PURETÉ DE SES VUES DANS LA PRÉDICATION
Si ce saint pasteur avait tai£ de zèle pour la prédication, c’est qu’il voyait dans ce ministère le moyen le plus puissant de glorifier Dieu et de se rendre utile aux âmes. Telle était, suivant lui, la seule considération à laquelle un prédicateur dût être sensible.
« Quelle intention doit-on avoir en prêchant? dit-il. Celle qu’avait Notre-Seigneur en venant en ce monde. Or voici comment il en parle : Ego veni ut vitam ha béant et abundantiiis habeant! Ce qu’un prédicateur se doit proposer, c’est donc de rendre la vie de la grâce à ceux qui l’ont perdue par le péché, et d’affermir le règne du Saint-Esprit dans les âmes où il réside* ott, selon ce qui a été dit à Jérémie, d’arrachel* et de détruire les péchés et les vices, de planter et .de faire croître les perfections et les vertus. Qu’on se dise donc au fond du cœür chaque fois que l’on monte en chaire : Ego veni ut vitam habeant et abundantiiis habéant*. »
Ainsi ce pieux évêque voulait que le prêdicatetlr s’oubliât lui-même, et il eût regardé comme un abus et un
1 Lelt. à l’arcbev. de Bourges. — * Jean, x, 10, Lett. à l’àrchet. de Bourges.
sacrilège de faire servir la parole sainte à se concilier une réputation ou une influence humaine, c Certes, ditil, jamais les prédicateurs, les supérieurs et ceui qui ont charge d’âmes ne feront rien qui vaille, s’ils ne mènent leurs disciples à l’école de Notre-Seigneur. S'ils veulent les faire avancer en la perfection, il faut qu’ils les envoient à cette mer de science, et qu’ils les sollicitent â rechercher ce divin Sauveur, pour être instruits et enseignés de lui, ainsi que faisait le grand apôtre saint Paul, lequel, écrivant aux Corinthiens, leur disait : c Mes petits « enfants, que j’ai gagnés à Jésus-Christ avec tant de « peines, de fatigues et de tribulations, et pour lesquels « j’ai enduré tant de travaux et de douleurs, je ne vous a enseigne point pour vous attirer â moi, mais bien pour « vous attirer à la connaissance de mon maître Jésus- « Christ : Non enim nosmetipsos prædicamus, sed Jesum « Chrnlum Dominnm nostrwn l . C’est pourquoi ma pré- « dication n’a point été en paroles attrayantes de science « humaine, mais en la force et vertu du Saint-Esprit. »
« Les prédicateurs et les directeurs, qui, par leurs belles paroles, lâchent d’attirer à eux les disciples qu’ils enseignent et les âmes qu’ils gouvernent, ressemblent aux philosophes païens et aux hérétiques , lesquels se donnent bien de la peine pour faire de beaux discours , subtils et bien arrangés, non pour conduire les âmes à Jésus-Christ, mais pour les attirer à eux-mêmes parleurs belles paroles; tout au contraire des vrais serviteurs de Dieu, qui ne cherchent qu’à porter ceux qu’ils conduisent et enseignent , tant par leurs paroles que par leurs exemples, à l'amour et connaissance de sa divine ma-, jesté*. »
1 II Cor., iv, 5. — 1 Sermon pour le deuxième dimanche de TA vent.
Fidèle à ne voir ainsi en toutes choses que l'intérêt de Dieu, saint François de Sales ne faisait attention à son auditoire que pour se conformer à ses besoins : il ne se laissait ni enfler par la louange ni abattre par l'insuccès, et il n'estimait ses prédications qu'à proportion des âmes qu' elles ramenaient et des bons sentiments qu'elles excitaient dans les cœurs.
« Il montait toujours en chaire avec une profonde humilité et une grande dépendance de l’Esprit de Dieu l * . j>
« Tandis qu'il se préparait à aller prêcher son second Carême à Grenoble, on lui représenta que ce serait une témérité d’entreprendre deux, fois de suite la même station dans une grande ville. On lui dit même que les hérétiques se réjouissaient de son dessein, dans l’espoir qu’il serait moins heureux que l’année précédente, et que ses redites lui feraient tort. « Ceux qui m’accusent de téinéa rite ont quelque raison, répondit le saint. Je reconnais « qu'ils sont hommes, parce qu’ils raisonnent humaine- « ment. Si je voulais me prêcher moi-même, j’aurais c sujet de craindre, mais ne voulant que Jésus et sa « gloire, j’espère faire voir à tout le monde que notre Dieu « est un fonds inépuisable , et qu’en se confiant en lui on « n’a pas à craindre d’être confondu*. »
« Une fois, durant ce Carême, il paraît qu'il fut moins heureux que d’ordinaire; mais il n’en perdit pas pour cela son calme et sa sérénité habituelles. « Cette nuit « parmi mes réveils, écrivit-il le jour même à sainte « Chantal, j’ai eu mille bonnes pensées pour la prédica- « lion, mais les forces m’ont manqué en l’enfantement. « Dieu saittout; j’adre6se tout à sa plus grande gloire, et, « adorant sa providence, je demeure en paix 5 . »
1 Déposit. de sainte Chantal. — 5 Année de la Visit , p. 110 —
5 Lett. dcclsii.
« Une autre fois, rapporte la même sainte, comme il revenait de prêcher devant un brillant auditoire, je lui demandai s’il était content de son sermon. — Non, me répondit-il, mais qu’importe? — tant il s’inquiétait peu de l’estime du monde 1 . »
Il montra plus de détachement et d’humilité encore, dans le voyage qu’il fit à Paris cette même année. « Son premier sermon eut lieu le jour de Saint-Martin à l’église de l’Oratoire. Le roi, les deux reines, les évêques, les hommes les plus distingués de la capitale, toutes les classes enfin, voulurent juger d’un prédicateur si renommé. A la vue de cet auditoire, le saint évêque, loin de suivre les inspirations de l’amour-propre qui eût été fier de se montrer avec avantage, crut qu’il valait mieux s’humilier sur le plus grand théâtre du monde, et se borna à raconter simplement la vie de saint Martin. Ce fut une déception pour la plupart des curieux, a Voyez un peu ce « montagnard, disait-on en l’entendant; quel pauvre dis- « cours il nous fait ! C’était bien la peine de venir de si « loin pour exercer notre patience ! » En entendant ces critiques, l’humble prélat se réjouissait d’être méprisé des hommes et de ne plaire qu’à Dieu seul. 11 se contenta de dire pour sa justification qu’on ne pouvait attendre d’un arbre des montagnes que des fruits sauvages. — « Voilà, « disait saint Vincent de Paul en citant à ses frères ce « trait d’humilité, comment les saints répriment la nature « et la vanité. Voilà comment nous devons faire nous- « mêmes, préférant les emplois bas aux apparents, l’ah- « jection à ce qui pourrait nous faire honneur 2 . »
Saint François de Sales était loin de croire qu’il pût se t donner ainsi pour modèle, mais, comme saint Vincent de
1 Déposit. de sainte Chantal. — 3 Vie, par Cbarl. Aug.