‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 50 sur 82 · SES VUES DANS U PRÉDICATION · texte numérisé non relu

SES VUES DANS U PRÉDICATION

Paul, il exhortait souvent les prédicateurs à fouler aux pieds l’amour-propre, et à profiter des occasions que la Providence leur fournissait pour s’exercer à l’humilité. Voici un trait qu’il citait à cetle occasion, et que l’évéque de Belley avait entendu de sa bouche.

« Un religieux, grand prédicateur, étant venu à Annecy, lui demanda à prêcher en sa présence. Il parait que le désir de faire briller son éloquence devant un prélat si distingué n’était pas étranger à sa demande; mais Dieu punit bien son orgueil.

<r L’évêque, au jour convenu, se trouva sur son trône, environné de ses chanoines, de son clergé et de son peuple, pour entendre cette prédication si étudiée, à laquelle les amis du prédicateur n’avaient pas manqué de convier toute la ville. Mais, dès le début, le bon personnage s’embarrassa dans ses idées ; et par quelque secret jugement de Dieu, il tomba dans un tel trouble, qu’ayant parlé quelque temps à bâtons rompus sans savoir ce qu’il disait, il dut enfin se résigner à se taire, sa mémoire ne lui suggérant rien de meilleur que le silence.

« 11 descendit donc de çhaire avec une honte étrange; et il prit cette honte si fort à cœur, qu’il entra dans une mélancolie voisine de la frénésie et du désespoir. 11 en vint jusqu’au point de vouloir mourir, ne pouvant plus, disaitil, survivre à cet affront. Le Quen dira-t-on l’occupait et le fatiguait si fort, qu’il ne pouvait fermer l’œil ni le jour ni la nuit. A la privation du repos, il voulut joindre celle des repas, et ses confrères furent obligés d’appeler le saint évêque pour le consoler et lui persuader de prendre quelque nourriture. A force de peines, et après plusieurs menaces de damnation , le prélat le fit enfin résoudre à manger, mais à condition qu’on lui promit de le changer de province et môme de nation, el de lui

donner une obédience pour aller finir ses jours en Italie.

« Je lui eusse souhaité, disait le saint, un peu moins de la science qui enfle, et un peu plus de la charité qui édifie, un peu moins de talents, et un peu plus d’humilité 1 . » .

« Ayez grande joie, disait-il encore, lorsque en montant en chaire vous apercevrez peu de gens et que votre auditoire vous paraîtra clair-semé. — Mais, disait l’évêque de Belley, un flambeau ne s’use pas à proportion des personnes qu’il éclaire; et c’est dans les grandes eaux qu'on peut faire une pêche plus abondante. — C’est, répondait le saint, une expérience de trente ans qui me fait parler ainsi: j’ai toujours recueilli plus de fruits des prédications que j’ai faites en de petites assemblées qu’en de grandes.

< Lorsque j’étais prévôt, je fus envoyé par l’évêque mon prédécesseur, avec d’autres ecclésiastiques, pour prêcher dans le Chablais. Nous ne pouvions pas encore faire les fonctions de la religion catholique dans les villes, parce qu'elles étaient remplies de huguenots; nous allions dehors, en quelques chapelles assez éloignées, faire nos assemblées et nos exercices de piété.

f Un dimanche qu’il fit un fort mauvais temps, il ne se trouva que sept personnes à ma messe. J’avais coutume de prêcher après avoir offert le saint sacrifice; cette fois, comme il y avait un si petit nombre d’auditeurs, quelqu’un me dit que ce n'était pas la peine de monter en chaire. Mais je répondis que ni le grand auditoire ne m'encourageait, ni le petit ne me décourageait, et que pourvu que quelqu un fût édifié, c'était assez.

« Jemontai donc, et jeme souviens que mon sermon était sur l’invocation des saints* Je traitai ce sujet fort simple-

‘ Esprit, p. XVI, ch. xxi

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ment; sans nulle forme de controverse, car vous savez que ce n est pas mon usage, et que rien de ce qui ressent la dispute n’est de mon goût. Je ne disais rien de pathétique ni de véhément. Cependant il y eut un des assistants, lequel n’était pas des moins apparents, qui commença à pleurer fort amèrement, et même à sangloter et à soupirer fort haut. Je crus qu’il se trouvait mal; je l’invitai à ne pas se contraindre, disant que j’étais prêt à cesser de parler et à aller à son secours s’il en était besoin. Il réponr dit qu’il était bien de corps, et que je continuasse de parler, parce que j’appliquais le remède à l’endroit où était le mal.

« Le sermon, qui fut court, étant achevé, cet homme vint se jeter à mes pieds, criant tout haut : « Monsieur « le prévôt, vous m’avez donné la vie, vous avez sauvé i mon âme aujourd’hui. Oh! que bénie soit l’heure en « laquelle je suis venu, et en laquelle je vous ai entendu!

« cette heure me vaudra une éternité: »

« Et tout de suite il raconta devant toute l’assemblée qu’ayant conféré avec quelques ministres sur l’invocation des saints, ceux-ci la lui avaient représentée comme une horrible idolâtrie, tellement qu’il avait pris jour au jeudi suivant pour retourner à eux; car c’était un nouveau catholique revenu à la foi depuis peu. Ensuite il ajouta qu’il avait été si bien éclairé par la prédication qu’il venait d’entendre, et si bien guéri de tous ses doutes, qu’il détestait de tout son cœur la promesse qu’il avait faite aux ministres huguenots, et protestait une nouvelle obéis* sance à l’Église romaine.

« Je ne saurais dire l’impression que ce grand exemple, arrivé en si petite assemblée, produisit dans tout le pays, et combien il rendit de cœurs dociles, et susceptibles de la parole de vie et de vérité.

« Je pourrais, ajouta t-il, rapporter d’autres traits pareils, et encore plus remarquables, qui m’ont donné une si tendre affection pour les petites assemblées, que je ne me sens jamais si content que lorsque, en montant en chaire, je vois très-peu de gens devant moi 4 . »

Le saint avait aussi une consolation particulière à prêcher devant les auditoires humbles et sfrnples, comme dans les églises de campagne ou dans quelque communauté.

a Hier, dit-il, je fis un ‘discours sur la Passion devant nos religieuses de Sainte-Claire. J’eus bien de la consolation en ce petit sermon auquel assistèrent vingt-cinq ou trente dévotes âmes delà ville, outre celles du monastère; j’eus toute liberté de lâcher la bride à mes pauvres et menues affections sur ce digne sujet*. »

« Oui, ma fille, écrivait-il de Paris à la mère de Chantal en son voyage de 1618, j’ai prêché ce matin devant la reine et tout son beau monde ; mais, eu vérité, je ne l’ai pas fait avec plus de soin, plus d’affection, plus de plaisir, qu’en ma pauvre petite Visitation. Ah! ma fille, que la vive présence du Roi et de la Reine du ciel fait bien éclipser devant les yeux de notre cœur toutes les autres grandeurs de la terre 5 !» *

Une autre fois, écrivant à la même sainte, de quelque paroisse de campagne où il se trouvait, il termine ainsi sa lettre : « 11 faut que je vous dise encore celte petite folie : c’est que je prêche si joliment à mon gré en ce lieu, je dis je ne sais quoi que ces bonnes gens entendent si bien, que quasi ils me répondraient volontiers*. »

« Oh! qu’il fait bien meilleur, disait-il souvent, prê-

1 Esprit, p. II, ch. xxvii, et Charles Aug., liv. II. — * Lett. exil. — r * Lett. ccxt, suppléai. — 4 Lett. xcv. supplém.

m BUT PROPRE A CHAQUE SERMON. “

cher dans les villages ou dans les petites villes que dans les grandes! On ne voit d’ordinaire dans les cités qu orgueil et ambition, spécialement parmi les grands, qui se flattent et s'en font accroire ; mais les petites gens écoutent attentivement et soigneusement la sainte parole, et leurs âmes sont rachetées du sang de Jésus-Christ aussi bien quef celles des plus grands monarques; c'est pourquoi je n'y puis faire d’autre différence que celle du plus ou moins de grâce 1 . »

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