent la même expérience. Jamais il ne demandait que ce qu’on ne pouvait raisonnablement lui refuser. Et quand on lui reprochait d’être trop accommodant avec les gens du monde : « Que voulez-vous ? disait-il. J’en tire ce que je puis... Je demeure souvent longtemps pour leur jeter seulement une bonne parole à la traverse. *

Un gentilhomme lui demande ses avis avant de partir pour la cour. Le sage prélat lui conseille deux choses : unejgrande déférence à l’égard du prochain et une prudente retenue dans le^choix de se$ lectures. « Je vous re-

1 Lett. dccxl' à madame Brulard, etc. — ^Mémoires sur sainte

Chantai, P- 02.

commande, dit-il, la douce et sincère courtoisie, qui n’offense personne et oblige tout le inonde, qui cherche plus l’amitié que l'honneur, qui ne raille jamais aux dépens de personne ni piquamment, qui ne recule personne, et aussi n’est jamais reculée, ou si elle l’est, ce n'est que rarement, en échange de quoi elle est très-souvent honorablement avancée. Mais surtout gardez-vous des mauvais livres ; et pour rien au monde ne laissez emporter votre esprit après certains écrits que les cervelles faibles admirent, à cause de quelques vaines subtilités qu'elles y hument : comme cet infâme Rabelais, et certains autres de notre âge, qui font profession de tout révoquer en doute, de mépriser tout, et de se moquer de toutes tes maximes de l'antiquité. Au contraire, ayez des livres de solide doctrine, et surtout de chrétiens et spirituels, pour vous y recréer de temps en temps l . »

Une mère de famille, inquiète sur la conduite qu'elle doit tenir à l’égard de sa fille, le consulte sur ce qu’il lui est permis de faire pour la produire et l'établir dans le monde. Il lui répond : « Que vous meniez cette jeune fille au bal fort souvent ou rarement, puisque c’est avec vous qu'elle ira, il importe peu. Votre prudence doit juger de cela à l’œil, et selon les occurrences. Mais, la voulant dédier au mariage, et elle ayant celte inclination, il n’y a pas de mal de l’y conduire tant souvent que ce soit assez, et non pas trop *. *

Une autre personne lui demandant si elle doit engager sa fille à communier fréquemment, il lui répond que ce n’est pas son avis, à moins qu’elle ne sache apprécier suffisamment celte grâce. « 11 y a différence, dit-il, entre discerner la sainte communion d’avec les autres partici-

1 Lelt, dcclxvj, — * Lett. dcclxvih.

partons, et discerner la fréquente communion d’avec la rare communion. Si cette petite âme discerne bien que pour fréquenter la sainte communion, il faut avoir beaucoup de pureté et de ferveur, et qu’elle y aspire et soit soigneuse à s’y préparer, alors je suis bien d’avis qu’on l’en fasse approcher souvent, c’est-à-dire de quinzejours en quinze jours. Mais si elle n’a de ferveur qu’à la communion, et non point à la mortification des petites imperfections de la jeunesse, je pense qu’il suffirait de la faire confesser tous les huit jours et communier tous les mois. Ma chère Aile, je pense que la communion est le grand moyen d’atteindre à la perfection, mais il faut la recevoir aveG le désir et le soin d’ôter du cœur tout ce qui déplait à celui que nous y voulons loger l . »

Néanmoins le saint ne veut pas qu’on retarde trop la première communion des enfants.

« Vos jeunes filles, écrit-il, doivent être communiêes pour le plus tard à onze ans, présupposant qu’elles aient la connaissance qu’ordinairement l’on a en ce temps-là. Et la première fois qu’elles communient, il est bon de leur en faire marquer le jour et l’an, pour remercier Dieu les années suivantes*. »

y< Il ne faut pas laisser passer Pâques sans faire communier votre fils. Mon Dieu, c’est un docteur déjà. C’est une grande erreur, ce me semble, de tant différer ce bien, en cet âge surtout, où les enfants ont plus de discours à dix ans que nous n’en avions à quinze 5 .i

Il avait un don particulier pour soutenir et consoler les personnes souffrantes. Quoi de plus encourageant et de mieux senti que ce qu’il écrit à l’abbesse du Puits-d’Orbe, dans un temps où il la savait en proie à de vives dou-

1 Lett. dccclyi. — * Lett. lui. — 5 Opusc., rép. ix.

leurs ! « Tant que je vous saurai affligée et dans le lit, je vous porterai (mais c’est à bon escient que je parle), un respect particulier et un honneur extraordinaire, comme à une créature visitée de Dieu, parée de son vêtement, et son épouse spéciale. Quand Notre-Seigneur fut attaché à la croix, il fut déclaré roi, môme par ses ennemis ; et les âmes qui sont en croix sont aussi déclarées reines.

« Vous ne savez pas de quoi les anges nqps portent envie? Certes, de nulle autre chose que de ce que nous pouvons souffrir pour Notre-Seigneur : eux n’ont jamais rien souffert pour lui. Saint Paul, qui avait été au ciel et parmi les félicités du Paradis, ne se tenait pour heureux qu’en ses infirmités, et en la croix de Notre- Seigneur 1 . »

« Quand il avait à assister un rtialade et à le disposer à la mort, il procédait, dit l’évèque de Belley, comme les saints anges, par douces et suaves inspirations, leur disant de temps en temps de petits mots bien choisis, selon la disposition des malades, tantôt faisant devant eux des aspirations ou oraisons jaculatoires fort courtes, tantôt les leur faisant proférer de bouche, ou seulement de cœur si le parler les incommodait, et puis il les laissait un peu en repos. « 0 Jésus ! je me donne, je m’a- « bandonne à vous. 0 Dieu, je suis à vous: sauvez-moi « pour votre gloire. 0 Père! je remets mon âme, mon « corps, tout mon être entre vos mains. 0 Dieu! votre vo- « lonté soit fpite ! Oui, Seigneur, votre volonté, non la « mienne!... » Et entre chaque inspiration il laissait une assez longue pause pour qu’ils la pussent goûter.

« Je lui ai souvent oui dire qu’il était impossible à Dieu tout-puissant de perdre éternellement une âme, qui, au

1 lett. lu.

sortir du corps, avait sa volonté soumise à la volonté divine. Aussi faisait-il tous ses efforts pour amener le malade à cette entière soumission. Son grand mot était : « O «Dieu, votre volonté !» Et encore : «Oui, Père, parce que «vous le trouvez bon ainsi... O mon Sauveur, que ma vo- «lonté ne soit pas faite, mais la vôtre M »

Il souffrait de voir tourmenter un pauvre agonisant par de longues exhortations. « Ce n’est pas, disait-il, le temps de le prêcher, ni même de lui faire faire de longues prières. 11 le faut seulement maintenir dans la soumission à la divine volonté, qui doit être son élément éternel et son occupation perpétuelle dans le ciel. »

Mais le plus souvent c’étaient des personnes religieuses et vivant en communauté qui recouraient à ses avis. Rien de plus admirable que la prudence et l’habileté avec lesquelles il savait les exciter à la perfection et maintenir en elles la paix, la douceur, et l’estime de leur vocation.

« Un jour qu’il était au monastère de la Visitation d'Annecy, une sœur dont la naïveté et la simplicité étaient ncomparables, lui dit : « Monseigneur, si vous étiez « parmi nous comme religieuse, comment feriez-vous « pour être bientôt parfaite ? » Il lui répondit, se prenant à sourire : « Voici, ce me semble, ce que je ferais. Avec « la grâce de Dieu, je me tiendrais si attentive à pratiquer « les petites et menues observances de la maison, que par * ce moyen je tâcherais de gagner le cœur de Dieu. Je « garderais bien le silence, et je parlerais aussi quelque- « fois, même en temps de silence ; je veux dire toujours « quand la charité le requerrait, jamais autrement. Je « parlerais fort doucement et y ferais une attention par- « ticulière, parce que la constitution l’ordonne. Je porte-

1 Esprit, p. II, c. m.

t rais la vue bien basse et marcherais très-posément ; « car, ma chère fille, Dieu et ses anges nous regardent « sans cesse, et aiment extrêmement ceux qui font bien. « Si l’on m'employait à quelque chose et que l’on me « donnât une charge, je l’aimerais bien, et je tâcherais de « faire tout à propos. Si l’on ne m’employait à rien et « qu’on me laissât là, je ne me mêlerais de choses quel- « conques que de faire l’obéissance et de bien aimer No- « tre-Seigneur. Oh ! il me semble que je l’aimerais de tout « mon cœur, ce bon Dieu, et que j’appliquerais bien mon « esprit à observer les règles et constitutions !... Il m’est « encore avis que je serais bien joyeux et que je ne m’em- « presserais jamais. Pour cela, Dieu merci, je le fais déjà, « car jamais je ne m’empresse. .. Enfin, savez-vous encore, « ma fille? J’espère que je laisserais faire de moi tout ce « qu’on voudrait, et je lirais souvent les chapitres de « l’humilité et de la modestie dans nos constitutions. Oh! « ma chère fille, il les faut bien lire 4 . »

Le sdint lui-même rapporte dans un de ses entretiens qu’il avait suivi la même méthode pour engager une personne à se tenir dans une humble et paisible soumission à la règle de sa communauté. « Gomme elle me demandait, dit-il, si, ayant désir de communier plus souvent que la communauté, on peut en demander la permission à la supérieure, je lui dis que, si j’étais religieux, je ne pensais que je fisse ainsi, que je ne demanderais pas à communier plus fréquemment que la communauté, comme je ne demanderais point à porter la haire, le cilice, la ceinture, à prendre la discipline, à faire des jeûnes extraordinaires, ni aucune autre chose, mais que je me contenterais de suivre en tout et partout la communauté ; que si j’étais

4 Vie de la sœur Simplicienne, par la mère de Chaugy.

robuste, je ne mangerais pas quatre fois le jour; mais que si l’on me faisait manger quatre fois, je le ferais, et ne dirais rien; que si j’étais débile et que Ton ne me fît manger qu’une fois le jour, je ne mangerais qu’une fois le jour, sans penser si je suis débile ou non 1 ! »

Avec quel soin et quels ménagements ce sage directeur sait étouffer dans les âmes les moindres germes de division!

« Je ne sais comment cela se peut faire, écrit-il, mais pourtant je sais que cela se fait, et même que les anges, sans cesser d’être anges, ont de contraires volontés sur un même sujet, sans pour cela être en division ni dissension, parce qu’ils sont parfaitement amoureux de la volonté de Dieu, laquelle, sitôt qu’elle paraît, est embrassée et adorée de tous... Telle est aussi la tentation des anges terrestres, puisqu’elle a eu lieu entre les plus grands saints. C’est notre infirmité, â nous tous, enfants d’Adam, qui nous ruine, si la divine charité ne nous en délivre*?»

« C’est une chose admirable que Notre-Seigneur ait permis que plusieurs choses véritablement dignes d’être écrites dans l’histoire des saints apôtres soient demeurées cachées sous un profond silence, et que cette imperfection que le grand saint Paul et saint Barnabé commirent ensemble, ait été rapportée. C’est sans doute une spéciale Providence de Notre-Seigneur, qui l’a voulu ainsi pour notre instruction particulière. Us s’en allaient tous deux ensemble pour prêcher le saint Évangile, et menaient avec eux un jeune homme nommé Jean Marc, lequel était parent de saint Barnabé. Or ces deux grands apôtres tombèrent en dispute s’ils le mèneraient ou s’ils le laisseraient; et se trouvant de contraire opinion sur ce

1 Entre!, xxi. — * Lett. cclxxvt.

point et ne pouvant s’accorder, ils se séparèrent l’un de l’autre 1 * . Quand je vois ainsi deux apôtres se séparer, je trouve bien supportables vos petites répugnances, pourvu qu’elles n’aient point de mauvais effets, comme cette séparation, qui ne troubla point la mission apostolique. Mais néanmoins, je vous en supplie, relevez votre esprit, souffrez, adoucissez tout : deux ou trois années se passent bientôt et l’éternité demeure *. »

Avec qnel art il dispose en même temps les inférieurs à la soumission et les inférieurs à l’humilité 1

« Je vous assure, répond-il à une religieuse qui se plaignait de la manière dont sa maison était conduite, que le métier de reprendre est fort aisé, et celui de faire mieux, difficile. Il ne faut guère de capacité pour trçuver des défauts et tout ce qu’il y a à redire, soit dans ceux qui gouvernent, soit dans leur gouvernement 5 ! Bienheureux sont les cœurs pliables, car il ne rompront jamais* ! »

« Hélas ! disait-il, dans un monastère de la Visitation, si l’on ne voulait mettre aucun supérieur qui ne fût parfait, il faudrait prier Dieu de nous envoyer des saints ou des anges; car parmi les hommes nous n’en trouverions point. L’on prend garde, à la vérité, que les supérieursne soient pas de mauvais exemple ; mais.de n’avoir pas d’inperfection, l’on n’y fait pas attention : il suffit qu’ils aient les qualités de l’esprit qui sont nécessaires, d’autant qu’il s’en trouverait bien de plus parfaits qui néanmoins ne seraient pas si capables d’être supérieurs.

«Eh! dites-raoi : Notre-Seigneur ne vous a-t-il pas montré lui-même qu’il n’y fallait pa§ prendre garde, dans l’é-

1 Entret. xiv. — * LeU. cclxxvi, — 3 Lctt. cuxxvm. — 4 En—

net. i. "

lection qu’il fit de saint Pierre pour le rendre supérieur de tous les apôtres? Car chacun sait quelle faute il fit en la mort et passion de son maître, s’amusant à parler avec une servante, et reniant si malheureusement son trèscher Seigneur qui lui avait fait tant de bien. 11 fit le bravache, et puis enfin il prit la fuite. Bien plus, tout confirmé qu’il était en grâce par la réception du Saint-Esprit, il commit encore une nouvelle faute, qui fut jugée de telle importance, que saint Paul, écrivant aux Galates, leur dit qu’il lui avait résisté en face, parce qu’il était répréhensible 1 . »

Quelle sagesse dans les règles quil trace pour la conduite des communautés ! Comme il modère l’impatience du zèle et comme il inculque aux supérieurs la nécessité de la douceur et de la longanimité !

« Il faut se ressouvenir, écrit-il, qu’après trente-trois ans Notre-Seigneur ne laissa que^ix- vingt disciples bien assemblés, entre lesquels il y en eutbeaucoup de discoles. La palme, reine des arbres, ne produit son fruit que cent ans après avoir été plantée *. Les grands ouvrages ne se font qu a force de patience et de longueur de temps. Les choses qui croissent en un jour se perdent en un autre 3 . »

a Saint Bernard en ses commencements était plein de rigueur et d’âpreté envers ceux qui se rangeaient sous sa conduite. Il leur déclarait tout d’abord qu’il fallait quitter le corps et venir à lui avec le seul esprit. Oyant leurs confessions il détestait avec une sévérité extraordinaire toutes sortes de défauts, pour petits qu’ils fussent, et sollicitait tellement ces pauvres apprentis en la perfection, qu’à force de les y pousser, il les en retirait ; car ils perdaient cœur et haleine de se voir si instamment pressés

1 Entretien xvi. — * Lett. eux. — 3 Lett. £xu.

en une montée si roidc et si relevée. Voyez-vous, Philothée, c’était le zèle très-ardent d’une parfaite pureté qui provoquait ce grand saint à cette sorte de méthode, et ce zèle était une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissait pas d’être répréhensible. Aussi Dieu même, par une apparition, l’en corrigea, répandant en son âme un esprit doux, amiable, et tendre, par le moyen duquel s’étant rendu tout autre, il devint tellement gracieux et condescendant avec un chacun, qu’il se fit tout à tous pour les gagner tous l . »

Une abbesse lui avait exposé son dessein de mettre la réforme dans son monastère, le saint approuve ce projet, mais en même temps il recommande, comme conditions essentielles, le secret, la modération et la douceur.

« Prenez garde, lui dit-il, de donner, ni peu ni prou, aucune alarme de réforme; car cela ferait que tous les esprits chatouilleux dresseraient leurs armes contre vous et se roidiraient. Il faut que la bénédiction du ciel vienne en notre terre comme la rosée sur l’herbe : elle apparaît sans qu’on l’ait vue descendre *. »

a Tenez la méthode que je vous ai dite, de commencer par l’exemple, et bien qu’il vous semble que vous profitiez peu au commencement, ayez patience, et vous verrez ce que Dieu fera. Je vous recommande surtout l’esprit de douceur, qui est celui qui ravit les cœurs et gagne les âmes 5 . Soyez douce, gracieuse, compatissante, simple et débonnaire. Votre âge, ce me semble, et votre cornplexion le requièrent; car la rigueur n’est pas séante aux jeunes 4 . »

€ Pour habituer vos filles à l’obéissance, usez de trois ou quatre artifices. Le premier, c’est de leur commander

1 Introd., p. lit, ch. n. ^ 1 Lett. li et lxh. — 5 Letl. liv.

4 Lett. dcxxxv.

souvent, mais des choses fort petites, douces et légères, et ce, devant les autres; et puis là-dessus les en louer modestement, et les appeler à l’obéissance avec des termes d’amour : « Si je vous prie de ceci ou de cela, le ferez- « vous pas pour l'amour de Dieu? » Le second, c’est de commander si doucement et amiablement, que vous leur rendiez l’obéissance aimable, et d’ajouter, après qu’elles vous auront obéi : « Dieu vous veuille récompenser de « cette obéissance! » et ainsi vous tenir fort humble. Le troisième, c’est de faire profession vous-même de ne vouloir rien faire que par l’avis et le conseil de votre père spirituel, auquel néanmoins vous n’attribuerez aucun titre de commandement. Parlez aussi souvent de l’obéissance, non pas comme la désirant d’elles, mais comme désirant de la rendre à quelqu’un. Par exemple : « Mon Dieu! que « les abbesses qui ont des supérieurs sont plus heureuses!

« Elles ne craignent pas de faillir; toutes leurs actions sont « bien plus agréables à Dieu! » et semblables petites amorces.

Entre toutes les sociétés religieuses, le saint évêque devait aimer et aimait spécialement l’institut de la Visitation dont il était le fondateur; mais il est remarquable que dans les avis qu’il eût souvent à donner par rapport à la vocation, il ne consulta jamais l’intérêt de cette société ni ses inclinations personnelles. « Je me réjouis, dit-il, quand Dieu attire de bons sujets à la Visitation, mais je n’emploierais jamais, pour y attirer personne, ni parole, ni artifice si saint qu’il fût, sinon quelques faibles prières devant Dieu *. Par plusieurs voies on va au ciel. Pourvu qu’on ait la crainte de Dieu pour guide, il importe peu quel chemin on tienne ; bien qu’à voir les choses en

1 Lett. o.

elles-mêmes, il en soit de plus désirables que les autres à ceux qui ont la liberté de choisir 1 . »

Suivant lui, « la bonne vocation n'est autre chose qu’une volonté ferme et constante, qu'a la personne appelée de vouloir servir Dieu en la manière et au lieu auxquels sa divine Majesté l'appelle ; et on ne saurait avoir de meilleure marque pour connaître quand une vocation est bonne*. » D’après ce principe, il n’eût jamais porté une âme à la vie religieuse contre son inclination. Une personne de la cour lui ayant ouvert son cœur et exposé sur ce sujet ses attraits et ses répugnances : « Je ne voudrais pas seulement, lui dit-il, metlre un grain de blé dans la balance pour vous faire religieuse : je ne désire que vous aider à devenir une bonne chrétienne *. » Mais il ne se fût pas moins reproché de s’opposer à la grâce, lorsqu’elle donnait à quelqu’un le désir de quitter le monde. « Les âmes, dit-il, qui ont une inclination toute partiale pour le mariage, pour heureuses qu'elles soient, y trouvent tant d’occasions de patience et de mortification, qu a grande peine en peuvent-elles supporter le fardeau. Eh ! comment ferait-on, si on y entrait tout à fait à contre-cœur? En d’autres conditions, j'ai vu cent fois de l’allégement; en celle-ci, jamais 4 . »

C’est ainsi que ce saint évêque, aussi prudent que zélé, savait se faire tout à tous, et, comme l'esprit de Dieu, dont il était l’organe, parler à chaque âme le langage qui convenait à ses dispositions et que réclamaient ses besoins.

1 Lett. dcclxviii. — *Entret. xvn. — 3 De Cambis. — 4 Lett. dcccviii.

COMMENT IL ANIMAIT A LA FERVEUR

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