‹ Saint François de Sales, modèle et guide du prêtre et du pasteurChapitre 70 sur 82 · CHAPITRE IV amour nu prochain · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV amour nu prochain

Sa charité pour le prochain était sans bornes, parce qu’elle était surnaturelle, dans son principe comme dans son objet. « Ah î disait-il, quand serons-nous tout détrempés en douceur et suavité envers notre prochain? quand verrons-nous les âmes de nos frères dans la poitrine sacrée du Sauveur? Hélas! qui regarde le prochain hors de là court risque de ne l’aimer ni purement, ni constamment, ni également. Mais là, mais en ce lieu, qui ne l'aimerait? qui ne le supporterait? qui ne souffrirait ses imperfections? qui le trouverait de mauvaise grâce?... Or il y est bien, ce cher prochain; il est dans le sein et dans la poitrine du divin Sauveur; il y est comme très-nimé, et si aimable que le divin amant meurt d’amour pour lui 1 .

« Lejeune Tobie, accompagné de l’ange, ayant abordé Raguel son parent, auquel néanmoins il était inconnu, celui-ci ne l’eut pas plutôt regardé, que, se tournant vers Anne sa femme : « Voyez, lui dit- il, combien ce jeune « homme ressemble à mon parent. » Après cela, il les interrogea : « D’où êtes-vous, jeunes gens, mes frères? » A quoi ils répondirent : « Nous sommes de la tribu de

f lett. ccc.vm.

AMOim DU PROCHAIN.

« Nephtali, de la captivité de Ninive. » Et il leur dit « Connaissez-vous Tobie, mon frère? — Oui, nous lecon- « naissons, » dirent-ils. Et Raguel s'étant mis à en dire beaucoup de bien, l’ange lui dit : « Tobie, duquel vous u vous enquérez, c’est le propre père de celui-ci. » Lors Raguel s’avança, et le baisant avec beaucoup de larmes : « Bénédiction sur toi, mon enfant, dit-il, car tu es fils d'un « bon et très-bon personnage. » Et la bonne dame Anne, femme de Raguel, avec Sara sa fille, se mit aussi à pleurer de tendreté d’amour... Ne remarquez-vous pas que Raguel, sans connaître le jeune Tobie, P embrasse, le caresse, le baise, pleure d’amour sur lui? D’où provient cet amour, sinon de celui qu’il portait au vieux Tobie, le père, à qui cet enfant ressemblait si fort? Béni sois-tu, dit-il; mais pourquoi? Non point certes, parce que tu es un bon jeune homme, car cela, je ne le sais pas encore; mais parce que lu as pour père un excellent homme à qui lu ressembles.. , Eh î vrai Dieu! quand nous voyons le prochain créé à, l’image et semblanee de Dieu, ne devrions-nous pas dire les uns aux autres : « Tenez, voyez « cette créature, comme elle ressemble à notre Créateur ! » Ne devrions-nous pas nous jeter à son cou, la caresser et pleurer d’amour pour elle? Ne devrions-nous pas lui dopner mille et mille bénédictions? — Eh quoi donc! pour l’amour d’elle? — Non, certes, car nous ne savons pas si elle est digne d’amour ou de haine en elle-même. — Et pourquoi donc ? — Pour l’amour de Dieu, qui l’a formée à son image et semblanee, et par conséquent rendue capable de participer à sa bonté, en la grâce et en la gloire; pour l’amour de Dieu, dis-je, de qui elle est, à qui elle est, pour qui elle est, et quelle représente d’une façon toute particulière 1 . Puisque nous nous aimerons,

Trait# 5 de l'Amour de Dieu, liv. X. cli. xi.

AMOVTR MI PROCHAIN.

dans In ciel, par l'amour de Jésus-Christ, pourquoi cet amour ne formerait-il pas dès à présent le lien de nos cœurs sur la terre 1 ? »

Si parfois ce saint évêque faisait quelque différence entre les personnes, et montrait certaine prédilection, c'était en faveur de ceux dont les défauts étaient plus choquants, et qui semblaient disgraciés de la nature. Comme on lui en demandait un jour la raison : « Bienheureux, répondit-il, ceux qui n'ont rien d’ahnable; puisque l'amour qu’on leur porte est tout en Dieu. »

Il garda toute sa vie à son service deux personnes qui blâmaient à chaque instant sa conduite, et qui contrariaient tous ses desseins. 11 est vrai qu'elles avaient de grandes vertus' et une rare capacité; mais leur humeur était si aigre et si difficile, qu'elle contrastait entièrement avec la sienne, et quelle lui donnait ample matière d’exercer sa patience*. Ce ne fut jamais à ses yeux, une raison de les éloigner ni de leur témoigner moins de bonté.

On le vit même prendre à sa charge et attacher à sa maison un pauvre sourd-muet, qui n’avait d'aqtres litres à sa charité que l’abandon et la misère ou il était réduit. « Qu’avez-vous besoin de cette surcharge? lui disait-on. Cet homme ne peut vous rendre aucun service. — Il me servira, répondait-il, à pratiquer la charité. Plus Dieu l’a affligé, plus je dois m’intéresser à lui. Si nous étions à sa place, voudrions-nous qu’on fût si ménager à notre égard 5 ? »

Tel est l’esprit dans lequel il considérait tous les défauts et tous les torts dont il avait à souffrir. Sa maxime était qu’il faut supporter le prochain jusqu’à l'extrémité;

* Maupas, ch. v. — - Année de ta Visit., p. 13t. — 5 Charles

Aug.

AMOUR RU PROCHAIN

il disait quelquefois, jusqu’à la niaiserie, « On ne peut que gagner, ajoutait-il, à en agir ainsi; si l'on perd quelque chose d’un côté, on en est bientôt récompensé de l’autre 1 . »

« Un jour il était allé, pour obéir au médecin , se promener dans le jardin d’une maison religieuse, qu’il avait établie à Annecy, en grande partie à ses frais; un religieux hypocondriaque se mit à murmurer, en le rencontrant, de ce que l’évêque venait le troubler dans ses rêveries. Aussitôt, sans se plaindre, il sortit du jardin, et alla se promener en pleine campagne V i>

On comprend combien une telle âme devait avoir d’éloignement pour le ressentiment et la vengeance. Une personne de confiance lui disant qu’elle ne trouvait rien de plus difficile à pratiquer dans le christianisme que l’amour des ennemis : « Pour moi, lui dit-il, je ne sais comment j’ai le cœur fait, ou quel cœur nouveau il a plu à Dieu de créer en moi : non-seulement je n’ai aucune difficulté à observer ce commandement, mais j’y trouve un tel plaisir, et j’y ressens une suavité si délicieuse, que, si Dieu m’avait défendu d’aimer tous mes frères, j’aurais bien de la peine à lui obéir.

« II est bien vrai, ajouta-t-il, qu’il y a parfois dans les sens quelque petit combat ; mais enfin il faut en venir a cette parole de David : Trémoussez-vous un peu , mai# ne péchez pas. Oh! non; car pourquoi ne supporterions-nous pas ceux que Dieu même supporte, ayant devant les yeux ce grand exemple : Jésus-Christ priant en croix pour ses ennemis ? Encore ne nous ont-ils pas crucifiés ! Encore ne nous ont-ils pas persécutés jusqu’à la mort ! Encore n’avons-nous pas résisté jusqu'au sang!

1 Déposit. de sainte Chant al, — * Dcposit.

AMOUR MJ PROCHAIN.

Eh! qui ne l’aimerait, ce cher ennemi pour qui Jésus- Christ a prié, pour qui il est mort? Car, voyez-vous, il ne priait pas seulement pour ceux qui le crucifièrent, mais aussi pour ceux qui nous persécutent, et qui le persécutent en nous, selon qu’il le témoigne quand il dit à Saul : Pourquoi me persécutes-tu ? Cela s’entend en mes membres l . »

« Eli quoi ! Notre Sauveur avait des pensées d’amour pour ses bourreaux, dans le temps même qu’ils commettaient contre lui un monstre de méchanceté ; et nous autres, misérables mondains, c’est à peine si nous saurons oublier une injure, longtemps après que nous l'avons reçue 2 ! »

<' Un jour, dit l’évêque de Belley, je me plaignais au bienheureux de quelques torts assez manifestes que m’avaient faits des personnes d’une grande vertu. 11 me répondit : « Ne savez-vous pas que les mouches qui font « le miel sont celles qui piquent le plus vivement? » Après quoi, il mit cette onction sur ma plaie : « Songez, « me dit-il, par qui fut trahi Jésus-Christ. Écoutez ce « qu’un prophète lui fait dire sur les plaies de son corps : « J f ai reçu ces blessures dans la maison de ceux qui m'ai - « maient. Vos adversaires sont des personnes de vertu « trompées par un faux zèle : il faut croire qu’aussitôt que « la vérité leur apparaîtra, ils vous feront justice. Priez u Dieu qu’il éclaire leurs yeux, et qu’il vous délivre de la < calomnie des hommes . »

« Sa charité et ses vertus ne l’exemptèrent pas luimême de la détraction. Souvent on dénatura ses meilleures actions. On lui reprocha jusqu’à ses miracles.

1 Esprit, p. I, cli. xxviii. — 2 Entret. IV. — 3 Esprit, p. X,

eh. xvi T

:m * AMOUR DU PROCHAIN.

Ainsi, parce quil avait délivré une femme du malin esprit, on publia contre lui un libelle, où Ton disait que les saints ne faisaient pas ainsi leurs miracles en public par ostentation, qu’ils cherchaient l’obscoritê et le secret l . »

« Mais, quand on lui rapportait les médisances qu’on faisait de lui, notre bienheureux, au lieu de s’excuser, disait avec douceur: « Ne disent-ils que cela? Oh ! vrai- « ment, ils ne savent pas tout, ils m’épargnent. Je vois « bien qu’ils ont de moi plus de pitié que d’envie, et « qu’ils me souhaitent meilleur que je ne suis. Eh bien! « Dieu soit béni ; il se faut corriger. Si je ne mérite pas « d’étre repris là-dessus, je le mérite sur un autre point. « C’est toujours miséricorde que je le sois bénignement. »

« Si l’on prenait sa défense en disant que cela était faux : « Eh bien ! disait-il, c'est un avertissement pour « que je me garde de le rendre vrai. N’est-ce pas iine « grâce qu’on me fait de m’avertir de l’écueil que je dois « éviter? »

Quand il voyait qu’on s’emportait contre les médisants : « Hélas ! disait-il, vous ai-je passé procuration pour vous courroucer à ma place? Laissez-les dire : peut-être voient-ils mes défauts mieux que moi et que ceux qui m’aiment. Nous appelons souvent du nom de médisances des vérités qui ne nous* plaisent pas. D’ailleurs quel toit nous fait-on quand on a mauvaise opinion de nous? Ne la devons-nous pas avoir telle nous-mêmes? Ces gens ne sont pas nos adversaires, mais nos amis, puisqu’ils travaillent avec nous à la destruction de notre amourpropre *. »

« Son ancien précepteur, M. Déage, avait peine à

1 Année de la Visât. , p. ISO. — * Esprit, p. XII, ch. ni.

AMOUR nu PROCHAIN.

entrer dans res sentiments, et l’on ne pouvait dire ou rapporter devant lui une parole désavantageuse à son élève, qu'on ne le mit aussitôt en mauvaise humeur. Le bon évêque lui représentait souvent qu’il ne devait pas être si sensible à son endroit. « Eh quoi! lui disait-il, c suis-je tout parfait? suis-je saint ? Et quand je le serais, « les saints n'ont-ils pas eu des censeurs et des rail— « leurs? Saint Paul n’a-t-il pas repris saint Pierre? et « lui-même n’a-t-il pas été réputé fou à cause de sa « grande science 1 ? »

« Un jour sainte Chantal lui ayant exprimé la peine qu’elle éprouvait au sujet d’une calomnie dont les ennemis du saint évêque s’obstinaient à le noircir, il lui répondit : « Pour tous ces vents contraires, je m'en remets « à la providence de Dieu : qu’ils soufflent ou qu’ils s’ac- « coisent, selon qu’il lui plaira, la tempête et le calme « me sont indifférents. Si le monde ne trouvait pas à re- « dire sur nous, nous ne serions pas bonnement serviteurs « de Dieu. L’autre jour, nommant saint Joseph, à la « messe, je me ressouvins de cette souveraine modération « dont il usa, voyant son incomparable épouse tout en- « ceinte, lorsqu’il la croyait toute vierge, et je lui recom- « maudai l’esprit et la langue de ces bons messieurs, afin « qu'il leur impétrât un peu de cette douceur et débon- « nairetè ; et tôt après il me vint dans l’esprit que Notre- « Dame, en cette perplexité, ne dit mot, ne s'excusa « point, et la providence de Dieu la délivra. Je lui recom- « mandai cette affaire, et me résolus de lui en laisser le « soin, et de me tenir coi. Aussi bien que gagne-t-on de « s’opposer aux vents et aux vagues, 'sinon de l’écume f ? »

« On disait communément, ajoute sainte Chantal, qu’il

* 1 Esprit, p. I, ch. xxiv. — * Dëposit. de sainte Chantai.

AMOUR DU PROCHAIN

n’y avait pas de meilleur moyen pour gagner sa faveur que de lui faire du mal, et que c était la seule vengeance qu’il sût exercer. »

En voici un exemple entre plusieurs autres.

« 11 y avait à Annecy un avocat qui cherchait sans cesse les moyens de lui nuire, sans avoir d’autres motifs de haine que le zèle avec lequel le saint poursuivait le vice dans ses prédications. Ce malheureux personnage avait de l’esprit et du savoir ; mais il était profondément vicieux, et il ne pouvait souffrir la morale de François, parce qu’il y voyait la censure de ses vices. C’est à cet avocat que le saint adressa les paroles citées dans sa vie : « Quand vous m’auriez arraché un œil, je vous regarderais « encore de l’autre avec la même affection. » Ayant appris que cet homme était en prison pour bons et légitimes motifs, il alla le visiter, se jeta à ses genoux, et le supplia de mettre fin à ses sentiments d’inimitié, en ajoutant qu’il emploierait tout son crédit pour le tirer de prison. Il tint parole. Par ses démarches, l’avocat fut mis^en liberté. Mais ce bienfait ne changea pas ses mauvaises dispositions. Il en vint jusqu’à attenter ouvertement à la vie du saint, et à tirer un coup de pistolet sur lui, tandis qu’il portait le très-saint Sacrement à la procession de la Fête-Dieu. En même temps il travailla à perdre de réputation celui à qui il n’avait pu enlever la vie. Il fit placarder sur la porte de la Visitation d’Annecy un écriteau ainsi conçu : Sérail de l'évêque de Genève . François, ayant vu cet écriteau en sortant le matin pour aller dire la messe, le fit enlever par ses gens, sans vouloir faire ni permettre aucune information à ce sujet. La mère de Chantal fut des plus zélées à le solliciter de laisser agir ceux qui voulaient prendre sa cause en main. À toutes ces instances, il répondit : « Nous nous vengerons,

AMOUR DU PROCHAIN

« vous et moi, mais voie; comment : cet homme a (rois « filles ; nous en recevrons une gratuitement eii ce moa nastère. » C’est ce qui eut lieu en effet après que cet ennemi du bienheureux eut fini misérablement ses jours. La digne mère de Chantal remplit fidèlement l’intention de notre saint fondateur. Elle reçut gratuitement une des filles orphelines de ce malheureux, et ne voulut pas même que le chapitre examinât si elle avait les qualités nécessaires pour entrer en communauté, disant que la charité du saint fondateur, qui lui avait assigné une place, devait prévaloir sur toute autre considération 1 * . » Il se vengea de la même manière d’un sénateur de Chambéry, connu par ses emportements contre lui. Tandis que ce magistrat poursuivait sans raison le saint prélat, et qu’il obtenait du sénat la saisie des revenus épiscopaux, celui-ci conférait à un jeune ecclésiastique, neveu du sénateur, un canonicat dans son église d’Annecy.

La bonté de cœur de saint François de Sales était si grande, qu’il ne pouvait parler ni entendre parler en mal .des mauvais mêmes.

Il disait que « l’âme du prochain est un fruit défaidu auquel on ne saurait toucher sans contrevenir à la loi. » « Une fois, pendant le repas, on se mit à censurer la conduite de certains magistrats : il patienta quelque temps, et ne dit mot; mais, comme on continuait, son visage devint rouge ; et, à la fin, étendant les bras : a Ah ! « c’est trop exagérer, s’écria-t-il, c'est trop exagérer*. » « 11 faisait ce qu’il pouvait pour couvrir les fautes du prochain, alléguant tantôt l’infirmité humaine, tantôt la

1 Année de la Visit. , ji. 12. — 4 Vie, par le P, de la Rivière,

liv. IV, ch. vi.

AMOUR DU PROCHAIN

violence de la tentation, tantôt Je grand nombre de ceux qui n’étaient pas meilleurs. »

Il répétait souvent : « Si une action avait cent visages, il ne faudrait la regarder que par celui qui serait le plus beau. »

Quand les fautes étaient si publiques et si manifestes qu’elles ne pouvaient se dissimuler, il se jetait sur l'avenir, et disait : « Que sait-on si le coupable ne se convertira pas? Et qui sommes-nous pour juger nos frères? Si Dieu ne nous soutenait de sa grâce, nous ferions encore pis, et notre âme habiterait déjà les enfers 4 . Les plus grands pécheurs deviennent quelquefois les saints les plus illustres : témoin David et saint Augustin. »

« Un jour, comme on parlait devant lui avec de grandes exclamations et de violentes invectives d’une faute extrêmement scandaleuse, quoique ce fût une faute d’infirmité, commise par une personne de communauté, il ne dit autre chose, sinon : « Misère humaine! misère hu- «maine! » Une autre fois : « Oh! que nous sommes « environnés d'infirmités ! )> Une autre fois : « Que pou- « vons-nous faire de nous-mêmes que faillir! » A la fin,, comme on insistait sur cette faute, et qu’on l’exagérait, il s’écria : « Oh ! la bienheureuse faute ! qu’elle sera cause « d’un grand bien ! Sans elle, cette âme se serait perdue « avec plusieurs autres ; grâce à elle, elles arriveront à « la pénitence et au salut. » Ce que l’événement démontra bientôt véritable 2 . »

C’est ainsi qu’il prenait la défense des absents; et, quand la gloire de Dieu le demandait, il savait rappeler à la modération et à la vérité ceux mêmes qu’il respectait le plus.

« Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, se plaignant

4 Esprit, p. III, ch. xiii. — * Esprit, p. I, ch. vu.

AMOUR DU PROCHAIN

un jour devant lui du P. Bourdoise, comme d’un homme animé d’un zèle outré et peu discret : Croyez-moi, Monseigneur, lui dit François avec une sainte liberté, on n'^ pas encore ouï dire que personne ait été damné pour avoir poursuivi avec trop de zèle le rétablissement de la discipline ecclésiastique 4 . »

Enfin, il ne voulait pas qu’on désespérât jamais de la conversion des pécheurs , disant que cette vie est la voie de notre pèlerinage , que ceux qui sont debout peuvent toujours tomber, et ceux qui tombent se relever.

Il allait plus loin; il ne voulait pas même qu’après leur mort on jugeât mal de ceux qui avaient mené une mauvaise vie, à moins que leur damnation ne fût attestée par l’Écriture. Hors de là, on devait respecter, disait-il, le secret de la sagesse et de la puissance de Dieu.

Avec de telles dispositions, saint François de Sales ne pouvait aimer les discussions ni les procès.

« 11 avait à contre-cœur, dit M. Camus, les disputes en matière de religion, principalement quand on les entamait à table ou au sortir du repas *. » Il évitait aussi en chaire les sujets de controverses, et il comptait beaucoup plus sur le charme de la douceur pour toucher les hérétiques que sur la force des raisonnements pour les convaincre.

Quant aux procès, s’il ne les condamnait pas absolument lorsqu’ils étaient justes, il les regardait du moins comme très- dangereux et très-difficiles à concilier avec l'esprit du christianisme. « Qui tient la modération dans les procès, dit-il, le procès de sa canonisation est tout fait, ce me semble : Ldtigare et non insanire , vix sanctis conceditnr 3 . » « Ma fille , disait-il à une personne qu’il

* Vif» de Roiirdoiso. — 2 Esprit, p. XIV, ch. iv. — 5 Uett. cci.viii.

AMOUIt DU PROCHAIN.

voyait disposée à plaider, ceux qui vivent sur mer meurent sur mer. Je n’ai guère vu de gens embarqués dans .les procès qui ne soient morts dans cet embarras. Or voyez si votre âme est faite pour cela, et si votre temps sera dignement employé à cela. Prenez M. Vincent, examinez avec lui toute cette affaire, et coupez court l . »

Rien de plus pressant que ce qu’il écrit, dans une circonstance semblable , à une dame dont il avait la conduite et que Dieu appelait à une vie parfaite : a Je ne suis nullement superstitieux, dit- il, et je ne blâme point ceux qui plaident, pourvu que ce soit en vérité , jugement et justice; mais je dis, je proclame, j’écris, et^ s’il était besoin, j’écrirais avec mon propre sang que quiconque veut être parfait, et tout à fait enfant de Jésus-Christ crucifié, doit pratiquer cette doctrine de Notre-Seigneur : A qui te veut ôtet' ta tunique en jugement , donne-lui encore ton manteau. Que le monde frémisse, que la prudence de la chair se désespère, et que tous les sages du siècle inventent tant de distinctions, prétextes, excuses qu’ils voudront, mais cette parole doit être préférée à toute prudence.

t Oui, ma chère fille, telle est la sagesse de Dieu, telle est sa prudence, laquelle consiste en la très-sainte et trèsadorable simplicité, enfançe, et, pour parler apostoliquement, en la très-sacrée folie de la croix.

« Mais que dira la prudence humaine? — A quoi nous voulez- vous réduire? Quoi! qu’on nous foule aux pieds, qu’on nous torde le nez, qu’on se joue de nous comme d’une marotte, qu’on nous habille et déshabille sans que nous disions mot? — Oui, il est vrai, je veux cela. Je ne le veux pas, moi, mais Jésus-Christ le veut en moi; et

1 Loti, nercix.

AMOUR OU PROCHAIN

l'Apôtre Ho In croix et du crucifié s’écrie : « Jusqu’à pré- « sent nous avons faim, nous avons soif, nous sommes « nus, nous sommes bafoués, nous sommes faits comme « la râclure du monde, comme une pelure de châtaigne « ou une coque de noix. » Les habitants de Babylone n’entendent point cette doctrine, mais les habitants du mont Calvaire la pratiquent.

« Oh! me direz- vous, mon père, vous êtes devenu bien sévère tout à coup. — Ce u’est pas tout à coup, certes; car, dès que j'eus la grâce de connaître un peu le fruit de la croix, ce sentiment entra dans mon âme et n’en est jamais sorti. Que si je n’ai pas vécu conformément à cela, c’a été par faiblesse de cœur, et non par sentiment. Le clabaudement du monde m'a fait faire extérieurement le mal que je haïssais intérieurement, et oserai -je, à ma confusion, dire cette parole à l’oreille du cœur de ma fille? Je ne fis jamais revanche, ni presque mal, qu’à contrecœur. Je ne fais pas l'examen de conscience; mais, selon que je vois en gros, je crois que je dis vrai. Et tant plus inexcusable suis-je, au reste 1 . »

Non content de conseiller aux autres de faire des ^crifices pour le maintien de la paix, il en donnait généreusement l’exemple dans les occasions : « Il apprit une fois, dit sainte Chantal, qu'un père et un fils plaidaient ensemble pour une affaire d’intérêt. Il demanda de quoi il s’agissait, et, ayant vu que l’objet du différend était peu considérable, il offrit ses chandeliers d’argent pour étouffer la dispute. Aussi, ajoute cette sainte, les procès qu’il a assoupis et les débats qu’il a calmés sont en nombre infini. C’était son occupation presque ordinaire *. »

Rien ne lui semblait plus beau que la concorde : il

1 I.olt. ncLXXiv. — 2 Déposit.

AMOUR 1>U PROCHAIN

trouvait sa consolation à la voir régner autour de lui. i J'ai un chapitre, écrivait-il, aussi bien composé qu’il se peut dire. Mes chanoines, par un assez rare exemple, ne siont qu'un cœur et qu’une âme avec moi, au sein de ce diocèse 1 . »

Il ne se félicitait pas moins de l’union qui liait ensemble tous les membres de sa famille; il semblait en être saintement fier : « En vérité, dit-il à sainte Chantal, vous auriez du plaisir de voir un si parfait accord parmi des personnes qui sont pour l’ordinaire si discordantes : bellemère, belle-fille, belle-sœur, frères et beaux-frères. Entre tout cela, ma vraie fille, je vous puis assurer, à la gloire de Dieu, qu’il n’y a qu’un cœur et qu'une âme, en unité de son très-saint amour ; et c’est une chose bonne, belle et suave, de voir comme celte sainte fraternité demeure ensemble 2 . »

Mais, pour bien juger de la tendresse, de la pureté et de la noblesse de son cœur, il faut surtout l'étudier dqns ses rapports avec ses amis ; car il eut dans tous les temps des amis nombreux et très-intimes. Comme nous l’avons dit, il fig, lié avec les hommes de son siècle les plus distingués par leurs talents et leurs vertus, et, loin de voir dans ces liaisons des obstacles à sa perfection, il fut attentif à les entretenir, comme autant de secours que Dieu lui offrait pour soutenir son âme et l’aider dans ses bons desseins.

Dès le premier voyage qu’il fit à Paris, il se mit en rapport avec les ecclésiastiques les plus estimés : M. de Bérulle, saint Vincent de Paul, M. Gallemant, M. Duval.

« Ce fut à ce dernier qu’il se confessa, et celui-ci le prit pour son directeur. Chacun d’eux disait de l’autre : Je ne

1 Lclt. ccn.wxiï, — 2 Lelt ccccLvni,

AMOUR DU PROCHAIN

suis pas digne de dénouer le cordon de ses souliers. Us travaillaient ensemble -à la conversion des âmes, et se renvoyaient mutuellement l’honneur du succès; ce qui faisait dire à saint Vincent de Paul : Voilà les disputes des saints ; ils s’humilient pour exalter leurs frères *. »

Saint François de Sales ne parlait pas avec moins d’estime de saint Vincent de Paul. 11 l’appelait le saint prêtre, le plus digne prêtre qu’il connût; et c’est à lui qu’il voulut confier la direction des premières religieuses de la Visitation à Paris*. Pour M. de Bérulle, il l’admirait comme l’un des esprits les plus clairs et les plus nets qu’il eût jamais rencontrés * ; et il témoignait une grande estime de ses ouvrages *.

Quand il alla prêcher le carême à Dijon, il lui suffit de voir et d’entretenir l’archevêque de Bourges, frère de sainte Chantal, pour se l’attacher de la manière la plus étroite. « Nous nous sommes bien taillé de la besogne 1 un à l’autre, disait-il peu après. Nos désirs de servir Dieu et son Église (car je confesse que j’en ai, et lui ne saurait dissimuler qu’il n’en soit plein), se sont, ce ine semble, aiguisés et animés par la rencontre 5 . »

A Rome, il se lia d’amitié avec Baronius, qui lui fit présent d’un volume de ses Annales, et avec Bellarmin, dont il avait si bien étudié les Controverses, et sur l’éloge duquel il ne tarissait pas, dit Charles-Auguste 8 .

Enfin, dans son pays même et sur la limite de son diocèse, il sut se faire, d’un collègue ardent et zélé autant que spirituel et agréable, un ami dévoué, toujours prêt à entrer dans ses vues et à profiter de ses leçons. « Nous nous visitions tous les ans, dit l’évêque de Belley, et chaque

1 Année de la Visit., j). 115. — * Esprit, p. IV, cb. i. — 5 Vie, par le P. b Rivière. — 4 Lett. ccicin, supplément. — s lett. wma. — «Vie, liv. IX.

AMOUR DU PROCHAIN

visite durait une semaine entière, sans compter le jour de l'arrivée et celui du départ. » On u’a qu'à parcourir l’oavrage où M. Camus a consigné les souvenirs de ces visites, pour se convaincre que le commerce du saint prélat était aussi charmant que sa vertu était pure.

11 n'y avait qu'une chose qu’il demandait souvent à son jeune ami, sans que celui-ci pût jamais le satisfaire : c’était de l’avertir de ses défauts. Il l’y encourageait cependant de toute manière, et, pour montrer que son désir était sincère, il était soigneux de rendre le premier le service qu’il demandait, « J’entends bien, disait-il ensuite, que vous me sachiez gré de ces monitions; car ce sont les plus grands témoignages d’amitié que je vous puisse donner; et ce serait une marque que vous m’aimez bien, si vous vouliez me rendre la réciproque. Mais je n’aperçois en vous que froideur de ce côlé-là. »

Une fois pourtant, M. Camus se hasarda à lui dire qu'il avait été étonné de lui voir faire, le matin même, si peu d’action de grâces après la messe : « 0 Dieu, s'écria-t-il, què vous me faites plaisir de me dire ainsi rondement mes vérités! » Après l'avoir embrassé, il ajouta : « Il y a trois ou quatre jours que j’en ai une de cette nature à vous dire, et je ne savais par où m’y prendre. Je suis heureux que vous m’en fournissiez l’occasion 1 . » Et aussitôt il acquitta lui-même envers son ami sa dette de charité et de reconnaissance.

Autant, du reste, l’amitié du pieux évêque était pure et sainte, autant était-elle forte et constante. « Les amitiés du monde, disait-il, sont de la nature du monde : le monde passe et toutes ses amitiés s’en vont; mais la nôtre, elle est de Dieu, en Dieu et pour Dieu. Ipse autem idem

1 Esprit, liv. I, ch. vm et xvii.

AMOUR DU PROCHAIN

ipse est et anni ejus non dejiciunt. Mundus périt et concupiscente ejus ; Christus non périt , nec düectio ejus. Conséquence infaillible l * . » Il cite plusieurs fois cette maxime qui appartient à trois grands saints : saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin : Amicitia quæ desinere potest , nunquamverafuit.

« Par tout le reste de mon âme, disait-il à un évêque nouvellement élu, je suis faible et infirme; mais j’ai ^ l’affection fort tenante et presque immuable à l’endroit de ceux qui m’accordent le bonheur de leur amitié * . »

« La mort même ne pouvait le détacher de ses amis ni lui en ôter le souvenir. Quand il en perdait quelqu’un, il était insatiable à en dire du bien et à le recommander aux prières d’un chacun. Son mot ordinaire était : « Nous ne « nous souvenons pas assez de nos chers défunts. Nous en « détournons le discours comme d’un propos funeste, et « nous laissons périr leur mémoire avec le son des do- « elles, oubliant ce que nous dit l’Écriture, que le vrai « amour est plus fort que la mort 3 . »

Quand son précepteur, M. Déage, vint à mourir, il lui fit des obsèques honorables, officia lui-même, fit dire à son intention un grand nombre de messes, et en dit luimême plusieurs. La première fois, il ne put achever le saint Sacrifice qu’après beaucoup de soupirs et de larmes. Quand il fut arrivé au Pater et qu’il eut prononcé quelques mots, il s’arrêta suffoqué par les sanglots. « Je me rappelai alors, dit-il à son aumônier, que c’élait cet excellent homme qui m’avait appris à faire à Dieu cette prière 4 . »

1 Lett. dxl, à un abbé.— - Letts ux. — à Esprit, p. IV, ch. xn. --

4 Esprit, p. V, cli xxn.

DElACUEMtM

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