‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 62 sur 82 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DS l'action, SUIVANT SAINT FftANÇOÏS DE SALBS.

Ce n’est pas tout que de composer de bons sermons : il faut encore les bien prononcer, i La forme, dit le philosophe, fait tout le prix des choses. Dites merveilles, mais dites mal, vous ne ferez rien qui vaille ; dites peu de choses, mais dites bien, vous aurez beaucoup fait*. »

Aussi le saint évêque attachait-il une grande importance à l’action. « Elle doit avoir bien des qualités, dit-il à l’archevêque de Bourges : del’aisnncè, de la noblesse, de l’assurance, du naturel, de l’énergie, de la piété, de la gravité, et une certaine lenteur.

« Comment acquérir toutes ces qualités? En s’accoirtumant & parler avec sentiment et dévotion, simplement, naïvement, et sans crainte; en se pénétrant bien de la doctrine qu’on veut inculquer aux autres. Le souverain art est de n’y mettre aucun art. Il faut à nos paroles de la chaleur, mais une chaleur qui vienne du cœur, et qui ne soit pas seulement dans la voix et dans le geste. On a beau faire ; mais c’est le cœur qui parle au cœur : la langue ne parle qu’aux oreilles.

« Je dis que l’action doit être :

1 Préf. du Traüé d« l'amour de Dieu. — ' * Lett. à l’archet, de Bourges. f

DE L'ACTION. ‘261

« 1° Aisée, et non pas contrainte et étudiée, comme celle des rhéteurs ;

« 2° Noble, et non pas triviale et vulgaire, comme en quelques-uns qui ne cessent de battre la chaire de leurs mains, de leurs pieds, de leur poitrine, et qui, à tout propos et souvent hors de propos, poussent des cris et des sanglots effrayants ;

« 3° Assurée et non pas craintive, comme en plusieurs autres, si timides devant leur auditoire qu’ils semblent parler à leurs supérieurs plutôt qu’à leurs disciples et à leurs enfants ;

« 4° Naturelle, sans artifice ni affectation ;

« 5° Mâle et énergique, et non pas effeminée, molle, sans vigueur ;

« 6° Pieuse; par conséquent sans afféterie, sans mon* danité, sans flatterie ;

« 7° Grave ; n’en déplaise à ceux qui font à leur auditoire tant de saluts et de petits gestes, allongeant leurs mains, étalant leur surplis, et autres mouvements déplacés ;

<c 8° Enfin un peu lente, et exempte de ces gestes brefs et saccadés qui amusent les yeux plus qu’ils ne touchent le cœur 1 . »

Dans l’action comme darts lé style, ce que le saint estimait le pltls, c’était le naturel. Il voulait sans doute que le prédicateur corrigeât ses défauts, mais il ne pouvait souffrir qu’il fit violence à sa nature pour prendre une manière opposée à son caractère et à ses dispositions. Voici tin trait que rapporte l’évêque de Belley et qui nous montre bien ses sentiments à cet égard.

« J’avais ce prélat en si haute estime, dit M. Camus,

1 Lett. à l’&rchev. de Bourges.

DE L’ÀCTIOK.

que toutes ses façons me ravissaient. Il me vint dans l’esprit d’imiter sa manière de prêcher. Ne pensez pas néanmoins que je voulusse l’imiter en la hauteur de ses pensées, en la profondeur de sa doctrine, en la force de ses raisonnements, en la droiture de son jugement, en la douceur de ses paroles, en l’ordre et en la liaison si juste de tous ses discours. Tout cela était hors de ma portée.

« Je fis comme ces mouches qui, ne pouvant se prendre au poli de la glace, s’arrêtent sur la bordure du miroir. Je m’attachai à son action extérieure, à ses gestes, à sa prononciation. Tout cela en lui était lent et posé, pour 11e pas dire pesant, à cause de sa institution corporelle qui l’exigeait ainsi. La mienne était tout autre. Je fis une métamorphose si étrange, que je n'étais plus reconnaissable. Ce n’était plus moi; et, au lieu de cette vivacité et promptitude qu’on avait vues auparavant en moi, je sein* biais devenu tout de glace. J’avais gâté mon propre original, pour ne faire qu’une fort mauvaise copie.

« Notre saint fut averti de tout ce mystère, et il voulut appliquer le remède au mal. C’est pourquoi il me dit un jour, après avoir tournoyé autour de la perdrix pour mieux la coucher en joue : — A propos dé sermons, mais il y a bien des nouvelles. On m’a dit qu’il vous a pris envie de contrefaire l’évêque de Genève en prêchant ?

« Je repoussai l’assaut en lui disant : — Eh bien! estce un si mauvais modèle, à votre avis? Ne prêche-t-il pas mieux que moi?

« — Ah! certes, répliqua-t-il, voilà une attaque de ré* putation ! Mais le pis est, à ce qu’on m’a dit, que vous l’imitez si mal, qu’on n'y reconnaît rien, et qu’en gâtant l’évêque de Belley vous ne reproduisez nullement celui de Genève, en sorte qu'il serait nécessaire d'imiter ce uiau-

DE L'ACTION

vais peintre qui écrivait le nom de ce qu’il voulait représenter sous les figures qu’il barbouillait.

« — laissez-le faire, repris-je, vous verrez que, petit à petit, d'apprenti il deviendra maître et qu'à la fin ses copies passeront pour des originaux.

« — Badinage à part, reprit-il, vous vous gâtez, et vous démolissez un beau bâtiment pour en faire un contre toutes les règles de la nature et de l’art ; et puis à l’âge où vous êtes, quand vous aurez pris un mauvais pli, comme le camelot, il ne sera pas aisé de le changer. J’ai de la peine à trouver mes mots, plus encore à les prononcer. Je suis plus lourd qu’une souche; je ne puis ni m'émouvoir ni émouvoir les autres; je sue beaucoup et n'avance guère. Vous allez à pleines voiles, et moi à la rame ; vous volez et je rampe ou je me traîne comme une tortue. Et maintenant on dit que vous pesez vos mots, que vous comptez vos périodes, que vous traînez l'aile, que vous languissez et faites languir vos auditeurs. »

« Je vous dirai, ajoute naïvement l’évêque, que ce remède fut si efficace, qu’il me guérit de ma douce erreur, et me fit reprendre mon premier train. Dieu veuille que ce soit pour sa gloire 1 ! »

Néanmoins il paraît que saint François de Sales crut devoir confirmer encore son jeune ami dans ces dispositions; car, le voyant partir pour Paris où il allait prêcher un Carême, il lui recommanda de ne pas trop s’inquiéter de ce qu’on dirait de lui, et de ne pas forcer son talent pour satisfaire à tous les goûts. Afin de lui inculquer davantage son avis, il lui raconta l’anecdote suivante.

« Le supérieur d’un collège avait chargé un bon

1 Espr't, p. î, ch. xix.

DE L'ACTION

vieillard de la conduite de l’horloge, afin de le désennuyer. Mais, en ayant essayé, ce vieillard trouva qu’il n’avait jamais eu de fonction plus fâcheuse et plus difficile. »

« — Quoi ! lui dit le supérieur, de hausser les contrepoids deux fois le jour?

« — Oh! non, dit-il, c’est que je suis tourmenté de tous les côtés. Quand l’horloge tarde un peu, ceux qui travaillent au collège s'en plaignent, et pour les contenter je l’avance un peu; alors ceux qui sont en ville me tombent sur les bras, disant que l’horloge va trop vite; et, si je la retarde pour les satisfaire, voilà les autres qui recommencent leurs plaintes; de sorte que ma tête est comme le timbre sur lequel frappe le marteau de l’horloge, et je suis tout étourdi de ces plaintes.

« Le supérieur pour le consoler lui dit : — Je veux vous donner un excellent avis qui mettra la paix partout. Quand l’horloge avancera, et que l’on s’en plaindra, dites : Laissez-moi faire, je la retarderai bien.

« — Mais les autres, dit le bonhomme, viendront crier.

« — Dites-leur, reprit le supérieur ; Enfants, laissez-moi faire; je la ferai bien marcher. Mais après tout, laissez aller l’horloge son grand chemin et comme elle pourra; donnez seulement de bonnes et douces paroles : tous seront contents, et vous en paix. »

« Voyez-vous, ajouta le bienheureux, en parlant â l’évêque de Belley, vous allez être en butte à divers jugements. Si vous vous amusez à ce que l’on dira de vous* vous n’aurez jamais fait. Il faut donner à tous de bonnes et douces paroles; mais néanmoins allez voire grand chemin. Suivez votre naturel. Regardez Dieu et abandonnezvous fort à l’esprit de grâce 1 . »

1 Esprit, p. H, ch. xvi.

"VERTU DU MÉDICATEUR.

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