‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 46 sur 82 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ILLUSIONS ET ÉCAHTS QIML S'EFFORCAIT I)E PREVENIR.

Les personnes qui avaient recours aux avis de saint François de Sales n’avaient pas toutes la même générosité et les mêmes lumières. Plusieurs lui demandaient à con-, naître la perfection sans avoir la volonté de travailler à l’acquérir.

« Vous voudriez, leur disait-il, que je vous enseignasse une sorte de perfection toute faite, de manière que vous n’eussiez qu’à vous revêtir de la sainteté, comme vous feriez de votre robe, et que vous vous trouvassiez ainsi parfaits sans peine. Oh! certes, si cela était en mon pouvoir, je serais l’homme le plus parfait du monde; car, si je pouvais donner la perfection aux aulres sans qu’ils eussent rien à faire, je vous assure que je la prendrais premièrement pour moi.

« Souvent on s'imagine que la perfection est un art, et que si l’on pouvait en trouver le secret, on Fatirait incôir tinent et sans peine. C’est une erreur*. Je ne connais *d* autre perfection que d’aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même. Or tout le secret d’arri" ver à cet amour, c’est d’aimer; car comme on apprend à

1 Esprit, p. IV, cli. ssii, et p. U, ch. xvui. — * Entre!, ix.

éludier en étudiant, à parler en parlant, à courir en courant, à travailler en travaillant, aussi apprend-on à aimer Dieu et le prochain en l’aimant. Ceux qui prennent une autre méthode se trompent 1 . »

Ainsi c’était à l’exercice des vertus et surtout de la charité qu’il rapportait tou3 ses avis. Il voulait qu’on s’appliquât à la pratique bien plus qu’à l’étude de la vie spirituelle.

L’avant-veille de sa mort, ses religieuses de Lyon le prièrent de leur faire connaître les marques auxquelles on peut discerner le péché véniel de la simple imperfection. « A la vérité, leur répondit-il, il serait bon de savoir faire ce discernement. Mais de deux cents, il n’y en a pas deux qui en soient capables. Les plus saints même y sont bien embarrassés. Je vous dirai ce qui m’arriva un jour en confessant la sœur Marie de l’Incarnation, avant son entrée en religion. Après l’avoir ouïe deux ou trois fois, elle s’accusa à moi de plusieurs imperfections. Je lui dis que je ne pouvais lui donner l’absolulion, parce qu’il n’y avait point de péché en ce dont elle s’accusait, ce qui l’étonna grandement, car elle n’avait jamais fait celte distinction du péché et de l’imperfection. Je l’exhortai à ajouter, comme vous faites, l’accusation d'un péché qu’elle avait commis autrefois. Après sa confession, elle me remercia de grande affection... Vous voyez donc combien cela est difficile, puisque cette âme quiètait si éclairée avait demeuré si longtemps en celle ignorance. Il ne faut pas non plus se mettre en peine de faire ce discernement, quand on n’en est pas capable, puisque cettegrande servante de Dieu ne laissait pas d’étre sainte, encore' qu’elle ne le fit pas*. »

1 Esprit, p. I, ch. xiv et xxvi. — * Charles Àug., liv. X.

Le pieux évêque recommandait beaucoup l'étude de la vie des saints, et il ne faisait pas difficulté d’en rapporter les traits les plus merveilleux; mais il ne conseillait qu’à un petit nombre la lecture des ouvrages spirituels qui traitent de la haute mysticité, et il croyait que beaucoup d’esprits moins solides qu’ardents pourraient y trouver plus de périls que de vraies lumières.

« Vous pouvez, écrit-il*àune personne de piété, lire utilement les livres de la mère Thérèse et de sainte Catherine de Sienne, Y Abrégé de la perfection chrétienne , etc. Seulement ne vous empressez pas à la pratique de tout ce que vous y verrez de beau. Ressouvenez-vous qu’il n’est pas question qu’un seul mange tout un festin préparé pour plusieurs. La Méthode , la Perfection , la Perle , sont, des livres fort obscurs, et qui cheminent par la cime des montagnes : il ne s'y faut guère amuser 1 . »

< J’ai vu des personnes qui, ayant lu les livres de la mère Thérèse, trouvaient pour leur compte qu’elles avaient tout autant de perfection et de dons surnaturels, bien qu’elles en fussent fort éloignées *. »

« Je me souviens en particulier d’une religieuse d’un ordre très-réformé,. laquelle, à force déliré les livres de • sainte Thérèse, apprit si bien à parler comme elle, qu’elle semblait être une petite mère Thérèse ; et elle le croyait, s’imaginant si vivement tout ce que la mère Thérèse avait fait pendant sa vie, qu’elte se figuraiten faire tout autant, jusqu’à avoir des bandements d’esprit et des suspensions de puissance, comme elle lisait que la sainte en avait eus. Il y en a d’autres qui, à force de penser à la vie de sainte Catherine de Sienne ou de Gênes, s’imaginent aussi être, par imitation, d’autresr sainte Catherine s . »

1 Lett. cxxvn. — * Lett. dciii. — 5 Entret. IX

m ILLUSIONS Qli’IL PREVENAIT.

« Pour ce qui est du Combat spirituel , lisez-le et relisez-le. Ce doit être votre cher livre. 11 est clair, et tout praticable 1 * . 11 y a quinze ans que je le porte en ma pochette, et je ne le lis jamais qu’il ne me profite V »

Soigneux de réprimer tout mouvement de l’amourpropre, il défendait également de parler des choses de piété à la légère ou avec prétention, pour se faire honneur de les bien entendre.

« Ne soyez pas prompte à parler, disait-il à sainte Chantal, mais répondez tardivement, humblement, doucement ; et dites beaucoup en vous taisant, par modestie et égalité 5 . »

« Il ne faut jamais parler de Dieu, ni de la dévotion, par manière d'acquit, de devis et d’entretien, mais toujours avec un grand respect, eslime et sentiment. Ce que je dis pour prévenir une remarquable vanité qui se trouve en plusieurs qui font profession de dévotion, lesquels à tout propos disent des paroles saintes et ferventes par manière d’entregent, sans y penser nullement; et après les avoir dites, il leur est avis qu’ils sont tels que les paroles témoignent; ce qui n’est pas 4 . »

Ami de la* simplicité et delà modération en toutes choses, saint François de Sales se tenait en garde contre toute . pratique qui s’éloignait des voies communes, et qui pouvait flatter l’amour-propre.

Il permettait aisément l'usagé de la discipline, et la conseillait môme quelquefois comme un excellent remède contre la langueur de l’esprit •. 11 recommandait de n'étre pas scrupuleux dans le soin qu'on croyait devoir donner au corps, et il disait que, si l’on contractait quelque infirmité pour faire les exercices communs de la

1 Lett. cxxvii. — * Lett. cm — 3 Lett. dlxxx. — 4 Introd., p. III,

cli. xxvi. — * Lclt. Dcr.xxxvn; ïnlivd., p IV, ch. xn.

ILLUSIONS QU’IL PRÉVENAIT. m

dévotion, l'oraison, etc.,., il fallait bénir Dieu de ce mal et le souffrir avec patience. Mais aussi il condamnait les pénitences et les austérités extraordinaires, capables de détruire les forces et de causer des maladies. « Le respect que nous devons à la Providence de Dieu, et la charité à laquelle nous sommes tenus envers nous-mêmes défendent, disait-il, ces excès 1 . »

Ayant appris que sainte Chantal excédait ses forces, et que dans sa ferveur elle passait une partie des nuits en prières, il l'en reprit aussitôt. « Pourquoi faites-vous cela, ma chère fille? lui écrit-il. Non, certes, il ne faut pas accabler l'esprit à force de mâter le corps. Saint François le disait à ses disciples. Je fais la même chose que vous, il est vrai, mais c'est par une vive force : autrement je dors fort bien ce qui m’est nécessaire. La lettre cijointe vous fut écrite à la mi-nuit, mais il y a longtemps que je n’avais tant veillé. 11 ne faut pas pour peu de chose se détraquer comme cela, notamment les femmes, car après on ne vaut rien le long du jour*. »

« Dormez bien, écrivait-il à l’abbesse de Port-Royal, Angélique Arnaud. Manger peu, travailler beaucoup, avoir un grand tracas d’esprit, et refuser le dormir au corps, c’est vouloir tirer beaucoup de service d'un cheval qui est efflanqué, et sans le faire repaître 5 . »

« 11 n'est pas croyable, disait-il à une autre abbesse, combien les longues veilles du soir sont dangereuses et débilitent le cerveau. On ne le sent pas en la jeunesse; mais on le ressent d’autant plus par après; et plusieurs personnes se sont rendues inutiles par ces excès. Cependant, si le lit vous déplaît, et que vous n’y puissiez pas demeurer autant que les autres, je vous permettrai bien de vous lever une heure plus matin. »

1 Déposit de sainte Chantal. — a Lelt. cxxxii. — 5 Lelt. crccxni.

Les vœux à long terme, ou malaisés à remplir, ne convenaient pas, suivant lui, à beaucoup de personnes. Il dissuada l’évêque de Belley de s’obliger de cette manière à réciter le chapelet chaque jour, bien qu’il l’exhortât en même temps â rester fidèle à cette pratique 1 . Sainte Chantal lui ayant demandé de vouer une messe chaque semaine en l’honneur de la sainte Vierge, il le lui permit, mais pour un an seulement*. Une autre personne lui communiqua la pensée qu’elle avait de faire le pèlerinage de Lorette : il la détourna de ce dessein. « Nous ne sommes plus au temps de sainte Paule, lui dit-il. Je ne vous conseille point d’entreprendre ce voyage, mais plutôt d’être de plus en plus zélée en la dévotion de cette divine vierge; son intercession est si puissante et si favorable aux âmes, que pour moi je l’estime le plus grand appui que nous puissions avoir auprès de Dieu, pour notre avancement en la véritable piété *. »

Enfin il ne voulait pas qu’on aspirât à aucune faveur surnaturelle, qu’on regardât comme un indice de perfection d’en avoir reçu quelqu’une. « La manque la plus assurée de la sainteté, dit-il, c’est de lavoir fondée sur une vraie et profonde humilité, et sur une ardente charité. Les opérations surnaturelles, dit saint Bernard, se peuvent aussi bien faire par les personnes hypocrites que par les saints. C’est l’humilité de cœur qui en fait reconnaître la solidité et la vérité*.»

« Quand une personne a des ravissements en l’oraison, et n’en a pas dans sa conduite, c’est-à-dire ne mène pas une vie relevée, et attachée à Dieu par abnégation des convoitises mondaines et mortification de la volonté,

1 Esprit, p. VIII, ch. xvi. — * IæU. i.xvi. — 5 Lett. bcclxviii. — 4 Avis aux Conf.

croyez que tous ces ravissements sont grandement douteux et périlleux; ce sont des ravissements propres à exci. ter l'admiration des hommes, mais non pas à les sanctifier 1 . »

La supérieure d'un des monastères de la Visitation lui écrivit un jour qu'une de ses religieuses avait de nombreuses révélations, et que le confesseur de la maison ne doutait nullement qu’elles ne vinssent du ciel . La réponse du saint évêque fait voir combien il était éloigné de toute crédulité, et à quel point il tenait à inculquer ce principe qu'on doit n'admirer que la sainteté et ne juger de la vertu que par les actes.

« J'oubliais, dit-il en terminant sa lettre, de vous parier des visions et révélations de cette fille. On ne doit pas les trouver étranges, parce que la facilité et tendreté de l'imagination des tilles les rend beaucoup plus susceptibles d'illusions que les hommes. Elles sont plus abandon* nées à la crédulité des songes, à la crainte des péchés et à la crédulité des superstitions. U leur est souvent avis qu'elles voient ce qu'elles ne voient pas, qu'elles oient ce quelles n'oient pas, qu'elle sentent ce qu’elles ne sentent pas.

« Plaisante histoire d'une de mes parentes, qui, ayant perdu son mari en Piémont, s'imagina qu’il l'avait laissée grosse, et demeura en cette imaginaire grossesse quatorze mois, avec d'imaginaires douleurs et d’imaginaires sentiments de l'enfant, tellement qu’à la fin elle poussa des cris tout un jour et toute une nuit, parmi des tranchées imaginaires d'un imaginaire enfantement. Pour quü'eût crue à son serment, elle eût été mère, sans faire aucun enfant.

« Il faut donc témoigner à cet esprit-là du mépris de ses

4 Lett. dxcij.

imaginations, mais un mépris doux et sérieux, et non pas moqueur ni dédaigneux. On ne doit pas maltraiter cette pauvre fille, parce que, comme je le crois, elle n’a point d’autre coulpe en son affaire que celle du vain amusement qu’elle prend en ses vaines imaginations.

« Seulement il faut se montrer totalement indifférentà ses révélations et visions, tout comme si elle racontait des songes ou des rêveries chine fièvre chaude, sans s’amuser à les réfuter ni combattre. Môme, quand elle en voudra parler, il faut lui donner le change, c’est-à-dire changer de propos et l’entretenir des solides vertus et perfections de la vie religieuse, particulièrement de la simplicité de la foi, par laquelle les saints ont marché, sans visions ni révélations particulières quelconques, se contentant de croire fermement à la révélation de l’Écriture sainte et de la doctrine apostolique et ecclésiastique. 11 sera bon aussi de lui inculquer souvent la sentence de Notre-Seigneur, qu’il y aura plusieurs faiseurs de miracles et plusieurs prophètes auxquels il dira à la fin du monde : Retirezvous de moi , ouvriers d 1 iniquité, je ne vous connais point. Mais, pour l’ordinaire, il faut dire à cette fille : Parlons de notre leçon, de celle que Notre-Seigneur nous a commandé d’appreiidre, disant : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur .

« Quant au bon père qui semble approuver ces visions, il 11e faut pas rejeter son sentiment, ni disputer contre lui, ains seulement témoigner que, pour éprouver tout ce trafic de révélations, il semble bon de les mépriser et de 11’en tenir aucun compte. Voilà mon avis pour le présent *. »

Outre les raisons qu’il allègue pour justifier cette réserve, le saint cite encore dans cette même lettre un trait

1 Lett. iixci.

qui n'était pas de nature à flatter la vanité delà religieuse, ni à disposer ses sœurs à l’admiration.

« 11 y eut, dit-il, au temps de la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation, une fille de basse naissance qui fut trompée de la tromperie la plus extraordinaire qu’il est possible d’imaginer. L’ennemi, sous la forme de Notre- Seigneur, dit fort longtemps ses Heures avec elle, avec un chant si mélodieux, qu’il la ravissait perpétuellement, Il la communiait fréquemment sous l’apparence d’une nuée argentine et resplendissante, du milieu de laquelle il faisait venir une fausse hostie dans sa bouche. Il la faisait vivre sans manger chose quelconque. Quand elle portait l’aumône à la porte, il multipliait le pain dans son tablier, en sorte que si elle portait du pain pour trois pauvres, et qu’il s’en trouvât trente, il y en avait pour donner à tous très-largement, et du pain fort délicieux, dont son confesseur, religieux d’un ordre très-réformé, envoyait çà et là parmi ses amis spirituels par dévotion. Cependant cette fille avait tant de révélations, qu’enfin elle devint suspecte à tous les gens d’esprit. Elle en eut une extrêmement dangereuse, par suite de laquelle on crut convenable de mettre sa vertu à l’épreuve, et pour cela on la plaça comme chambrière auprès de la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation, lors encore mariée. Là, comme elle était traitée un peu durement par feu M. Acarie, on découvrit bientôt quelle n’était nullement sainte, et que sa douceur et humilité extérieures n’étaient autre chose qu’une dorure superficielle que l’ennemi employait pour faire agréer ses illusions ; et enfin on se convainquit qu’il n’y avait chose du monde en elle qu’un amas de visions fausses. Quant à elle, on reconnut que non-seulement elle ne trompait pas malicieusement le monde, mais qu’elle était la première trompée, n’y ayant

de son côté aucune sorte de faute , sinon la complaisance qu’elle prenait à s’imaginer être sainte, et quelques simulations ou duplicités pour maintenir la réputation de sa vaine sainteté. Tout ceci m’a été raconté par la bienheureuse sœur Marie de l’Incarnation *. »

1 Lelt. oxci.

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