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CHAPITRE VUI

PRINCIPAUX OBSTACLES QlflL TACHAIT DE SURMONTER.

Un des premiers devoirs du directeur, c’est de faire connaître aux âmes qu’il conduit les obstacles qui s’opposent à leurs progrès, et de les aider à en triompher.

1 LetL dcchi, à sainte Chantal.

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Or saint François de Sales avait appris par l’expérience qu’après l’empressement dans les bons désirs il n’est rien de plus à craindre, pour les âmes droites et ferventes, que l’inquiétude, le chagrin, le découragement et l’inconstance, suites ordinaires d’une ardeur inconsidérée. Aussi est-ce sur ces divers sujets que roulent la plupart de ses recommandations et de ses avis.

Point d’excès d’abord, pas de précipitation, même dans le bien, a II faut vouloir peu et petitement, dit-il, tout ce qui n’est pas Dieu 4 . »

« Ayons une intention bien pure de vouloir en tout la gloire de Dieu ; faisons le peu que nous pourrons pour cette fin-là, et laissons à la Providence le soin de tout le reste. Qui a Dieu pour objet de ses intentions, et qui fait ce qu’il peut, pourquoi se tourmenterait-il? pourquoi se troublerait-il? Qu’a-t-il à craindre? Non, non, Dieu n’est pas si terrible à ceux qu’il aime : il se contente de peu, car il sait bien que nous n’avons pas beaucoup*. >)

« Corrigez-vous toujours de quelque chose, mais ne faites pas ce bon office avec contention ; tâchez d’y prendre plaisir, comme les amateurs des exercices champêtres qui se plaisent à émonder les arbres de leurs vergers 5 . Jamais de vaines tristesses et d’inquiétude : faire le bien et le faire joyeusement, c’est un double bien ; s’attrister pour ses défauts, c’est joindre défaut à défaut 4 . •

II voulait qu’on travaillât avec courage à avancer dans la vertu, mais sans trop s’inquiéter du résultat de ces efforts.

« C’est à nous de bien cultiver, dit-il, et partant il faut y vaquer fidèlement ; mais, quant à l’abondance de la

1 Lett. cccclxi — * Lett. u. — * Lett. nccirait. — 4 LeU. ixr.

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moisson, laissons-en le soin à Noire-Seigneur. Le laboureur ne sera jamais puni pour n'avoir pas une belle cueillette ; il le sera seulement s’il n’a pas bien labouré et ensemencé ses terres *. »

11 disait même qu’il est impossible de juger soi-même de ses propres progrès. « Ceux qui naviguent sur mer ne savent pas s’ils avancent, mais le maître pilote qui connaît les plages où il se trouve, le sait : ainsi nous ne pouvons pas juger de notre avancement, mais oui bien de celui d’autrui *. »

Le saint blâmait souvent, comme un défaut de confiance en Dieu, la crainte excessive qu'éprouvent certaines âmes à la vue des périls attachés à leur charge; et, comme il ne permettait pas qu’on s’exposât de soi-mérne, il ne souffrait pas non plus que pour éviter le danger, on contrariât les ordres de la Providence.

« J'ai un extrême désir, disait-il à ses filles de la Visitation, de graver en vos esprits une maxime d’une importance nonpareille : Ne demandez rien et ne refusez rien. En cette pratique vous trouverez la paix de vos âmes. Oui, tenez vos cœurs en la sainte indifférence. Ne désirez rien, mais laissez-vous pleinement et parfaitement, vous et toutes vos affections, aux soins delà divine Providence. Laissez-lui faire de vous tout ce qu'elle voudra, comme des enfants à leur nourrice. Qu’elle vous porte sur le bras droit ou sur le gauche, qu elle vous couche ou qu'elle vous lève, laissez-la faire, car c’est une bonne mère qui sait mieux ce qu’il vous faut que vous-même. »

a L'homme qui s’abandonne à Dieu entièrement est ca pable de faire mille bonnes œuvres, et, pourvu qu’il soit fidèle à ne pas s'en atlribuer l'honneur, on ne saurait

4 Traité de l’amour de Dieu, liv. X, ch. vu. — *Entret. vin.

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croire tout ce que Dieu fait pour lui. Les apôtres étaient de simples pêcheurs, ignorants la plupart. Dieu les rendit savants, selon qu'il était nécessaire pour la charge qu’il leur voulait donner. Confiez-vous donc en lui ; appuyezvous sur sa promesse etn’ayez peur de rien. Ne dites pas : Je n’ai point de talent pour bien parler. N’importe ; allez sans faire de discours ; Dieu vous donnera ce que vous aurez à dire et à faire quand il sera temps. Que si vous n’avez point de vertu ou que vous n’en aperceviez point en vous, ne vous mettez point en peine. Puisque c’est pour la gloire de Dieu et pour satisfaire à l’obéissance que vous entreprenez votre ministère, Dieu aura soin de vous ; il est obligé de vous pourvoir de tout ce qui vous sera nécessaire^ tant pour vous que pour les âmes dont il vous donnera la charge *. »

Ce saint pensait même qu’une des raisons pour lesquelles on réussit souvent si peu dans le service de Dieu, c’est qu’on craint trop de ne pas réussir et qu’on veut trouver en soi-même des assurances de succès.

« Jamais, dit-il, on n’étudia tant qu’aujourd’hui. Ces grands saints, Augustin, Grégoire, Hilaire, et beaucoup d’autres, n’ont point tant étudié ; ils n’eussent su le faire, composant tant de livres qu’ils ont fait, prêchant et faisant toutes les fonctions de leur charge. Mais ils avaient une si grande confiance en Dieu et en sa grâce, et une telle méfiance d’eux-mêmes, qu’ils ne s'appuyaient nullement sur leur industrie ni sur leur travail ; et ils firent toutes les grandes œuvres qu’ils ont faites par la seule confiance qu’ils avaient mise en la grâce de Dieu et en sa toute-puissance. « C’est vous, disaient-ils, ô Seigneur, qui « nous envoyez ; c’est pour vous que nous travaillons ; ce

1 Entretien vi.

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« sera vous qui bénirez nos sueurs et qui nous donnerez « une bonne récolte. » Aussi leurs livres et leurs prédications produisaient des fruits merveilleux ; et nous autres qui nous confions en nos belles paroles, en notre bien dire et en notre doctrine, toutes nos peines s'en vont en Aimée, et nous n’en recueillons d’autres fruits que de vanité 1 . »

D’après les mômes principes, les attaques du démon ne devraient pas plus nous troubler que la vue de notre faiblesse. « La peur, dit-il encore à une âme tentée, est un plus grand mal que le mal même. Tant que saint Pierre a confiance, la tempête ne peut le submerger ; dès qu’il craint, il enfonce. Ne vous troublez jamais. Laissez enrager l'ennemi à la porte ; qu’il heurte, qu’il frappe, qu’il crie, qu'il hurle et fasse du pis qu’il pourra, nous sommes assurés qu'il ne saurait entrer dans notre âme que par la porte de notre consentement. Tenons cette porte bien fermée ; voyons souvent si elle est bien close ; et, pour tout le reste, ne nous en soucions pas, car il n'y a rien à craindre V »

« Gardez-vous bien, écrit-il à sainte Chantal, de savoir mauvais gré à votre cœur de ces fâcheuses pensées qui sont autour. Non, ma fille, le pauvret n’en peut mais, et Dieu ne lui en sait aucun mauvais gré ; au contraire, sa divine sagesse se plaît à voir ce petit cœur tout tremblottant à l'ombre du mal, comme un faible petit poussin à l’ombre du milan, qui va voltigeant au-dessus ; car c’est signe qu'il est bon, ce cœur, et qu’il abhorre les mauvaises fantaisies \ »

A plus forte raison saint François de Sales réprouvait-il l’abattement, le chagrin, le dépit qu’inspire à certaines

1 Entret. vu. — * Lett. li, — 5 Lett. dlxx.

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âmes peu patientes le sentiment de leurs imperfections, de leur aridité et de leurs misères. Il ne négligeait rien pour les animer et les soutenir.

« Allez joyeusement, disait-il, et à cœur ouvert le plus que vous pourrez, et, si vous n allez pas toujours joyeusement, allez toujours courageusement et fidèlement l . i

« Tenez-vous joyeusement humble devant Dieu, mais tenez-vous également joyeuse et humble devant le monde. Soyez bien aise que les hommes ne tiennent pas compte de vous. S’ils vous estiment, moquez-vous-en joyeusement, et riez de % le.ur jugement et de votre misère qui en est l’objet; s’ils ne vous estiment pas, consolez -vous joyeusement de ce qu’au moins en cela le monde suit la vérité 2 . »

« Il ne faut jamais rompre les cordes ni quitter le luth quand on remarque du désaccord. Il faut prêter l’oreille pour voir d’où vient le détraquement, et doucement tendre la corde ou la relâcher selon que l’art le requiert". La plus lâche des tentations est celle du découragement 4 . »

« Lors môme que nous faisons des fautes, nous ne devons pas nous décourager. Au contraire, nos imperfections nous doivent servir d’échelle pour monter au ciel. Il faut faire comme David. Quand ses ennemis lui avaient pris une ville : « Or sus, disait-il, je veux leur en prendre « dix. »

« Prenez garde à la ruse de notre ennemi. Avant d’avoir porté les âmes au péché, il leur représente Dieu sans main et sans foudre ; et,. quand il les a renVersées par terre, il le fait venir en leur imagination environné d'éclairs et de

1 Lett. xliv. — * Lett. lxiviii, à sainte Chantal. — 5 Lett. mct.

4 Esprit, p. XVII, ch. in.

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flammes, et tout environné de feu pour les réduire en cendres 1 . »

« Courage donc, ma fille ! Nous n'avons d'intentions que pour la gloire de Dieu. Non certes, au moins d’intentions découvertes ; car, si nous en découvrions d'autres, nous les arracherions tout aussitôt de notre cœur. Donc de quoi nous lourmentons-nous? Vive Jésus! 11 m’est avis quelquefois que nous sommes tout pleins de Jésus. Au moins, nous n’avons pas de volonté délibérée contraire. Ce n’est pas en esprit d’arrogance que je dis cela, ma fille ; c’est en esprit de confiance et pour vous encourager*. Ferme donc, je vous supplie; que rien ne vous ébranle. Il est encore nuit, mais le jour s'approche ; non, il ne tardera pas 5 . Encore une fois courage ! si vous avez confiance, vous verrez la gloire de Dieu 4 . »

Un des artifices les plus ordinaires du démon pour empêcher les âmes d’arriver à la perfection, c’est d'en détourner leur vue, et de les distraire de ce grand dessein par une foule de projets stériles et de vains désirs. De là tant d’inconstance et d’inégalité dans la conduite, tant de dégoût de la condition où l’on se trouve, tant de vœux superflus et déraisonnables, tant de vertus en imagination, et tant de défauts en réalité. Saint François de Sales connaissait ce piège et ne négligeait rien pour le faire éviter.

« Je n'approuve nullement, dit-il, qu'une personne attachée à quelque devoir ou vocation s'amuse à désirer une autre sorte de vie que celle qui convient à son devoir, ni des exercices incompatibles avec sa condition présente ; car cela dissipe le cœur et l'allanguit ès exercices nécessaires 5 . »

Opusc. — * Lett. xcv.Supplém. — 5 Lett. lxvii. — 4 Lelt. lxviii. — 5 Introd., liv. UI, ch. xxxvii.

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« C’est merveille, ma fille, comme mon esprit es! ferme en cet avis de ne pas semer au champ de notre voisin, pour beau qu’il soit, pendant que le nôtre réclame nos soins. La distraction du cœur est toujours dangereuse. Avoir son cœur en un lieu et son devoir en l’autre,* n’est nullement à propos 1 . Jamais Jacob n’aima bien Lia pendant qu’il souhaita Rachel. Jamais les Israélites ne purent chanter en Babylone, parce qu’ils pensaient à leur pays. Et moi, je voudrais que nous chantassions partout *. »

<r Grande folie de ceux qui s’amusent à désirer d’être martyrisés aux Indes et ne s’appliquent pas à ce qu’ils ont à faire chez eux, selon leur condition 8 ! Ne désirez point de n’être pas ce que vous êtes, mais désirez d’être fort bien ce que vous êtes. De quoi sert-il de bâtir des châteaux en Espagne, puisqu’il nous faut habiter en France? C’est ma vieille leçon*. »

Autant il demandait de maturité et de prudence dans le choix d’un état, autant il exigeait de constance et de fermeté dès qu’on s’était une fois engagé.

« Que chacun, dit l’Apôtre, demeure en la vocation oü Dieu l'a appelé. Une des félicités de cette vie est de se plaire et d’être content eii la vocation où l’on se trouve. Qui en désire une autre n’est jamais en repos # .

« Du reste, il n’y a nulle vocation qui n’ait ses ennuis, ses amertumes, ses dégoûtements; et, qui plus est, hors ceux qui sont pleinemènt résignés â la volonté de Dieu, chacun changerait volontiers sa condition pour celle des autres ; ceux qui sont évêques voudraient ne l’être pas ; ceux qui sont mariés voudraient ne l’être pas, et ceux qui ne le sont pas le voudraient être. D’où vient cette générale in-

1 Lett. xcvii, supplém. — * LeU. xcvm. — 8 Bntret. vu. 4 Lett. dlvi. — * Esprit, p. XIV, ch. m.

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quiétude des esprits, sinon d'une certaine répugnance que nous avons à la contrainte, et d'une malignité d esprit qui nous fait penser que chacun est mieux que nous?

« Mais c’est tout un. Quiconque n'esl pleinement résigné, qu'il tourne deçà et delà, il n'aura jamais de repos. Ceux qui ont la fièvre ne trouvent nulle place bonne ; ils n'ont pas demeuré un quart d'heure en un lit, qu'ils voudraient être en un autre. Ce n'est pas le lit qui en peut, mais c'est la fièvre qui les tourmente partout. Une personne qui n'a point la fièvre de la propre volonté se contente de tout, pourvu que Dieu soit servi. Elle ne se soucie pas en quelle qualité ce divin Maître l'emploie : pourvu qu’il fasse sa volonté, ce lui est tout un.

« Mais, pour avoir la dévotion, il ne suffit pas de vouloir faire la volonté de Dieu, il la faut faire gaiement. Si je n'étais pas évêque, peut-être sachant ce que je sais, je ne le voudrais pas être; mais, l’étant, non seulement je suis obligé de faire ce que cette pénible vocation requiert, mais je dois le faire joyeusement, et me plaire en cela et m'y agréer. C’est le dire de saint Paul : Que chacun demeure en sa vocation devant Dieu .

« Il ne faut pas porter la croix des autres, mais la sienne ; et, pour porter chacun la sienne, Notre-Seigneur veut que chacun renonce à soi-même, c'est-à-dire à sa propre volonté. Je voudrais bien ceci et cela, je serais bien ici et là... Ce sont tentations. Notre-Seigneur sait bien ce qu’il fait, faisons ce qu'il veut; demeurons où il nous a mis 1 . »

« Il faut demeurer en la barque où l’on est, pour faire le trajet de cette vie à l’autre, et y demeurer volontiers et aimablement, parce que, encore que quelquefois nous

1 Lett. dccxxxv.

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n’y ayons pas été mis de la main de Dieu, mais de la main des hommes, néanmoins, après que nous y sommes, Dieu veut que nous y soyons, et partant il faut y être douce* ment et volontiers l . Béni soit le vent, d’où qu’il vienne, pourvu qu’il nous conduise au port * ! »

« J’emprunte au grand saint Anselme une belle simili* tude. Comme un arbrisseau souvent transplanté, ne saurait prendre racine, ni par conséquent venir à sa perfection et produire le fruit désiré, ainsi l’âme qui transplante son cœur de dessein en dessein, ne saurait profiter, ni prendre la juste croissance de sa perfection, puisque la perfection ne consiste pas % en commencements mais en accomplissements. Les animaux sacrés d’Ézéchiel allaient où l'impétuosité de l'Esprit les portait, et ne se retournaient pas en marchant, mais chacun s'avançait cheminant devant sa face s . Il faut aller où l'inspiration nous pousse et ne point se revirer ni retourner en arrière, ains marcher du côté où Dieu a contourné notre face, sans changer de visée. Qui est en bon chemin, qu’il se sauve. Il arrive que l’on quitte quelquefois le bien pour chercher le mieux, et que, laissant l’un, on ne trouve pas l’autre. Qu’un chacun donc, ayant trouvé la très-sainte volonté de Dieu en sa vocation, demeure saintement et amoureusement en icelle, y pratiquant les vertus convenables, selon l’ordre de la discrétion et avec le zèle de la perfection*. »

« La vraie lumière du ciel vous a fait voir votre chemin : elle vous conduira par icelui fort heureusement. U y en a sans doute de plus excellents, mais non pas pour vous, et l’excellence du chemin ne rend pas excellents les

1 LeU. dccclv. — * Lett. occcxxxv. — 3 Ézec., I, xii. — 1 Traité e l'amour de Dieu, liv. VIII, ch. xi.

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voyageurs, ains leur vitesse et agilité. Rien n’est si agréable à la divine Majesté que la persévérance. Demeurez donc en repos, et dites: Oh! combien de voies pour le ciel! Bénis soient ceux qui marchent par icelles; mais, puisque celle-ci est la mienne, j’y marcherai avec paix, sincérité, simplicité et humilité. L’unité de cœur est le meilleur moyen de perfection 1 . »

« Je consultai un jour notre bienheureux, dit M. Camus, sur le désir que j’avais de quitter mon évêché pour mener une vie privée; il me répondit par ces paroles de saint Augustin : Otium sanctum diligü caritas verüatis , et ne gotium justum suscipit veritas caritatis *. »

Une autre fois le saint lui écrivit : « Cette idée de retraite n’est pas un péché ; mais elle pourrait devenir la source de grandes tentations. La raison en est que tandis qu’on songe à déposer un fardeau, on ne fait guère effort pour le bien porter. Ainsi un mari cesse-t-il de témoigner de l’affection à sa femme, du moment quïl pense à la répudier. Au lieu de renoncer à tout travail parce qu’on ne fait pas assez bien sa part, mieux vaut assurément redoubler d’ardeur. Oui, il vaut bien mieux lever les yeux en haut, espérer le secours de Dieu et nous glorifier dans nos infirmités, que de tourner le dos à l’ennemi, comme les enfants d’Éphrem. Ceux qui ont confiance au Seigneur auront des ailes comme l’aigle ; ils voleront, et ne se lasseront point ; mais ceux qui manqueront de forces, ils disparaîtront comme la fumée. Du reste, tes lâches qui cherchent leur salut dans la retraite peuvent éviter la peine : ils n’éviteront pas le danger.

«Pour moi il me semble entendre la parole de Jésus- Christ : Simon , fils de Jean , m* aimes-tu ? puis a réponse

1 Letl. dclxxix. — * Esprit, p. XIV, ch. ix.

I n DÉFAUTS QU IL COMBATTAIT.

de Pierre : Vous savez ; que je vous aime ; suivie de ce grand commandement du Sauveur : Prends soin de mes ouailles ; cette œuvre est la meilleure preuve d'amour qu'on me puisse donner l ! » i

•i Ainsi, quoiqu’il estimât davantage la part de Marie, que l’Évangile appelle très-bonne, il pensait néanmoins qu’elle convenait mieux au ciel, et que celle de Marthe, acceptée pour Dieu, était plus conforme à la. fin de la vie présente. 11 exceptait les vocations extraordinaires, et ceux qui, n’ayant pas les talents pour servir en l’office de Marthe, en avaient de propres à la vie contemplative, comme aussi ceux qui, ayant usé leurs forces.au service des âmes, se retiraient quelque temps avant de mourir pour se disposer à aller à Dieu * »

« Résigné à garder le fardeau de l’épiscopat, je ne m’en plaignais pas moins à lui, dit l’évêque de Belley, des traverses et des difficultés que je rencontrais dans l’exercice de mes fonctions pastorales. Il me répondait qu’en entrant au service de Dieu, il fallait se préparerà la tentation, nul ne pouvant suivre Jésus-Christ et être de ses disciples qu’en portant sa croix, ni avoir accès au ciel que par le chemin des souffrances.

« C’est l’art des arts, disait-il, que la conduite des âmes.

II ne faut pas s’en mêler si l’on n’est résolu à mille travaux et à mille traverses. Le Fils de Dieu étant un signe de contradiction, doit-on s’étonner si son ouvrage y est exposé? Il a tant travaillé et tant souffert pour gagner des âmes : ses coadjuteurs et ses coopérateurs qui ne sont que ses disciples, les auront-ils à meilleur marché que leur maître?

«Saint Paul disait au jeune Timothée : Pressez à temps

1 Lett. cl vu, supplém. — * Esprit, p. IV, ch. u.

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et à contre -temps; reprenez , exhortez , pliez en toute patience et doctrine. Remarquez qu’il inet la patience avant la doctrine, parce qu’on ne vient à bout des esprits difficiles que par la patience. Par cette vértu nous ne possédons pas seulement nos âmes, mais encore celles des antres. »

« Hais de peur que les difficultés ne m’abaltissent le courage, il s’empressait de me ranimer par l’exemple du prince des pasteurs, lequel a préféré l’opprobre de la croix à la joie et au contentement, pour opérer notre salut. 11 ajoutait celui des apôtres et des premiers pasteurs de l'Église. « Il faut prendre, disait-il, l’héritage avec ses charges. Que ne souffrit point Jacob pour épouser Rachel? Quand une femme enfante, elle est dans la douleur, mais ayant mis un homme au monde, elle perd jusqu’au souvenir de ses douleurs. Après tout, les souffrances passagères de ce siècle ne sont pas dignes d’être comparées à la gloire future dont nous jouirons dans le ciel, où Dieu essuiera nos larmes, et où il n’y aura ni plaintes, ni travaux, ni douleurs, parce que toutes ces choses seront passées 1 ! »

Un bon curé lui exposant de même la stérilité de ses travaux et son désir de changer de position, le saint évêque l’encourage et l’exhorte à la constance, comme M. Camus. « Hélas, monsieur, mon très-cher confrère, lui dit-il, pourquoi Dieu nous a-t-il nourris si longtemps du doux lait de ses consolations? c’est afin que, devenus grands, nous tâchions d'aider à la réédification des murs de Jérusalem, ou en portant des pierres, ou en brassant le mortier, ou en martelant. Croyez-moi : demeurez là, et faites fidèlement, tout à la bonne foi, ce que morale-

1 Esprit, p. IX, ch. iv.

19 * DÉFAUTS QU IL COMBAT AIT

ment vous pouvez faire. Vous verrez que : Si credideris , videbis gloriam Dei. Mais si vous voulez bien faire, tenez pour tentation tout ce qui vous sera suggéré pour changer de place, car, tandis que votre esprit regardera ailleurs, jamais il ne s’appliquera bien à profiter là où vous ôtes 1 .»

Enfin le respect qu’il portait à la volonté de Dieu, et l’estime qu’il avait de la paix de l’âme, lui faisaient demander qu’on lâchât de se plaire, non-seulement dans la vocation et dans l’emploi où l’on était engagé, mais encore dans chaque position, dans chaque société, dans chaque occupation où l’on se trouvait pour le moment.

« C’était encore un de ses beaux mots, dit M. Camus : Il faut se plaire avec soi-même quand on est en solitude, et avec le prochain comme avec soi-même quand on est en compagnie, et partout ne se plaire qu’en Dieu qui a fait la solitude et la compagnie. Mais, par malheur, l’inégalité de nos esprits est telle, que nous regardons toujours derrière nous, et qu’en compagnie no s soupirons après la solitude, et dans la solitude, au lieu de jouir de sa douceur, nous désirons la conversation. Il faut avoir l’esprit plus juste et plus raisonnable; et au temps destiné à la récréation, aimer la récréation, et pareillement aimer la lecture, l’oraison, le travail, aux heures qui y sont destinées, et le silence lorsqu’il est ordonné par la règle et l’obéissance. Ainsi on pourra dire avec le prophète : Je bénirai le Seigneur en tout temps , et sa louange sei'a toujours sur mes lèvres; car c’est bénir et louer le Seigneur en tout temps que de rapporter à sa gloire toutes nos actions bonnes et indifférentes, ainsi que la fuite des mauvaises. Qui fait autrement s’ennuiera partout ; car la solitude sans Dieu est une mort, et la compagnie sans lui

1 Lelt. txxiv.

Illusions qu il prévenait. 196

est plus dommageable que désirable. Partout il fait bon avec Dieu, nulle part sans lui l . »

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