SON ZÈLE A PRÊCHER LA PAROLE DE DIEU
Il eut voulu prêcher toujours et accomplir à la lettre la parole du Seigneur au prophète : Clama , ne cesses ; * Enlret. xv. — 1 Esprit, p. IX, ch. xiv, et p, XV, ch. xxix.
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quasi tuba exalta vocem tuam l . Jamas, à son avis, on ne pouvait trop exhorter les âmes au service de Dieu et à la pratique de la vertu.
« Au commencement de mon épiscopat, rapporte M. Camus, il lui revint que plusieurs me blâmaient de prêcher moi-même, dans mon diocèse, le Carême et l’Avent, outre les dimanches et fêtes. 11 répondit d’abord que blâmer un laboureur ou un vigneron de trop bien cultiver sa terre, c’était lui donner de véritables louanges. Puis craignant que je ne me décourageasse pour ces censures, il me raconta ce trait de sa vie.
« Voici, me dit-il, ce qui m’est arrivé à moi-même. J’avais le meilleur père du monde; mais il avait passé une grande partie de sa vie à la cour et à la guerre, et il en savait mieux les règles que celles de la théologie. Tandis que j’étais prévôt, je m’exerçais à tout propos à la prédication, tant à la cathédrale que dans les paroisses, jusque dans les moindres confréries. Je ne savais ce que c’était que de refuser, tant j’avais à cœur ce mot de Notre- Seigneur : Donnez à tous ceux qui vous demandent . Mon bon père entendant sonner le sermon, demandait qui prêchait. On lui disait : Qui serait-ce sinon votre fils? Un jour il me prit à part et me dit : Prévôt, tu prêches trop souvent ; j’entends même en des jours ouvriers sonner le sermon, et toujours on me dit : C’est le prévôt, le prévôt. De mon temps il n’en était pas ainsi. Les prédications étaient bien plus rares, mais aussi quelles prédications! Dieu le sait. Elles étaient doctes, bien étudiées ; on disait des merveilles ; on citait plus de latin et de grec en une que tu ne fais en dix. Tout le monde en était ravi et édifié ; on y courait à grosses troupes ; vous eussiez dit qu’on
1 Isaïe, lviii, 1.
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allait recueüKr la manne. Maintenant tu rends cet exercice si commun, qu’on n’en fait plus d’état et on n'a plus tant d’estime de toi.
« Voyez-vous, ajouta le saint évêque, ce bon père parlait comme il l’entendait; il s’en fallait bien, sans doute, qu’il me voulût du mal, mais c’était selon les maximes du monde qu’il parlait. Tous ces propos ne sont que des imaginations de sagesse humaine, laquelle est une vraie folie devant Dieu. Jésus-Christ, qui est le miroir de la perfection et le modèle des prédicateurs, n’a pas usé de ces circonspections, ni les apôtres qui ont suivi ses traces. Saint Paul ne disait -il pas au jeune évêque Timothée : Prædica verbum, insta opportutiè , importuné ; argue , obxecra , increpa , in omni patientiâ et docUinâ 1 ? Croyezmoi, on ne prêchera jamais assez ; Nunquamsatis dicitur quoi nunquam satis discilur *. »
Saint François de Sales persévéra toute sa vie dans ces sentiments. « Il ne cessa jamais, dit Charles-Auguste, d’annoncer la parole de Dieu, à l’imitation de saint Augustin et des autres pères de l’Église, en sorte qu’il disait quelque temps avant sa mort qu’il avait fait plus de quatre mille prédications. Presque chaque année il prêchait l’Avent et le Carême en quelque paroisse et souvent durant ces stations il montait en chaire tous les jours. Les fêtes et les dimanches, il prêchait d’ordinaire en quelque église d’Annecy, et de plus, quelque jour que ce fût, jamais il ne refusait une invitation d’annoncer la parole de Dieu. Un religieux distingué qu’il estimait beaucoup, lui disant un jour qu’il y avait de l’excès dans cette libéralité : « Que voulez-vous, mon père, lui répondit François, « c’est mon humeur qui me porte à la condescendance.
1 II Tim., iv, 2. — * Esprit, p. III, ch. v
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« Je trouve le mot de non si rude au prochâbt, que je n'ai « pas le courage de le prononcer, surtout lorsqu’on me « demande des choses raisonnables et faisables. Je ne dê- « mande jamais à prêcher, mais aussi je ne saurais refu- « ser ceux qui m’en prient et qui m’invitent à publier les « louanges de Dieu, de la sainte Vierge et des saints *. »
« Au dernier voyage qu’il fit à Paris et qui fut d’environ huit mois, il fut tellement recherché de tous côtés, que presque tous les jours il fallait qu’il prêchât, ce qui lui causa une maladie très-grave, quoiqu’il s’en soit tiré assez promptement. »
Ceux qui l’entouraient ne se lassaient point de l’avertir qu’il entreprenait au delà de ses forces et qu’il s’exposait à ruiner sa santé; mais il répondait que ceux qui étaient par office la lumière du monde devaient, comme les flambeaux, se consumer en éclairant les autres 2 .
« Un jour entre autres on vient le prier de prêcher à une fête : il y consent aussitôt. Son domestique lui représente qu’il a déjà promis de prêcher le même jour. « Lais. « sez faire, lui dit-il, Dieu nous fera la grâce de multi- « plier notre pain: il est riche en miséricorde sur ceux « qui l’invoquent. » On lui dit qu’on n’a d’inquiétude que pour sa santé qui pourrait y être intéressée. « Si Dieu, « reprend-il, fortifie notre esprit pour nous donner de « quoi dire, pensez-vous qu’il délaisse le corps qui est « l’organe par lequel il distribue sa doctrine ? Je vous as* « sure que, si on me demandait un troisième sermon, « j’aurais moins de peine^T esprit et de corps à le faire « qu’à le refuser. Ne faut-il pas se fondre corps et âme « pour ce cher prochain en faveur duquel Notre-Seigneur « a daigné mourir 5 ? »
1 Année de la Visitation, p. 62 et 156. — 2 Esprit, p. IV, ch. xxvi — 5 Esprit, p. XIV, ch. xn.
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Si le saint évêque s’engageait si facilement à annoncer la parole de Dieu, il ne pouvait manquer d’ardeur dans l’exercice de cette fonction. « Il prêchait, dit sainte Chantal, avec un zèle ardent et un désir inexprimable du bien spirituel des âmes; et chacun disait que ses serinons étaient tout apostoliques 1 . »
« Je prêche ici les Avents, écrivait-il lui-même à cette sainte, et je suis merveilleusement écouté ; mais aussi je prêche de tout mon cœur : duquel cœur je vous dirai, ma très-chère mère, que Dieu, par sa bonté infinie, le favorise fort, lui donnant beaucoup d’amour des maximes du christianisme ; et cela en suite des clartés que je reçois sur leur beauté et sur l’amour que tous les saints leur portent au ciel ; m’étant avis que là-haut on chante avec une joie incomparable : Bienheureux les pauvres d’esprit, car à eux appartient lé royaume des cieux *. »
c Samedi au soir, j’arrivai ici, après avoir battu les champs six semaines durant, sans m’arrêter en aucun lieu, sinon au plus une demi-journée. J’ai prêché ordinai* rement tous les jours, et souvent deux fois le jour. Eh! que Dieu est bon! je ne fus jamais plus fort 5 . »
« Aujourd’hui, jour delà Conception et première fête de la glorieuse Vierge Notre-Dame et reine de dilection, je suis allé tout gai comme un petit oiseau dans ma chaire, et j’ai chanté plus joyeusement qu’à l’ordinaire à l’honneur de ce grand Dieu qui a racheté ma vie de la mort et qui me couronnera en sa miséricorde 4 . »
Il eût voulu voir son zèle partagé par tous les pasteurs, surtout par les évêques, et il exhortait souvent ceux de ses collègues dont il avait la confiance, à su;vre en cela son exemple.
1 Déposit. — * Lett. cccc.xx. — 3 Lett. xcvm, supplément.
4 Lett. cccl.
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« Vous devez absolument, écrit-il à un évêque nouvellement élu, prendre résolution de prêcher votre peuple. Ne vous laissez arrêter par aucune considération. Ne cherchez pas à devenir grand prédicateur, mais simplement à faire ce que vous devez et ce que Dieu veut l . »
«Votre peuple vous attend, dit-il à un autre prélat : par votre commencement on jugera du reste. Commencez de bonne heure à faire ce qu’il faut faire toujours. La prédication est la première, la grande charge des évêques, comme on le leur inculque dans leur consécration. Ils reçoivent à cet effet une grâce spéciale qu’ils ne doivent pas laisser stérile. C’est pourquoi saint Paul s'écrie : Væ mihi si non evangeliuivero ! et nous lisons dans le concile de Trente : Præcipuum Episcoporufn munus est prædicare. Cette considération nous doit animer.
« Je vous en supplie donc très-humblement : ne vous laissez ni arrêter ni retarder par aucune appréhension. Plus tôt vous commencerez, plus tôt vous réussirez; et prêcher souvent, il n’y a que cela pour devenir maître. Vous le pouvez, monsieur, et vous le devez. L’organe ne vous manque pas ; vous avez une science suffisante et un bel extérieur : vous occupez une haute position dans l’Église. Ainsi Dieu le veut, les hommes s’y attendent, votre salut y est intéressé : courage donc pour l’amour de Dieu. Le cardinal Borromée, sans avoir la dixième partie de vos talents, prêche, édifie, se fait saint. Ne cherchons pas notre honneur : cherchons uniquement celui de Dieu ; mais laissez faire : Dieu cherchera le uôtre... Commencez donc, monsieur; une fois à l’ordinalion, une autre à la communion ; dites quatre mots, puis huit, puis douze, jusqu’à demi-heure ; puis montez eu chaire.
1 Lett. xlvi.
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« Rien d'impossible à l'amour. Notre-Seigneur ne demanda pas à saint Pierre : Es-tu éloquent? ou : Es-tu saint? mais : M'aimes-tu? Saint Jean dans ses derniers jours ne savait plus que répéter cent fois en un quart d’heure : Mes enfants, aimez-vous les uns les autres. Avec ces simples mots il montait en chaire ; et nous, nous aurons peur d’ouvrir la bouche si nous n’avons des chefsd'œuvre d'éloquence ! Laissez dire ceux qui vantent l'éloquence de voire prédécesseur : ne débuta-t-il pas une fois aussi bien que vous 1 ? »
« Un prédicateur doit être instruit, mais ne croyez pas qu'il lui faille absolument une science éminente. Saint François n était pas savaié : c’était pourtant un grand et excellent prédicateur. Nous avons vu de notre temps le cardinal Borroméc : il n’avait qu’une science fort médiocre et n’en faisait pas moins des merveilles. J’en pourrais citer cent exemples. Un homme de lettres distingué, Érasme, disait que le vrai moyen de s’instruire, c’est d’enseigner. En prêchant on apprend à prêcher. J’ajoute qu'on ne manque jamais de science, quand on ne veut pas en montrer plus qu’on n'en a. Ne saurions-nous parler convenablement du mystère delà Trinité? n’en disons rien. Ne sommes-nous pas en état d’expliquer Vin principio de saint Jean? laissons-le : il est bien d’autres sujets plus utiles. A chacun sa partie* ! »
« Du reste, le sermon paternel d’un évêque vaut toujours mieux que l'artifice et les sermons élaborés des autres prédicateurs. 11 faut bien peu de chose à un évêque pour bien prêcher : car ses sermons doivent être des choses nécessaires et utiles, non curieuses et recherchées, ses paroles simples, non affectées, son action paternelle
4 Lett. à .farcbev. de Bourges. — *Leit. xtvt.
214 SES Vl] ES DANS LA PREDICATION.
et naturelle, sans art ni soin ; et pour court qu’il soit, et pour peu qu’il dise, c’est toujours beaucoup. C’est merveille combien la parole des évêques a d’autorité au prix de toutes les autres 1 . »