‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 57 sur 82 · COMBIEN IL AIMAIT LA SIMPLICITÉ DANS LA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

COMBIEN IL AIMAIT LA SIMPLICITÉ DANS LA PRÉDICATION

Aimant la modestie comme il 1 aimait, saint François de Sales devait avoir en horreur toute prétention dans la chaire sacrée, et dédaigner, comme il le dit, a les vaines conceptions d’une éloquence altière et empanachée. »

« J’ai toujours remarqué, dit un des témoins entendus dans le procès de sa canonisation, qu’il prêchait à l’apostolique, cherchant le salut des âmes, non les applaudissements. Une fois même, s’apercevant que sa parole flattait trop les oreilles des auditeurs et qu’ils en témoignaient leur admiration, il s’arrêta tout court pour prendre un genre plus simple, afin qu’on oubliât l’orateur et qu’on pensât davantage aux vérités qu’il annonçait 1 . »

Sainte Chantal atteste qu’elle a fait la môme observalion. « J’ai reconnu clairement, dit-elle, qu’il n’avait d’autre vue en tous ses sermons que la conversion et le bien des âmes. Il ne pensait en façon quelconque être grand prédicateur, encore qu’il le fût véritablement, et il était loin d’en rechercher la réputation*. »

On voif du reste, par ses avis à l’archevêque de Bourges, quels étaient ses principes sur ce point.

« On demande, dit-il, si un prédicateur doit chercher à plaire, en môme temps qu’à instruire et à toucher. Plusieurs lui en font une loi, je le sais; mais* à mon avis, il y a lieu de faire ici une distinction. Il est un certain agré-

4 Déposit. — 8 Déposition de sainte Chantal.

ment qui naît dans l’esprit des auditeurs, des vérités mêmes que le prédicateur annonce, et des mouvements qu’il produit; car quelle serait l’âme assez insensible pour ne trouver aucun charme à entendre enseigner d’une manière digne et sainte la voie qui mène au ciel? Cette sorte de plaisir, il faut tâcher sans doute de le procurer, mais pour cela il suffit de s’appliquer à instruire et à toucher. Il peut y avoir aussi pour l’esprit un autre plaisir, plaisir tout différent, qui* loin de venir des mômes sources, suppose plutôt l’oubli de ces devoirs. C’est un cej^ain chatouillement d’oreille, fruit d’une éloquence séculière et profane, et d’une recherche affectée de mots et de pensées. Pour celui-ci, je nie fort et ferme qu’un prédicateur doive l’avoir en vue^ 11 faut en laisser le soin aux orateurs du monde et aux comédiens qui ont du temps à perdre. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent eux-mêmes. Pour nous, non sectamur lenocinia rhetorum , sed veritates piscatorum. Saint Paul déteste les auditeurs à l’oreille délicate : prurientes au ribus , et par conséquent les prédicateurs qui leur veulent complaire. Je ne vois dans cette recherche qu’ineptie et pédantisme.

u Au sortir du sermon, je ne voudrais pas qu’on s’écriât : Oh! quel grand orateur! quelle mémoire ! quelle science ! quel langage ! Mais je voudrais qu'on se dit : Que la pénitence est une belle verlu ! qu’elle est nécessaire ! Mon Dieu, que vous êtes bon ! que vous êles juste ! et semblables choses ; ou bien que, subjugué par la force de la prédication, on ne rendit témoignage au mérite du prédicateur qu’en changeant de conduite et en suivant docilement ses avis 1 . »

4 Lelt. à l’archev. de Bourges.

Aussi, quand on parlait au saint évêque des prédicateurs qui faisaient merveille, il s’enquérait tout de suite du fruit de leurs sermons. « Combien de gens, disait-il, se sont convertis à leurs prédications? C'est là ce que j’appelle faire merveille; la conversion des âmes étant une œuvre plus merveilleuse que la résurrection des corps. »

« Il avait soin de choisir les meilleurs prédicateurs pour donner les stations dans son diocèse, au temps de l’Avent et du Carême; et souvent il leur rappelait les conditions nécessaires pour prêcher utilement. Il leur recommandait surtout d’éviter toute mondanité dans le style, toute affectation dans les gestes ou le langage. « Il faut, leur disait-il, prêcher Jésus crucifié, mais avec « un cœur plein d’amour et de zèle. C’est en vain que la a langue s’agite, si ce n’est pas la charité qui la meut « Surtout gardez-vous des quanquam , des longues périodes de rhéteurs, de leurs gestes, de leurs mouvements. C'est la peste de la prédication*, »

11 s’efforçait surtout d’inculquer ces avis à son jeune collègue, l’évêque de Belley, qui en avait 'grand besoin, Comme il l’avoue lui-même.

« En l’année 1610, dit-il, je fus invité à prêcher le Carême devant le sénat de Savoie à Chambéry. A peine y avait-il six mois que j’avais reçu la consécration épiscopale par l’imposition des mains de notre saint. J’étais alors dans une grande jeunesse, âgé seulement de vingtsix ans, et j’avais la mémoire toute fraîche de ce que je venais d’apprendre aux écoles, principalement des belleslettres que j’ai toujours fort affectionnées, de sorte que, ne pouvant débiter que ce que je savais, je ne proférais du trésor de mon cœur que ce qui était dans le coffre de ma mémoire.

1 Déposit. — * Lett. à l’archev. de Bourges.

« On rapporta au bienheureux, qui résidaifen la ville d’Annecy, éloignée de sept lieues, que mes discours n’étaient que fleurs et parfums, et que les auditeurs s’y pressaient comme les abeilles sur le sucre ou le miel. Lui, qui ne jugeait pas comme le vulgaire, et qui était habile en cet art, m’eut souhaité plus de lettres divines et moins d’humaines, plus d’esprit de piété que d’expressions spirituelles.

« Il m’écrivit donc une belle lettre, dans laquelle il me mandait que l’odeur de nos aromates s’exhalait jusqu’à lui, et qu'il ressemblait à Alexandre, qui, cinglant vers les lies Fortunées, en pressentit le voisinage par les bonnes odeurs que le vent, en glissant sur la surface de la mer, apporlait jusqu’à ses vaisseaux. Mais, après avoir caché la pointe du stylet dans ce coton huilé et musqué, il enfonçait la lancette eu disant qu’après tant de messagers qui lui rapportaient tous Jes jours que ce n’étaient que fleurs en notre parterre et que notre printemps riait de tous côîés, il en attendait d’autres pour lui donner des nouvelles de l’été et de l’automne, de la moisson et de la vendange... a J’écoute, disait-il, an flores fructus parta* « riant. # Ensuite il me recommandait d’émonder ma vigne des pampres superflus : tempus putationis advenit , de retrancher tant d’ornements étrangers; il disait que, quoiqu’il fut louable d’appliquer les vases des Égyptiens au service du tabernacle, on ne devait néanmoins le faire qu’avec une sage réserve. Enfin il ajoutait qu’il fallait bien se garder d’altérer la parole de Dieu, et que l’interprétation de l’Évangile doit être conforme à son style et à sa simplicité 1 .

« 11 revenait souvent sur ce sujet. A l’appui de son sentiment, il me raconta un jour l’histoire suivante.

1 Esprit, p. II, ch. xv.

<( Un prédicateur très-célèbre, dit-il, vint me voir à Annecy. Je lui demandai une prédication, ce qu'il m’accorda; et, s’étant mis sur le haut style, il étala de sublimes conceptions avec des termes si pompeux et une éloquence si magnifique, qu’elle étonna tous nos bons montagnards.

« À l’issue de la prédication, ce ne furent que paroles de ravissement et d’admiration. Jamais tant de parfums de louanges ne furent offerts à un mortel. C’était à qui en dirait de plus belles et l’élèverait jusqu’aux nues.

« J’avais assisté, continua-t-il, à cette prédication, et je savais combien elle surpassait la capacité de ses admirateurs. Je tirai à part quelques-uns de ceux qui faisaient les plus empressés elles plus ravis, et qui voulaient peutêtre par là se faire passer pour gens habiles et bons connaisseurs; et, après les avoir congratulés de leur admiration, je les priai de me dire quelque particularité de ce qu’ils avaient retenu, et de m’expliquer quelle utilité ils avaient remportée d’une pièce si rare; mais je ne pus en rien tirer de solide : ils s’exhalaient uniquement en exclamations, en éloges, en transports d’admiration, en un mot en fumée.

« L’un d’eux, plus ingénu que les autres, répondit : « Si • je l’avais compris et que je pusse rapporter ce qu’il a « dit, il n’aurait rien fait d’extraordinaire. C’est notre « ignorance qui cause notre admiration. Il a dit des c choses si hautes et si sublimes, qu’elles surpassent « notre portée, et c’est ce qui nous fait estimer davantage « les mystères de notre religion. •

« Je louai son ingénuité ajouta le saint, et je trouvai qu’il avait remporté quelque sorte de fruit de la prédication, mais que ce fruit était bien peu de choses. Ce n’est pas tout que le printemps soit fleuri, si l’automne

m SIMPLICITÉ DANS I,\ PRÉDICATION.

n’a du fruit. Le prédicateur qui n’a que des fleurs et de belles idées est en danger d’être mis au au rang de ces arbres infructueux qui sont menacés dans l’Évângile de la cognée et du feu 1 . »

Ennemi de toute recherche, saint François de Sales voulait qu’on n’aspirât pas plus à briller dans la chaire par la nouveauté des idées que par la magnificence du style.

« Un jour on blâmait devant lui un prédicateur célèbre. Le reproche qu’on lui faisait, c’était de revenir souvent sur les mêmes vérités ; on disait que cette manière de prêcher était maussade et ennuyeuse. Pour moi, répondit-il, c’est en cela que je le trouve plus louable, car il pratique exactement le précepte de saint Paul : lnsta opportune, importune. 11 importe fort peu que l’on choque l’oreille des délicats, pourvu qu’on touche le cœur des auditeurs. Il faut parler au cœur de Jérusalem, et ramener à leur devoir, s’il est possible, les prévaricateurs. Et quel moyen de les rappeler à leur devoir, si on ne répète souvent les mêmes vérités, pour les graver sur leurs dures cervelles et dans leurs cœurs de pierre ! 11 ne faut jamais se lasser d’inculquer aux peuples les enseignements qui peuvent les conduire au salut. Quelle était la prédication de Jonas, sinon de dire et de répéter sans cesse : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite? » Les paroles de salut sont bonnes, fussent-elles répétées dix fois. Les médecins ne cessent de réitérer les mêmes remèdes jusqu’à ce qu’ils triomphent du mal. 11 faut mépriser les jugements des petits esprits qui ne regardent les choses que superficiellement. Qu’importe leur mépris ou leur estime, pourvu que Jésus-Christ soit

* Esprit, p. XV, cli. iv

annoncé, et les bonnes âmes édifiées? Il faut dire peu et bon, et il faut inculquer soigneusement ce que l’on dit, sans s’embarrasser de ces esprits dégoûtés qui se fâchent ■des répétitions, et qui demandent toujours du nouveau, comme pour mieux oublier ce qu’ils ont déjà entendu l . »

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