‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 60 sur 82 · COMBIEN IL APPROUVAIT LA CHARITÉ ET LA DOUCEUR DANS LA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

COMBIEN IL APPROUVAIT LA CHARITÉ ET LA DOUCEUR DANS LA PRÉDICATION

« J’aime, disait-il, que la prédication respire la charité plus que l’indignation, b

« 11 ne faut jamais témoigner de mécontentement en chaire, bien moins encore d’impatience, comme je fis dernièrement, le jour de Notre-Dame, où l’on se mit à sonner avant que j'eusse fini. C'est une de mes fautes entre plusieurs autres * ; car je suis un chétif homme sujet à passion.. . Toutefois, par la grâce de Dieu, depuis que je suis berger, je n’ai jamais dit parole de colère à mes brebis 5 . »

1 Esprir, p. II, ch. vu et vm. — * Lett, à l’archev. de Bourges. 2 i 5 Esprit, p. III, ch, ix.

‘2? 4 s CHARITÉ DANS IA PRÉDICATION.

« Un jonr, rapporte H. Canins, le saint évêque assistait au sermon d’un prédicateur très-savant, mais peji suivi, parce qu’il débitait mai ses discours. Ce prédicateur, à qui ses sermons coûtaient beaucoup de travail, n'était pas bien aise de se voir ainsi délaissé. Aussi s'en plaignit-il amèrement : il passa une bonne partie de son temps à s’élever contre ceux qui ne venaient pas l’entendre ; il déclara que ceux qui négligeaient la parole de Dieu n’étaient pas les enfants de Dieu. Il passa ensuite aux invectives, et termina par la menace de tout quitter et d’abandonner la chaire, parce que ce n’était pas la peine de jeter la semence de la divine parole sur un terrain si ingrat et si stérile en auditeurs.

« Le bienheureux ne put approuver cette conduite. 11 dit à un de ses confidents au sortir de l’église : À qui en veut ce bon personnage? 11 nous a tancés d’une faute que nous n’avions pas commis^. C'est aux absents qu’il en voulait ; mais ils ne l'ont pas même entendu : comment en seraient-ils plus diligents? »

Une autre fois il fit sur ce môme sujet une correction aussi charitable que salutaire à un ecclésiastique de ses amis quil estimait beaucoup. Voici comment son neveu Charles-Auguste rapporte le fait :

« II. de Blonay, gentilhomme de Cliablais, était entré dans l’état ecclésiastique après la mort de sa femme ; et sa fille fut l’une des premières à s’associer à la mère de Chantal dans l’institut de la Visitation. Ce bon seigneur, devenu l’apôtre de ses vassaux, les prêchait tous les dimanches après vêpres, avec un zèle admirable, mais qui passait parfois les bornes de la modération et de la douceur. La mère de Blonay, ayant appris que cet excès d’ardeur n’était pas approuvé de tout le monde, et ne voulant pas, par respect pour son père, lui faire elle-même aucune

observation, donna avis de lout au saint évêque. — Ma chère fille, lui répondit le prélat, je vous sais bon gré de celte remarque ; mais, voyez-vous, tout le inonde n’a pas reçu deDieu la grâce d’évangéliser, comme son fils, le doux Jésus, avec le miel et le lait sous la langue. Il faudra pourtant que ce cher père soit averti de ce défaut, tout doucement. Dieu nous en fera naître les occasions. En effet* dan3 un entretien de récréalion, ce sage prélat ayant engagé insensiblement le seigneur de Blonay à raconter comment il réprimandait autrefois, lorsqu'il était à Farinée, les soldats vicieux, il lui dit agréablement : — Mon cher frère, dites la vérité, vous avez retenu quelque chose de cette humeur de capitaine ; et peut-être, quand vous corrigez vos paroissiens, vous imaginez-vous quelquefois avoir encore affaire à des soldats. Cependant il y a bien de la différence entre les qualités du capitaine et celles du pasteur. Ce ne sont plus des soldats, mais des brebis que vous avez maintenant à conduire, et elles demandent â être traitées avec douceur et patience.». Il n’eut pas besoin d’aller plus loin : le sieur de Blonay comprit parfaitement sa pensée; et, s étant aperçu, quelque temps après, que c’était à sa fille qu’il était redevable de ce bon avis, il l’en aima davantage, ainsi qu’elle l’a témoigné elle-même à des personnes de confiance l . »

Saint François de Sales pensait qu’on ne devait pas avoir moins d’égards pour les hérétiques, que pour les pécheurs. En certaines circonstances il combattit leurs erreurs avec une grande fermeté, coihme dans la préface de son Étendard de la croix, et dans son second Carême de Grenoble, au début duquel il disait : « Me voici en la chaire de vérité, et je n’y suis que pour la dire enlière-

1 Vie de la Mère de Blonay, ch. ir.

ment; rien au mande ne m’en empêchera. Que si je manquais à ce devoir, je prie Dieu que ma langue s’arrête sur mes lèvres, et se sèche sur mon palais l . » Hais jamais, en combattant leurs erreurs, il ne se permit contre eux d’invectives passionnées ni d’expressions blessantes; et, comme un religieux le blâmait un jour de cette modération, qui pouvait, à son avis, passer pour timidité dans l’esprit de ses adversaires, le saint, se tournant vers ses amis, leur djt : « Je vous assure que je n’ai jamais employé l’invective et le reproche que je ne m’en sois repenti. Il faut tenir pour une maxime très-certaine qu'on gagne plus par douceur et par charité que par sévérité et par rigueur*. »

Au reste, c’était un de ses principes, qu’un prédicateur ne doit pas d'ordinaire traiter les matières de controverse directement et par forme de dispute. « Cette méthode, dit-il, ne m’a jamais réussi, et j’ai remarqué la, même chose en ceux qui m’étaient associés pour la conversion du Chablais. Les sermpns où l’on attaque de front la doctrine de nos frères séparés les effarouchent au lieu de les apprivoiser; quand ils voient qu’on les attaque, ils se mettent en garde, et, quand on leur approche trop la lampe des yeux, ils se révoltent contre la lumière. D’ailleurs on se défie de ces discours où celui qui fait l’ohjection fait aussi la réponse, et où le prédicateur dit oe qu’il veut sans que personne .lui tienne tète.

« Pour moi, je pense que c’est là ce que saint Paul appelle combattre èn l’air; il me semble que la chaire évangélique est faite pour édifier, en persuadant les bonnes mœurs et non en disputant et contestant. Les sermons de morale, accompagnés et animés dé mouve-

1 Oharl. Àug. — * Ibid.

raentg de dévotion, sont bien plus propres à convertir les pécheurs et même les hérétiques que toutes les pointes et les aigreurs des controverses. Le vinaigre chasse les mouches, que le miel et le sucre attirent en quantité.

« Depuis trente-trois ans que Dieu m’a appelé à la fonction sacrée de rompre le pain de sa parole aux peuples, j’ai remarqué que les sermons de morale, traités avec piété et zèle, sont comme des charbons ardents qui fondent la glace de tous les cœurs, que les protestants en demeurent édifiés, et qu’ils en sont plus dociles et plus traitables, quand on vient h leur éclaircir en conférence les points sur lesquels ils diffèrent avec nous. Et ce n’est pas mon avis seulement, mais celui des plus célèbres pré* dicateurs que j'ai connus : ils conviennent que la chaire n'est point le champ de bataille de la controverse, et qu'on démolit plus qu’on n’édifie, si l’on y veut traiter les disputes de religion autrement qu’en passant l . »

C’est ce que le saint écrivit aussi un jour à la baronne de Chantal, en l’engageant à suivre les mêmes principes dans ses conversations, et à traiter toujours les hérétiques avec une grande douceur.

« L’autre jour de grand matin, dit-il, un homme trèsdocte et qui avait été ministre longtemps, vint me voir, et me raconta comment Dieu l’avait retiré de riiérésie : « J’ai eu, ce me dit-il, pour catéchiste le plus docte « évêque du monde. » Je m’attendais qu’il me nommât quelqu’un des plus grands et renommés de cet âge : il me va nommer saint Augustin... Ce converti n’est pas encore reçu à l’Église, et il m’a donné l’espoir que ce sera moi qui le recevrai. Je n’ai jamais vu homme si docte de ceux qui sont hors de l’Église. Hélas! le bonhomme s’en alla

1 Esprit, p. XIV, ch. y.

m BRIÈVETÉ DANb LES SERMONS.

satisfait d'avec moi, disant que je l’avais accueilli amoureusement et que j'avais le vrai esprit de chrétien. Enfin il faut conclure que ces anciens Pères ont un esprit qui respire contre l'hérésie, alors même qu’ils ne disputent jpas contre elle.

« Étant à Paris, et prêchant en la chapelle de la reine sur le dernier jugement (ce n'est pas un sermon de dispute), il se trouva une demoiselle nommée madame de Perdrauville, qui était venue par curiosité : elle demeura dans les filets, et sur ce sermon prit la résolution de s’instruire. Trois semaines après, elle amena toute sa famille à confesse vers moi, et voulut que je fusse leur parrain à tous en la confirmation. Voyez-vous? ce sermonlà qui ne fut point sur l'hérésie, respirait néanmoins contre l’hérésie; car Dieu me donna lors son esprit en faveur des âmes.

« Depuis, j'ai toujours dit que qui prêche avec amour prêche assez contre l’hérésie, quoiqu’il ne dise pas un seul mot de dispute contre elle*. »

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