‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 58 sur 82 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ce qu’on admirait surtout dans les sermons de saint François de Sales, c’était une clarté parfaite, qu’accompagnaient toujours la noblesse et l’élégance. « 11 avait, disent les témoins de sa canonisation, une grâce merveilleuse pour expliquer les plus hauts mystères; il les développait avec tant de facilité, et il éclaircissait tout ce qu’il disait, par des paroles si intelligibles, et des comparaisons si frappantes, que les personnes les moins instruites comprenaient et répétaient , au sortir de l'église, les enseignements qu’elles avaient reçus de sa bouche. »

Il recommandait beaucoup aux prédicateurs l’usage des comparaisons, et, dans sa lettre à l’archevêque de Bourges, il donne quelques conseils pour réussir en cette partie.

« Les comparaisons, dit-il, ont une vertu admirable soit pour éclairer les esprits, soit pour loucher les cœurs. On peut en tirer des diverses fonctions de la vie civile, en

1 Esprit, p. lit, ch. lv-

sai

rapprochant telle manière d’agir de telle autre; par exemple, les soins que prennent les bergers de ceux que doivent prendre les pasteurs des âmes , comme Notre- Seignenr dans la parabole de la brebis égarée. On en trouve également dans l’histoire naturelle, dans les propriétés de3 animaux et des végétaux, dans l’étude de la philosophie, enfin partout. Celles qui se tirent de choses ordinaires et familières, pourvu qu’elles soient bien justes, sont les meilleures de toutes. Telle est la parabole de la semence proposée aussi par Notre-Seigneur. Celles qu’on puise dans l’histoire naturelle ont un double mérite, si l’image est agréable et le rapport ingénieux. Telle est celle du rajeunissement de l’aigle, comparé au renouvellement de l'âme par la pénitence.

« Du reste, il est un secret d’une grande utilité pour les prédicateurs : il consiste à tirer des comparaisons de certains passages de l’Écriture où peu d’esprits savent les découvrir. Cela se fait en réfléchissant sur la valeur des termes. Par exemple, David, parlant des mondains, dit : Periit memoria eorumcum sonitu. Là-dessus, je les compare à deux choses qui se perdent également avec bruit. Si l’on jette à terre un vase de cristal, il périt avec le son qu’il rend ; tels sont les méchants : ils font un peu de bruit, mais pour périr. On parle d’eux au moment de leur mort ; mais, comme le vase brisé reste détruit à jamais, ainsi ces malheureux demeurent perdus pour toujours, sans aucun espoir de salut. En second lieu, quand un riche du siècle vient à mourir, on sonne toutes les cloches, on lui fait de magnifiques funérailles; mais, quand ce bruit a cessé, qui parle de lui? qui le bénit? qui s’en souvient? Personne... Parlant d’un homme qui fait quelques bonnes œuvres, mais qui n’a pas la charité, saint Paul dit : Factus est velut æs sonans aut cymbalum

tinniens . On pourrait, en expliquant ce texte, comparer cet homme à la cloche qui appelle les autres à l’Église et qui n y entre jamais ; car il édifie le prochain et il l’excite à aller au ciel, mais sans y aller lui-mème.

a Pour trouver ces comparaisons, il faut réfléchir aux expressions, et voir si elles ne sont pas prises dans un sens métaphorique ; car, s’il en est ainsi, il y a là une comparaison pour qui saura la découvrir. Soit, par exemple, ce verset : Viam mandatorum tuorum cucurri cum àilatasti cor mihi. Les mots dilatasti et cucurri sont métaphoriques ; il faut les remarquer, puis voir quelles sont les choses qui vont plus vite dès qu’elles se dilatent. 11 en est plusieurs, entre autres les vaisseaux dont les vents gonflent les voiles. Je puis donc dire : Le vaisseau, longtemps immobile dans le port, n’a pas plutôt vu ses voiles s’étendre et s’enfler sous un vent favorable, qu’il vogue dans la haute mer: ainsi, quand un souffle propice de l’Esprit-Saint s’insinue dans le cœur et développe nos bons désirs, notre âme prend l’essor et s’avance avec transport dans la voie des commandements divins... En suivant cette méthode, on trouvera un grand nombre de belles comparaisons : qu’on évite seulement celles qui seraient trop vulgaires et qui sentiraient la trivialité. »

On voit que ce saint évêque estimait beaucoup cet art, et qu’il le possédait parfaitement. On s’en convaincra encore bien mieux en lisant ses ouvrages. Rien de plus ingénieux, de plus agréable, de plus frappant que les comparaisons qui lui sont fournies à chaque inslant par la sainte Écriture.

Voici comment il exprime le penchant qui nous porte vers Dieu, et le bonheur que nous devons trouver en lui : <c Que nous le veu illions ou non, notre esprit tend au souverain bien. Mais où est ce souverain bien? Nous res-

semblons à ces bons Athéniens qui sacrifiaient au vrai Dieu, et qui néanmoins l’ignoraient, jusqu’à ce que le grand saint Paul leur en apportât la connaissance. Car ainsi notre cœur, par un profond et secret instinct, tend et prétend en toutes ses actions à la félicité, et va la cherchant çà et là, comme à tâtons, sans savoir toutefois ni où elle réside, ni en quoi elle consiste, jusqu’à ce que la foi la lui montre et lui en décrive les merveilles infinies. Alors, ayant trouvé le trésor qu’il cherchait, hélas! quel contentement à ce pauvre cœur humain! quelle joie! quelle complaisance d’amour !

« Éliézer cherchant une épouse pour le fils de son maitre Abraham, que savait-il s’il la trouverait belle et gracieuse, comme il la désirait? Mais, quand il l’eut trouvée à la fontaine, quand il la vit si excellente en beaulé et si parfaite en douceur, quand on la lui eut accordée surtout, il en adora Dieu et le bénit avec des actions de grâces pleines d’une joie non pareille. Le cœur humain tend à Dieu par son inclination naturelle, sans savoir bonnement combien il est parfait; mais, quand il le trouve à la fontaine de la foi, et qu’il le voit si beau, si bon, si doux, si débonnaire envers tous, si disposé à se donner comme souverain bien à tous ceux qui le veulent, ô Dieu! que de contentements et que de sacrés mouvements en l’esprit pour s’unir à jamais à cette bonté si souverainement aimable ! J’ai enfin trouvé, dit 1 âme ainsi touchée, j’ai trouvé ce que je désirais ; je suis maintenant contente. Oh! que ne savais-je où tendaient mes prétentions, quand rien de tout ce que je poursuivais ne me contentait * parce que je ne savais pas ce qu’en effet je poursuivais M »

Parlant du respect qu’on doit avoir polir la réputation

* Traité de l’amour de Dieu, fiv. II t ch, *y.

du prochain : « L’honneur du prochain, dit-il*, est l’arbre du bien et du mal : il est défendu d’y toucher, sous peine d’être châtié 4 . Oh! que n’ai-je un des charbons du saint autel pour toucher les lèvres des hommes, à l’imitation du séraphin qui purifia la bouche d’Isaïe ! Qui ôterait la médisance du monde en ôterait une grande partie de l’iniquité *. »

Le saint évêque n’est pas moins admirable dans les similitudes qu’il emprunte à la nature. « Ce monde visible, disait-il, formé par la parole divine, retentit partout de la divine parole. U n’en est pas une partie qui ne chante les louanges de son Créateur. C’est comme un livre où Dieu a écrit toutes ses pensées. Tous n’entendent pas ce langage; mais, quand on en saisit quelque chose par la méditation, on fait très-bien d’en profiter, à l’imitation de saint Antoine, qui n’avait pas d’autre bibliothèque : Invisibilia Dei per ea qux facta sunt , intellecta conspiciuntur , dit saint Paul. »

Nul ne comprit, nul n’interpréta mieux que lui ce langage de la nature, et c’est à ce mérite surtout que ses écrits doivent le caractère et le charme qui les distin* guent. Nous pensons qu’on ne sera pas fâché de trouver Ici quelques exemples que nous extrayons de ses écrits et qui nous ont le plus frap^A, C’est par ces citations que nous terminerons ce chapitre .

« A mesure que nous regardons plus vivement notre ressemblance dans un miroir, dit-il, elle nous regarde aussi plus attentivement ; et à mesure que Dieu jette plus amoureusement ses doux yeux sur notre âme, qui est faite à son image et semblance, notre âme réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement et ardemment,

‘ Esprit, p. XH, ch. tu. — * lutrod., liv. 111, ch. xxix.

correspondant, suivant sa petitesse, à tous les accroissements du divin amour envers elle l . »

« Lé soleil ne regarde pas moins une rose au milieu de mille millions d’autres fleurs que s’il ne regardait qu’elle seule; et Dieu ne répand pas moins son amour sur une âme, encore qu’il en aime une infinité d’autres, que s’il n’aimait que celle-là seule, la force de sa dilection ne s’épuisant point pour la multitude des rayons qu’elle répand, ains demeurant toujours pleine deson immensité 2 * . »

« On voit quelquefois les pigeons, épris de vanité, sc pavaner en l’air et faire des esplanades çà et là, se mirant en la variété de leur pennage; et lors les tiercelets et faucons qui les épient viennent fondre sur eux et les attrapent, ce qu’ils ne feraient jamais si les pigeons volaient leur droit vol, d’autant qu’ils ont l’aile plus roide que les oiseaux.de proie. Hélas ! Théotime,si nous ne nous amusions pas en la vanité des plaisirs caduques, et surtout en la complaisance de notre amour-propre, ains qu’ayant une fois la charité, nous fussions soigneux de voler droit où elle nous porte, jamais les suggestions et tentations ne nous attraperaient; mais parce que, comme colombes séduites et déçues de notre propre estime, nous retournons sur nous-mêmes, et entretenons trop nos esprits parmi les créatures, nous nous trouvons souvent surpris entre les serres de nos ennemis, qui nous emportent et nous dévorent 5 . »

« Le lac que les profanes appellent communément Asphaltile, et les auteurs sacrés mer Morte, a une malédiction si grande, que rien n’y peut vivre de ce qu’on y met. Quand les poissons du Jourdain en approchent, ils

1 Traité de l’amour de Dieu, liv. III, ch. u. — 2 Traité de l’amour

de Dieu, liv. X, ch. xiv. — * Traité de l’amour de Dieu, liv. IV,

ch. iii.

CLARTÉ DAHS LA PRÉDICAT lOiV.

meurent promptement s’ils ne rebroussent contre-mont. Les arbres de son rivage ne produisent rien de vivant, et, bien que leurs fruits aient l’apparence et forme extérieure pareilles aux fruits des autres contrées, néanmoins quand on les veut arracher, on trouve que ce ne sont qu’écorces et pelures pleines de cendres qui s’en vont au vent : marques des infâmes péchés pour lesquels cette contrée, peuplée de quatre cités populeuses , fut jadis convertie en cet abîme d'horreur et d’infection. Rien aussi, ce semble, ne peut mieux représenter le malheur du péché que ce lac, qui dut son origine au plus exécrable désordre que la chair humaine puisse commettre. Le péché donc, comme une mer morte et mortelle, tue tout ce qui l’aborde. Rien n’est vivant de tout ce qui naît en l’âme qu’il occupe, ni de tout ce qui croît autour de lui. 0 Dieu ! nullement, Théotime; car non-seulement le péché est une œuvre morte, mais elle est tellement pestilente et vénéneuse, que les plus excellentes vertus de l’âme pécheresse ne produisent aucune action vivante; et, quoique parfois les actions des pécheurs aient une grande ressemblance avec les actions des justes , ce ne sont néanmoins qu’écorees pleines de vent et de poussière, regardées à la vérité par la bonté divine, et même récompensées de quelques présents temporels, mais pourtant qui ne sont ni ne peuvent être savourées ni goûtées par la divine justice, pour être salariées en la vie éternelle; de sorte que nous pouvons tous nous écrier, à l imitation du saint Apôtre : « Sans la charité je ne suis rien ; rien ne me « profite ; » et avec saint Augustin : « Mettez dans un « cœur la charité , tout profite ; ôtez du cœur la chuiité , h rien ne profite 1 . »

1 Traité de l’amour Ce Dieu, liv. XI, c’a. xi.

« À mesure que le jour se fait, nous voyons plus clairement dans le miroir les taches et les souillures de notre visage; ainsi, à mesure que la lumière intérieure du Saint- Esprit éclaire nos consciences, nous voyons plus distinctement et plus clairement les péchés, inclinations et imperfections, qui nous peuvent empêcher d’atteindre & la vraie dévotion; et la même lumière qui nous fait voir ces tares et déchets excite en nous le désir de nous en nettoyer et purifier l . »

« Un enfant pleurera tendrement s’il voit donner un coup de lancette à sa mère qu’on saigne; mais, si en même temps sa mère, pour laquelle il pleurait, lui demande une pomme ou un cornet de dragées qu’il tient à la main, il ne le voudra nullement lâcher. Telles sont la plupart de nos tendres dévotions. Voyant donner un coup de lance qui traverse le cœur de Jésus-Christ crucifié, nous pleurons tendrement. Hélas! c’est bien fait de pleurer sur cette mort et passion douloureuse de notre Père et Rédempteur; mais pourquoi donc ne lui donnons-nous pas tout de bon ce que nous avons en nos mains, et qu’il nous demande si instamment, à savoir notre cœur, que Ce cher Sauveur requiert uniquement de nous? Que ne lui résignons-nous tant de menues affections, délectations, Complaisances, qu’il nous veut arracher des mains, et ne peut, parce que c’est notre dragée de laquelle nous sommes plus friands que désireux de sa céleste grâce? Ah ! ce sont des amitiés de petits enfants que cela; tendres, mais faibles* mais fantasques, mais sans effet. La dévotion ne gît point en ces tendretés et sensibles affections*. »

« Demeurez tranquille en votre ot*aison;'et, quand les

1 Inlrod., liv. I, ch. xxit. — * Introd., liv. IV, frh. in!.

PIÉTÉ DANS LES SERMONS

distractions vous attaqueront, détournez-les tout bellement, si vous pouvez; sinon, tenez la meilleure contenance que vous pourrez, et laissez les mouches vous, importuner tant qu’elles voudront, pendant que vous parlez à votre Roi : il ne prend pas garde à cela. Vous pourrez les écarter avec, un mouvement calme et tranquille, mais non pas avec un effroi et une impatience qui vous fassent perdre contenance *. »

* Les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles, mais ils ne font que de la cire Ct point de miel : ainsi ceux qui s’empressent d’un souci cuisant et d’une sollicitude bruyante ne font jamais ni beaucoup ni bien*. #

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