CHAPITRE IX
qu’il recommandait aux prédicateurs de toucher et d’édifier.
« Voici encore, dit M. Camus, un avis du saint êvêqufe. II me recommandait de m’attacher principalement en chaire à persuader et à toucher. Et ce n’est pas sans raison qu’il appuyait sur ce point. Car, de même que dans l’oraison il né faut pas, suivant les maîtres de la vie spirituelle, s appliquer trop longtemps aux raisonnements de l’esprit, mais qu'on doit s’adonner principalement aux affections du cœur, de même dans la prédication il faut plutôt viser à remuer le cœur qu’à éclairer l’esprit. Non
1 Lett. xcni à sainte Chantal, supplém. — * Infrod., liv. III, ch. xix.
m PIÉTÉ DANS LES SERMONS.
pas sans doute qu'il faille négliger l'instruction, qui es! une des principales parties de la prédication; mais le prédicateur doit plutôt tendre à rendre ses auditeurs bons que savants, et il doit imiter le soleil, qui produit plus d’effet par sa chaleur que par sa lumière l . »
Pour exciter ses auditeurs à la pratique de la vertu, il aimait à citer quelques traits édifiants de l'Écriture ou de la vie des Saints.
« Les exemples, dit-il, ont une force merveilleuse, surtout ceux des saints qui ont vécu dans la province où l'on prêche. Ils donnent derintérèt aux discours. Mais il y a sur ce sujet trois règles à observer. Il faut : i° bien choisir ces exemples: 2° les bien exposer; 3° les bien appliquer. 11 ne faut citer que des traits frappants, les exposer avec clarté et précision, et en faire une application vive. C'est ainsi qu’on voit les saints Pères montrer, par l'exemple d’Àbraham immolant son fils, qu‘on ne doit reculer devant aucun sacrifice pour faire la volonté de Dieu. « Abraham, disent-ils, était avancé en âge; il « n'avait que ce seul fils, ce fils si accompli, si sage, si « vertueux, si aimable ; néanmoins il en fait le sacrifice « sans réplique, sans murmure, sans hésitation, et il le « conduit sur la montagne pour l’immoler de ses propres « mains. » Ensuite il faut faire l'application de cet exemple avec plus de vivacité encore : « Et vous, chrétiens, vous « ne sauriez vous décider à sacrifier, je ne dis pas votre « fils, votre fille, vos biens, ou une partie considérable de < votre fortune, mais un peu d'argent que Dieu vous « demande pour les pauvres, une heure de vos loisirs, la « moindre de vos affections * ! »
Voici un autre exemple : il est tiré du Traité de l'a-
1 Esprit, p. III, ch. h. — * Le:t. à l archev. de Bourges.
P1ÉTK DANS LES SERMONS. Îi7
inour de Dieu ; mais le saint autour nous apprend luimême que cet ouvrage est le fruit et comme le résumé de toutes ses prédications 1 .
« David était un jour dans son préside et la garnison des Philistins en Bethléem. 11 fit un souhait, disant : Oh! si quelqu’un me donnait à boire de l’eau de la citerne qui est à la porte de Bethléem ! Et voilà qu’il n’eut pas plutôt dit le mot, que trois vaillants chevaliers partent delà, main et tête baissée, traversent l'armée ennemie, vont à la citerne de Bethléem, puisent de l’eau, et l’apportent au Roi ; mais celui-ci, voyant le danger auxquels ces gentilshommes s’étaient exposés pour contenter son appétit, ne voulut point boire cette eau, acquise au péril de leur sang et de leur vie, mais la répandit en oblation au Père éternel. Eh! voyez, je vous prie, Théotime, l’ardeur de ces chevaliers au service et au contentement de leur .maître ; ils volent et fendent la presse des ennemis, avec mille dangers de périr pour satisfaire un simple souhait que le Roi leur exprime. Or le Sauveur, étant en ce monde, déclara sa volonté en plusieurs choses par manière de commandement, et en plusieurs autres il la signifia par manière de souhait; car il loua fort la chasteté, la pauvreté, l’obéissance et résignation parfaites, l’abnégation de la propre volonté, le jeûne, la prière ordinaire ; et ce qu’il dit <le la chasteté, que : Qui en peut emporter le p'ix le saidsse , il l’a dit de tous les autres conseils. Pourquoi donc serpns-nous moins jaloux de suivre la volonté de Notre-Seigneur, et de faire, nonseulement ce qu’il commande, mais encore ce qu’il témoigne agréer et souhaiter? Les âmes nobles n’ont pas besoin d'un plus fort motif pour embrasser un dessein,
4 Préface.
m PIÉTÉ DANS LES SERMONS.
que de savoir que le bien-aimé le désire. Mon âme , dit l'une d'elles, s est écoulée sitôt que mon bien-aimé a parlé l * . »
Mais autant il aimait les traits d'histoire édifiants et authentiques, autant il recommandait d'éviter le récit des faux miracles et des faits ridicules, comme certaines visions tirées d'auteurs sans autorité. « Ces inconvenances, dit-il, ne pourraient qu'exposer notre ministère au mépris?. »
Quant aux éloges, il voulait que le prédicateur n'en donnât jamais, même aux défunts, qu'avec la réserve que le respect de la vérité ,et de ses fonctions lui commande.
« J’ai peine à faire ces sortes de choses, écrit-il à propos d’une oraison funèbre qu'il avait été obligé de prononcer. 11 faut toujours y mêler la mondanité, et je n'ai nulle inclination à cela, Dieu merci 5 . »
k Jamais on ne doit user de flatterie envers les assis* tants, dit-il encore dans sa lettre sur la prédication, fussent-ils Rois, Princes, ou Pape. Il y a bien certaines attentions, propres à gagner la bienveillance, dont on peut user la première fois qu'on parle à -son auditoire. Je suis bien d’avis qu’on commence par lui témoigner le zèle qu'on a pour ses intérêts, et le désir où l’on est de l’aider dans l'affaire de son salut, mais cela doit se faire brièvement, cordialement, et sans aneune étude, Nos anciens Pères et tous ceux qui ont prêehé avec quelque fruit dédaignaient ces compliments et jolivetés mondaines. Ils parlaient cœur à cœur, âme à âme, comme des pères à leurs enfants 4 . *
1 Traité de l’amour de Dieu, liv. VIII, ch. tii. — * Lett. à l’archev.
de Rourges. — 3 Lett. cxxi à sainte Chantal. — 4 Lett. à l’arche?,
de Bourges.
PIÉTÉ DANS LES SERIONS. 344
L’évêque de Belley nous apprend que, s’étant écarté de ces règles en présence du saint prélat, il en fut repris avec une douce sévérité.
« Un jour, dit-il, prêchant devant lui, à Annecy, il m’échappa de faire une petite allusion à son nom, et de dira qu’il était le sel dont la masse de ce peuple était assai? sonnée 11 fut tellement peiné de cet éloge, qu’au retour il m’entreprit avec un ton et un accent qui eussent été de rigueur, s*il eût été capable de parler de cette sorte.
« Vous alliez si droit, me dit-il, vous couriez si bien : qu’est-ce qui vous a fait faire cette incartade? Savez-vou 9 bien que vous avez tout gâté, et que ce seul mot peut faire perdre le crédit à tout votre sermon ? N’est-ce pa 9 altérer l’or pur de la parole de Dieu que d’y introduire la parole des hommes? Et n’est-ce pas la parole des hommes que la louange des vivants? N’est-il pas écrit î Ne louez aucun homme avané sa mort? Je suis un beau sel, vraiment, un sel affadi qui n’est bon qu’â être jeté à la rue et foulé aux pieds des passants ! Certes, si vous . avez dit cela pour me couvrir de confusion, vous avez trouvé le vrai secret; mais une autre fois épargnez vos amis.»
« Pour m’excuser, je lui dis que ce mot m’était échappé sans dessein. — Il ne faut pas, reprit-il, qu’il nous échappe de telles choses en chaire 1 . »
« Une autre fois, je prêchais, devant ses religieuses de la Visitation. Sachant qu’il y serait présent avec un grand concours de monde, j’avais, à dire le vrai, un peu pensé à moi, et je m’étais préparé tout de bon.
« Mon texte était un passage du Cantique des Cantiques que j’appliquai aux religieuses qu’il avait fondées ;*
1 Esprit, p. Iî, ch. ix.
PIÉTÉ DANS LES SERMONS
j’en pris occasion de faire un grand éloge de la piété et delà dévotion de ce saint institut, dont les vertus embaument le jardin de l’Époux céleste.
« Mes auditeurs, qui étaient de bon Savoyards, trouvèrent mon discours excellent, mais il n'en fut pas ainsi du saint prélat. Quand nous fûmes retirés chez lui, et qu’il se vit seul avec moi, il me dit : — Eh bien! vous avez donné grande satisfaction à nos gens aujourd’hui; ils s’en allaient en disant mirabilia d’un panégyrique si beau et si bien peigné. Je n’en ai rencontré qu’un seul qui ne fût pas content.
c — Qu’aurais-je avancé, lui dis-je, qui eût pu choquer cet esprit-là? Je ne demande pas son nom, car je ne suis pas piqué du désir de le connaître.
« — Mais moi, reprit-il, j’ai grande envie de vous le nommer.
« — Qui est-il donc? répliquai-je, afin que je m’efforce de le contenter.
« — Si je Savais beaucoup de confiance en vous, répondit-il, je ne ne vous le nommerais pas; mais je vous connais trop pour ne pas savoir que vous avez assez de cœur pour supporter sans faiblesse ce coup de lancette. Le voyez-vous là ?
« Je regardai autour de moi, je ne vis que lui : — C'est donc vous? lui dis-je.
« — Moi-même, reprit-il.
« — Certes, repartis-je, voilà un merveilleux mécompte pour mon amour-propre. J’eusse mieux aimé votre approbation seule que les applaudissements de toute l’assemblée. Dieu soit loué pourtant! Je suis tombé en des mains qui ne blessent que pour guérir. Mais encore qu’avez-vous trouvé à reprendre? Car je sais que, par amour pour moi, vous ne me pardonnez rien.
PIÉTÉ DANS l,ES SERMONS.
« — Jo vous aitne trop, dit-il, pour vous flatter. Si vous eussiez aimé nos sœurs de cetle sorte, vous ne vous fussiez pas amusé à leur enfler le cœur au lieu de les édifier, ni à louer leur condition, dont elles ont déjà une assez haute opinion et une assez bonne estime ; mais vous leur eussiez prêché quelque doctrine humiliante et salutaire. C’est le défaut des personnes de communauté de mettre toujours leur institut au-dessus des nues et de relever leur condition en rabaissant les autres. Cela ressemble à la parole du pharisien, qui disait : Je ne suis pas comme le reste des hommes. Dieu nous préserve de cette enflure î Hais je crains que vous n’y ayez donné lieu par votre* panégyrique. Souvenez-vous que l’huile de celui qui nous applaudit nous gâte.
« On ne doit jamais monter en chaire sans un dessein particulier d’édifier, en enseignant la pratique de quelque vertu ou la fuite de quelque vice ; car tout le fruit de la prédication est d’arracher au péché et de ramener à Ja justice. O Seigneur j disait David, j enseignnai vos voies aux injustes et les impies se convertiront à vous .
« — Quelle conversion, lui dis-je, aurais-je pu prêcher à des âmes habituées à vaincre Leurs ennemis, le monde, le démon et la chair, et qui servent Dieu dans la sainteté?
« — Il leur fallait enseigner, reprit-il, à prendre garde de ne pas tomber, puisqu’elles sont debout, à opérer leur salut selon le conseil de l’Esprit-Saint, avec crainte et tremblement, et à n’être pas sans appréhension même pour les péchés remis. Vous les ayez dépeintes comme des saintes : cela ne vous coûte guère de canoniser les personnes vivantes! Il ne faut pas comme cela mettre des oreillers sous les coudes, ni donner du lait à ceux qui ont besoin d’absinthe.
« — Je l’ai fait, lui dis-je, pour les encourager dans leur
$54 PIÉTÉ DANS LES SERMONS
sainte entreprise : la louange sert d'aiguillon pour avancer dans le bien.
« — Cette maxime, me répliqua-t-il, est tout humaine, et ne convient pas à la morale chrétienne, qui nous détache de notre propre gloire et nous fait chercher unique» ment la gloire de Dieu. 11 faut donner du courage sans exposer à la présomption. Il est toujours plus sûr d’humU lier l’auditeur que de parler de sa condition en termes pompeux ; et, de même qu’il y a des taches dans la lune, il y a aussi toujours à corriger dans les sociétés les plus parfaites. »
• « Le lendemain, dit toujours l’évêque de Belley, le saint
me fit prêcher aux sœurs de Sainte-Claire , religieuses d’une vie fort exemplaire et d’une merveilleuse austérité. Il se trouva au sermon, et l’assistance ne fut pas moindre que le jour précédent. Je pris bien garde à l’écueil quil m’avait montré ; je fis mon discours avec une grande simplicité de langage et de pensée, ne visant purement qu’à l’édification. Je procédai avec un grand ordre et pressai fort mon sujet.
« Au retour, notre Saint vint me visiter à ma chambre qui était la sienne ; car, quand je le visitais, il me mettait toujours à sa place ; et m’embrassant tendrement : — Vraiment, dit-il, je vous aimais bien hier, mais je vous aime bien davantage aujourd’hui. Vous êtes selon mon cœur, et de plus, si je ne me trompe, selon le cœur de Dieu, car je pense qu’il a eu votre sacrifice pour agréable. Certes, l’homme obéissant remportera des victoires. Vous vous ôtes surmonté vous-même celte fois. Savez-vous que la plupart de vos auditeurs disaient : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, et qu’ils n’étaient pas si contents qu’hier; mais que celui qui n ’élait pas satisfait hier Test extraordinairement aujourd’hui.
« Je vous apporte ici un jubilé général pour toutes vos fautes passées. Vous avez parlé tout à fait selon mon gré, et, si vous continuez, vous rendrez de grands services ai* maître de la vigne. Ne vous embarrassez pas des jugements des hommes; presque tous n y entendent rien : c'est la prudence des enfants du siècle qui les fait parler. Les enfants de lumière doivent suivre d’autres maximes ; il ne faut pas que la prédication s’appuie sur des paroles et des pensées de la sagesse humaine. Suivez cette voie avec fidélité, et Dieu glorifiera vos travaux; vous posséderez la science des saints, la science qui fait les saints. Et que voulons-nous savoir sinon Jésus, et Jésus crucifié *? »