‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 7 sur 82 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tel était le respect de saint François de Sales pour le divin sacrifice, qu’il n’osa monter à l’autel aussitôt après en avoir reçu le pouvoir, et qu’il crut devoir prendre trois jours entiers pour se disposer prochainement à sa première messe. Dieu le combla de grâces durant ces jours; et c’est le souvenir des grâces qu’il y avait reçues qui le porta plus tard à établir dans l’ordre de la Visitation des retraites semblables, comme préparation aux principales fêtes de l’année *.

Mais ce fut au moment où il offrit pour la première fois l’Agneau sans tache, que son cœur fut inondé des plus douces consolations. Tous ses parents, qui voulurent alors communier de sa main, furent témoins de son bonheur comme de son recueillement, et -depuis, il témoigna toujours une dévotion particulière pour l’apôtre saint Thomas, dans la fête et sous la protection duquel il avait célébré pour la première fois les saints mystères *.

Grâce à ces divines communications, l’union de son âme avec N.otre-Seigneur se resserra d’une manière si étroite, ^[ue rien ne lui semblait plus capable de la rompre. Il ne comprenait pas qu’il en fût autrement, quand on avait le bonheur de consacrer chaque jour la divine hostie. Un jour, on parlait devant lui d’un nouveau prêtre qui venait de dire sa première messe, c Oh Dieu,

1 Année de la Visitation, p. 43. — * Année de la Visitation, p. 244.

dit-il, que cet homme est heureux! Désormais, il ne peut plus songer qu’à servir Dieu, et il lui est comme impossible de pécher. — Mais quoi! lui dit-on, l’autel ne rend pas impeccable, et ce prêtre peut faillir comme auparavant. — Ceux qui parlent ainsi, reprit-il, ne savent pas ce que c’est qu’être prêtre, que toucher et recevoir tous les jours le corps de Jésus-Christ. On ne mérite pas le nom de prêtre, si l’on n’est aussi pur qu’un ange*. »

Avec une telle estime du saint sacrifice, on. peut bien penser qu’il avait à cœur de l’offrir tous les jours. Sa foi et sa charité ne lui eussent pas permis de se priver volontairement de cette grâce : il n’y renonçait que dans les cas de nécessité absolue s .

La seconde année de sa mission dans le Chablais, on ne pouvait encore dire la messe à Thonon, où il demeu rait, et, pour satisfaire sa dévotion, il était obligé de sortir de la ville et de se rendre à l’église de Marin, de l’autre côté de la Drance. Or, pendant l’hiver, le pont sur lequel il passait s’écroula, et il h’y eut plus pour traverser la rivière qu’une planche étroite et fragile jetée d'un bord à l’autre. La difficulté du passage n’arrêta point le saint prêtre. Chaque matin, on le vit venir à l’heure ordinaire, s’approcher avec précaution, puis, après avoir fait le signe de la croix, se mettre à cheval sur cet ais glissant, et ramper des mains et des genoux jusqu’à l’autre bord. Après avoir dit la sainte messe, il revenait à Thonon de la même manière, en bénissan^ieu de son bonheur*. « Il eût été mal à l’aise toute la journée, disait-il, s’il n’avait été consolé dès le matin par l’oblation de la divine victime 4 . »

Tels devaient être, selon lui, les sentiments et la pra~

1 Vie, par le P. Talon, p. 35. — 2 Dépositions, et Règlement pour l'épiscopat. — 5 Vie, par Charles Auguste — 4 Dépositions.

tique dé tous les prêtres, de ceux surtout qui ont charge d’âmes; et dans l’occasion sa charité lui inspirait d’heureuses industries pour les y porter, Nous en trouvons, dans son Esprit , par M. Camus, évêque de Belley, un exemple remarquable.

Un jeune prêtre, déjà pasteur, se contentait de dire la messe les dimanches et les fêtes. Notre bienheureux, qui l’aimait beaucoup, s’avisa de lui offrir une petite boîte couverte de satin, rouge, toute en broderies d’or et d’argent et enrichie de pertes; mais avant de lui mettre entre les mains ce petit présent, il lui dit : « J’ai une grâce à vous demander, je suis sûr que vous ne me la refuserez pas, puisqu’elle tend à la gloire de Dieu, pour laquelle je sais que vous avez du zèle. — Commandez, lui dit le pasteur. — Oh ! non, repart le saint, ce n’est pas en commandant que je parle, mais en demandant ; et encore au nom et pour l’amour de Dieu. » Le silence de cet ecclésiastique témoignant de ses dispositions mieux que ses paroles, le bienheureux ouvrit la boîte, et la lui montrant toute pleine d’hosties à consacrer, il lui dit : « Vous êtes prêtre ; Dieu vous a appelé à cette vocation, et de plus au ministère pastoral. Serait-ce une belle chose qu’un artisan, un magistrat ou un médecin ne voulussent travailler qu'un jour ou deux de la semaine? Vous avez un caractère qui vous donne le pouvoir de dire la sainte messe tous les jours; pourquoi n’en pas user? Vous n’avez, Dieu merci, rien qui vous en empêche; je connais votre âme, autant qu’une âme peut être connue; et je vois qu’au contraire tout vous y convie. ‘Je vous offre donc ce présent, en vous suppliant de n’oublier pas au saint autel celui qui vous fait cette prière de la part de Dieu *. »

1 II* part., ch. xt.

Il recommandait, avec les mêmes instances, aux fidèles qui voulaient mener une vie chrétienne de ne passer aucun jour sans assister à la messe; et dans le désir qu’il avait de leur en inspirer la plus haute estime, il leur représentait le saint sacrifice comme le centre de la religion chrétienne, le cœur de la dévotion, l’âme de la piété, le mystère ineffable qui comprend l’abîme de la charité divine, et le grand moyen par lequel Dieu, s’appliquant réellement à nous, nous communique magnifiquement ses grâces et ses faveurs 1 * .

Autant saint François de Sales s’estimait heureux de pouvoir célébrer les saints mystères, autant il était exact et soigneux pour se bien acquitter de cette auguste fonction. II. se fût reproché de manquer à la moindre cérémonie. Un illustre prélat en ayant omis une devant lui, quoiqu’elle fût peu considérable, il l’en fit avertir par son aumônier, f Dans un si haut ministère, dit-il, on ne doit se permettre aucune négligence *. » Pour la même raison, il fit dans un de ses synodes un statut par lequel il défendait d’admettre à l’examen de la prêtrise tout sujet qui n'aurait pas de son supérieur local un certificat attestant qu’il savait exactement les cérémonies de la messe 5 ,

Toutefois c’était sur son intérieur qu’il veillait avec le plus de soin. Pour exciter davantage sa dévotion, on voit dans son Règlement épiscopal qu’il se proposait de faire un extrait des considérations et des affections les plus touchantes sur le sacrifice de l’autel, soit pour se préparer à le célébrer, soit pour en rendre grâces. Ce sont probablement ces extraits qu’on trouve imprimés dans ses œuvres sous ce titre : Manière de célébrer dévotement et avec fruit le très-saint sacrifice de la messe .

1 Introd. à la Vie dévote, II e part., ch. xiv. — a Dépositions de

sainte Chantal, art. 33. — 5 vi e Statut synod. de 1603.

« Étant ail bas de l'autel, y est-il dit, avant de commencer la messe, tu élèveras ton esprit à Dieu, et offriras le sacrifice au Père éternel, en l'union de cet amour sans mesure avec lequel son Fils unique s'offrit lui-même sur la croix. Tu commenceras ensuite la messe avec une voix médiocrement haute, prononçant bien et distinctement les paroles, faisant les cérémonies à propos, avec gravité et édification des assistants, selon ce qu'ordonnent les rubriques.

« Élevant l’hostie consacrée, tu l’offriras au Père éternel avec grande foi, humilité et révérence, t’offrant toimême avec elle en perpétuel holocauste à sa gloire, et lui recommandant la fin pour laquelle tu appliques la messe. De môme feras-tu encore à l’élévation du calice, l’offrant avec grande affection, pour la rémission des péchés et le salut du monde. »

Au Memento , il se propose de recommander chaque jour de la semaine une classe spéciale de personnes. Ce seront, successivement, pour le Memento des vivants : 1° le Pape et les prélats; 2° les princes chrétiens; 3° les magistrats de la province; 4° les missionnaires et ouvriers apostoliques ; 5° tous les ordres du clergé ; 6‘* les hérétiques et les pécheurs; 7° les âmes des justes. Pour le Memento des morts, ce seront : 1° ses parents défunts; 2° ses bienfaiteurs; 3° ceux qui l’auraient offensé; 4° ceux à qui il aurait fait quelque tort; 5° les âmes les plus délaissées; 6* celles qui doivent rester le plus longtemps en purgatoire ; 7° enfin celtes qui doivent entrer le plus tôt au ciel.

Venant à la communion, il ajoute :

« Quand tu prëndras l’hostie en main, tu offriras en esprit au Seigneur cette pureté des mains immaculées de sa très-sainte Mère, avec lesquelles elle le prit et le porta

pendant son enfance. Au moment de recevoir la sainte hostie, tu t’arrêteras quelque temps avec une vive foi ; tu feras un acte de profonde adoration à Jésus-Christ présent, lui offrant, en supplément de ton extrême imperfection, cette vive foi, cette humilité, celte charité, avec lesquelles l’ont reçu ici-bas sa très-sainte Mère et tous ses vrais serviteurs.

« A la réception du calice, tu feras semblablement une profonde adoration de cœur, au très-précieux sang répandu pour tes péchés, demandant par les mérites de ce sang adorable l’humble pardon de tes fautes et un zèle ardent pour l’honneur de Dieu et le salut des âmes.

« Si tu dois donner la communion à quelqu’un, tu réfléchiras en ton âme sur l’immense charité et humilité avec lesquelles le Fils de Dieu se donne lui-même à tous les hommes pour être la nourriture de leur âme ; et en le distribuant, tu lui recommanderas de tout ton cœur celui ou ceux à qui il fait une telle grâce, afin qu’il lui • plaise les loger dans ses plaies, comme en un sûr asile contre les attaques de leurs ennemis. »

Ces pieuses pensées l’occupaient tellement durant le saint sacrifice, qu’il était comme inaccessible à toute idée profane. « Je n’ai plus de distractions, disait-il, dès que je suis tourné vers l’autel 1 . »

En voici une preuve entre mille autres. « Lors du pèlerinage qu’il fit à Milan, pour rendre grâces à Dieu de la guérison miraculeuse de sainte Chantal, il eut la consolation de dire la messe sur le tombeau de saint Charles, et de rester ensuite prosterné dans sa chapelle durant plusieurs heures. Les ecclésiastiques qui l’avaient accompagné dans son voyage ne se lassaient pas d’admirer la

4 Déposition de sainte Chantal.

magnificence de la ville, la beauté de ses édifices, et surtout les richesses de sa célèbre cathédrale. C était l'objet ordinaire de leurs conversations. Dès les premiers jours, ils ne purent s'empêcher de lui demander ce qu’il pensait de tant de merveilles. Le saint évêque avoua qi/il ne les avait pas même vues. « Au moins, lui dirent-ils, vous avez bien remarqué les riches ornements qu'on vous a donnés pour célébrer la messe : il est impossible que l'éclat des pierreries dont ils sont semés n’ait pas attiré vos regards. — Non, répondit-il, je n’y ai pas pris garde: les vertus intérieures du grand cardinal Borromée m'ont tellement occupé, que je n’ai pas pensé à la magnificence extérieure de l’église et des ornements sacerdotaux l . »

Une telle religion devait naturellement se manifester au dehors, et édifier ceux qui en étaient témoins. « Je l'ai vu plusieurs fois, dit l'un d’eux, offrir le saint sacrifice avec tant de piété, que dans mon admiration je 11 e pouvais m’appliquer à autre chose qu’à le regarder et à l’entendre 8 . » « 11 était aisé de voir, dit sainte Chantal, . quel profond respect et quelle attention religieuse il portait au saint autel. Il prononçait les prières de la messe d’une voix médiocre et douce, grave et posée, sans jamais se presser, quelque affaire qu’il eût. Il tenait les yeux modestement baissés. Son visage était tout recueilli, dans une douceur et sérénité si grandes, qu’en vérité tout ceux qui le regardaient en étaient émus de dévotion. Surtout à la consécration et à la communion, on voyait dans ses traits tant de candeur et une telle paix que cela touchait les cœurs. Aussi ce divin sacrement était-il sa vraie vie et force. Quand il prononçait les paroles sacramentelles, il paraissait un homme tout transformé en Dieu ;

1 Année de la Visitation, p. 167. — * Déposition.

et il est des personnes qui, l’ayant vu communier, en ont été tellement ravies d’admiration qu’elles n’en ont jamais pu perdre le souvenir 4 . »

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