CHAPITRE V
L’âme ne s’unit à Dieu qu’à proportion qu’elle s’élève au-dessus d’elle-même et qu’elle se détache des créatures. Aussi était-ce un des principaux soins de saint François de Sales de se tenir constamment libre de toute affection terrestre. « Il faut, disait-il, avoir notre affection si simplement et absolument unie à Dieu, que rien ne nous retienne. Oh! que bienheureux fut Joseph l’ancien, qui n’avait ni attaché ni agrafé sa robe, de sorte que quand on le voulut attraper par icelle, il la lâcha en un moment 1 * ! »
♦Tel fut l’état où il plut à Dieu de le mettre lui-même par sa grâce. « Je ne puis rien dire de mon âme, écrivait-il à sainte Chantal, sinon qu’elle sent de plus en plus le désir très-ardent de n’estimer rien que la dilectioii de Ndtre- Seigneur crucifié, et que je me sens tellement insensible aux événements de ce monde que rien 11e me touche presque *. »
La fortune n’avait pour lui ni illusions ni attraits. « J’use des biens de ce monde, disait-il à l’évêque de Belley, comme les chiens de l’eau du Nil ; ils n’en boivent qu’en courant, de peur d’être attrapés par les crocodiles s . » « En effet, dit sainte Chanta), je n’ai jamais connu une âme aussi désintéressée et aussi complètement vide de toute affection aux choses de la terre \ »
1 Lett. cccc à sainte Chantal. — * l.ett. ccccuin. — 5 Esprit, p. IV,
cil. mt. — 4 Dcposit.
Sur la fin de sa mission dans le Chablais, il se rendit auprès du duc de Savoie pour solliciter diverses grâces en faveur de la religion, et pour des ecclésiastiques dépouillés de leur dignité : « Je consens à tout, répondit le duc, mais demandez-moi aussi quelque chose pour vou$, afin que j’aie le plaisir de vous témoigner ma bonne volonté à voire égard. — Je supplie Votre Altesse, repartit François, de m'écouter toujours favorablement toutes les fois que je lui recommanderai les intérêts de l’Église et de vos vrais sujets, les bons catholiques. Je tiens ces intérêts pour miens et je n’en ai pas d’autres. »
Après le Carême qu’il prêcha à la cour de France, en 1602, la duchesse de Longueville lui envoya comme honoraires une magnifique bourse pleine d’écus d’or. François refusa le présent avec modestie : a Veuillez dire h madame la princesse, répondit-il au gentilhomme porteur de ce message, que je la prie de trouver bon que je n’accepte pas ce don. Je me suis fait une loi de donner gratuitement ce que j’ai reçu gratuitement ; je ne veux d’autre récompense de mes travaux que celle qui m'est promise au ciel l . »
Il refusa de môme des offres plus considérables et plus flatteuses. Henri IV, charmé de son mérite, lui fit offrir le premier évêché vacant en France, et, en attendant, une pension très-considérable ; le saint ne balança" point : «Je remercie très-humblement Sa Majesté, répondit- il, de la bonté qu’elle a pour moi et de l’honneur qu’elle daigne me faire. Mais je ne me trouve pas maintenant dans le besoin; c’est pourquoi je la supplie de commander à son trésorier de me garder celte pension ; j’y aurai recours quand il le faudra pour le bien de la religion ou les intérêts des pauvres *. »
* Vie, par Ciiarl. Aug. — *Ckarl. Aug. et Esprit* p. IV, cli.xv.
Devenu évêque de Genève, il n’en montra que plus de goût pour la modestie et la simplicité. Les revenus de sou évêché, autrefois très-considérables, avaient été extrêmement réduits par suite des spoliations qui avaient signalé la réforme protestante. Dans un rapport qu’il fit au pape * sur l’état de son diocèse, il dit qu’ils ne s’élèvent pas audessus de 2,41 5 livres; mais il ajoute, avec autant d'humilité que de désintéressement, qu’il ne se plaint pas, parce qu’il n’a jamais été habitué à vivre dans l’opulence : Qui non didicit abundare , novit penuriam pati .
t N'est-ce pas encore beaucoup, disait-il quelquefois, que douze cents écus de rente? Ne sont-ce pas de beaux restes? Les apôtres, qui étaient bien plus excellents évêques, n’en avaient pas tant. Nous ne méritons pas de servir Dieu à notre solde : plût à sa bonté pourtant que nous fussions privés de ce qui nous reste, et que la religion catholique eût autant de liberté à Genève qu’à La Rochelle 1 !... Si nous ne voulons que ce qui est nécessaire à la nature, nous ne serons jamais pauvres; si nous réglons nos désirs sur l’opinion, nous ne serons jamais assez riches. Celui-là n’aura jamais assez à qui ce qui suffit ne suffit pas. Pour s’enrichir promptement et à peu de frais, il ne faut pas amasser des trésors, mais diminuer la cupidité et imiter les sculpteurs qui font leur ouvrage par retranchement. *
Ces belles maximes n’étaient pas une vaine ostentation de sa part; elles expriment les vrais sentiments de son cœur. Il n’en faut pas d’autre preuve que la manière dont il répondit aux instances réitérées de Henri IV et de Louis XUI pour lui faire accepter dans le royaume un siège plus considérable, et aux sollicitations généreuses
1 Esprit, liv. U, ch. xvu.
DÉ1ACUEMEM.
du cardinal de Rete, qui voulait lui résigner son archevêché de Paris. « On ne se donne pas à l’Église, dirait-il en cette occasion» dans le but de faire fortune, mais pour défricher le champ assigné par le père de famille. . . On inc dit qu’il me serait utile d’être plus riche ; mais je suis aussi riche qu’aucun évêque de France. Ceux qui ont davantage dépensent davantage, et au bout de l'an, eux et moi nous sommes égaux *. Mon évêché me vaut autant que l’archevêché de Tolède, car il me vaudra le paradis ou l’enfer, aussi bien que celui de Tolède à son archevêque, selon que l’un et l’autre nous nous comporterons en notre charge. IJn ecclésiastique qui a la nourriture et le vêlement et n’est pas content ne mérite pas le nom d’ecclésiastique, ni que Dieu soit la paît de son calice et de son héritage 1 2 . »
Non-seulement il se contentait de ses modiques revenus, mais encore il savait s’imposer des retranchements considérables, quand sa dignité ou sa délicatesse le demandait. Au retour de son voyage de 1618 à Paris, son économe lui présenta le montant des recettes de l’évêché pendant son absence; mais il n’y voulut pas toucher, f Je n’ai pas gagné cet argent, » dit-il ; et il en fit faire six chandeliers avec une lampe pour sa cathédrale 5 .
« 11 ne voulait pas que ses domestiques marchandassent ce dont il avait besoin; et il faisait payer aux marchands le prix demandé, à moins qu’il n’y eût un excès évident et notable. 11 en agissait de même en voyage avec les maîtres d’hûtel; et, quand on se plaignait de leurs exigences ; « Remarquez, disait-il, qu’il ne faut pas considérer seule- « ment le prix des denrées, mais encore les soins, les
1 Déposit. de la mère de Ghaugy. — 8 Esprit, p XtV, ch. xiv. —
3 Cliarl. Aug.
« peines, les veilles et la bonne volonté de ceux qui nous « reçoivent : choses qui ne sont jamais assez payées*. »
Mais ces sacrifices lui coûtaient si peu, et il était si détaché du bien-être et des avantages de la fortune, qu’il croyait toujours avoir du superflu, et qu’il se confondait de ne rien faire pour imiter la pauvreté de Notre-Seigneur. « Le saint qui m’est échu, écrivait-il à sainte Chantal au commencement de 1620, c’est saint François, avec l’amour de la pauvreté pour pratique. Mais je ne sais comment l’aimer, cette aimable pauvreté; car je ne la vis jamais de bien près. Néanmoins, en ayant ouï dire tant de bien à Notre-Seigneur, avec lequel elle naquit, vécut, fut crucifiée et ressuscita, je l’aime et l’honore infiniment *. »
Une preuve que son désintéressement et son amour de la pauvreté étaient bien sincères, c’est qu’ils ne firent qu'augmenter avec l’âge, comme il nous l’apprend luimême. «Je me tâte partout, dit-il, pour voir si la vieillesse ne me porte pas à l’humeur avare, et je trouve, au contraire, qu’elle m’affranchit de soucis, et me fait négliger, de tout mon cœur et de toute mon âme, toute chichetéy prévoyance mondaine, et défiance d’avoir besoin ; et plus je vais avant, plus je trouve le monde haïssable, et les prétentions des mondains vaines, et ce qui est encore pis, injustes s . »
« Il avait une satisfaction incroyable, au témoignage de sainte Chantal, de ne pas habiter une maison qui fût sienne, et de penser qu'il pouvait être mis dehors quand il plairait au maître du logis. « Tout plein de gens, dit-il, « me conseillent d’aclieter une maison. Mon Dieu ! s’ils « savaient l’aise que j’ai de n’en pas avoir ! Je n’en désire « pas, et je veux mourir avec cette gloire de n’en avoir
1 Esprit, p. VIII, ch. vu. — * Lclt. ccccxux. — 5 Letl. cttciuii
u pas : voilà mon ambition ! Et puis, que le monde da- « baude tant qu’il voudra : moyennant la grâce de Dieu , « je ne me départirai pas de ma résolution *. »
Chose remarquable ! Ce saint évêque craignait le désir d’acquérir, môme pour Dieu et pour les bonnes œuvres : il lui semblait que, pour rester dans l’ordre, un tel désir devait toujours êlre calme et patient autant que religieux et pur : « Je ne voudrais nullement, dit-il, avoir la réputation d’un homme qui attire l’argent et l’or, môme pour les œuvres pies; car je ne suis pas appelé à cela *. »
Il fit bien voir en effet qu’il avait un autre esprit. La baronne de Mirabelle atait donné en mourant sa fortune à la Visitation d’Annecy : sa famille ayant réclamé contre le testament, François renonça aussitôt à la succession, disant qu’il ne convenait pas que les abeilles se battissent avec les fourmis pour les biens de la terre. « Est-il possible, disait-il, que les enfants de Dieu veuillent avoir tout ce qui leur appartient, quand leur Père, Jésus-Christ, n’a rien voulu avoir de ce monde qui lui appartient? Qu’est-il besoin de tant d’affaires pour une vie si passagère ? Et à quoi bon faire des corniches dorées pour une image de papier 3 . »
Mêlé à l’éclat et aux grandeurs du monde, saint François de Sales n’en fut pas moins détaché de cette pompe, qu’il ne l’était de la fortune, au sein de laquelle il avait était élevé.
« La perfection ne consiste pas, dit-il, à ne point voir le monde, mais oui bien à ne le pas goûter et savourer. Qui le voit est en péril de l’aimer, mais à qui est bien résolu et déterminé, cette vue ne nuit point. Nos premiers
f Déposit. de sainte Chantal. — 2 Lett. rcccLxn à sainte Chantal. — 3 Lett. ccrcLxxi à sainte Chantal.
chrétiens étaient au inonde de corps et nôn de cœur, et ils ne laissaient pas d'être frès-parfails *. *
Tel fut-il constamment lui-inême;'rion-seulement dans le monde, mais à la cour. « On a voulu, dit-il à sainte Chantal, que je fusse le grand aumônier de Madame. Vous me croirez aisément, je pense, quand je vous dirai que je n’ai directement ni indirectement ambitionné cette charge ; car je ne me sens nulle sorte d’ambition que celle de pouvoir employer utilement le reste de mes jours au service de Notre-Seigneur. Non, certes. La cour m’est en souverain mépris, parce que ce sont les souveraines délices du monde et que je V abhorre de plus en plus, lui et son esprit, et ses maximes, et toutes ses niaiseries 1 2 . » « Je fais ici le noviciat de la cour; mais jamais je ne ferai profession, Dieu aidant. La veille de Noël, je prêchai devant la reine, aux Capucins, où elle fit sa communion; mais je vous assure que je ne prêchai ni mieux ni de meilleur cœur, devant tous ces princes et princesses, que jefa : s en notre pauvre petite Visitation d’Annecy 3 . »
« La reine mère m’a fait le meilleur accueil : cependant je n’en suis pas plus glorieux pour cela. La vue de ces grandeurs du monde me fait paraître plus grandes les vertus chrétiennes *. Certes, je n’eus jamais bonne opinion de la vanité, mais je la trouve encore bien plus vaine parmi ce? futiles grandeurs 5 . »
Ce que le saint évêque disait des biens extérieurs, comme les dignités et les richesses, il le pensait également des autres avantages naturels, de l’estime, de la réputation, de la santé, et des jouissances du cœur.
« Je ne veux de réputation, disait-il, qu’autant que
1 Esprit, p. XV, ch. îx. — f Lett. ccccxix à sainte ChantaL —
3 Lett. ccccxxti à sainte Chantal. — 4 Lett. ccccxiv à sainte Chantal.
— 8 Lett, ttfccitxviii.
Dieu voudra que j’en aie, et je n’en auè ai jamais que trop, selon ce que je mérite *. »
« Eh quoi! lui disait son père pour le détourner de la mission du Chablais, si après des années de travail, vous êtes forcé de revenir sans avoir rien fait, n’est-il pas vrai qu’on se rira de vous, et que vous serez la fable du monde ? — Mon père, répondait François, Dieu y pourvoira. J’ai confiance qu’il donnera force à nos paroles pour la prédication de son évangile. D’ailleurs il faut, une fois pour toutes, mettre sous les pieds ce malheureux : On dira, on fera, on se moquera ..Cela est un poison. 11 faut regarder ce que diront Dieu et les anges, et s’en contenter*. »
< Je sais bien, écrivait-il au sujet de l’établissement de la Visitation, que je vais m’attirer divers contrôlements, mais je ne m'en soucie pas; car qui lit jamais bien sans cela ? Cependant plusieurs âmes se retireront auprès de Notre-Seigneur et glorifieront son saint nom, lesquelles sans cela resteraient engagées avec les autres grenouilles dans les marais et paluds 3 . »
« On m'écrit de toutes parts, disait-il dans une autre occasion, qu’on me rase la barbe de bien près dans Paris, et que le rasoir est fort tranchant. Mais, vive Dieu ! si ma réputation est nécessaire à son service, il saura bien la faire recroître; et je n'en veux qu’autant qu’il sera requis pour sa gloire 4 . »
Et comrfie une sainte âme lui exprimait l’indignation qu’elle avait ressentie en apprenant la calomnie dont il était l’objet, « O ma chère mère, lui répondit-il, il ne faut pas être si tendre sur moi. H faut bien vouloir qu’on me censure: si je ne le mérite pas d’une façon, je le mérite
1 Lett. dccciii. — * Vie, par Charl. Aug., liv. Iî. — * Lett. clxiviii. — 4 Année de la Visit ., p. 126.
d’une autre. Aux patients et aux débonnaires demeurent la terre et le ciel. Vous êtes trop sensible à ce qui me regarde. Eh donc! faut-il que moi seul au monde je sois exempt d’opprobre? Je vous assure que rien ne m’a tant touché en cette occasion que de vous voir ainsi touchée. Ma chère mère, il y a bien de l’amour-propre à vouloir que tout le monde nous aime et que tout tourne à notre gloire 1 . »
C'est ainsi qu’il faisait paraître, avec la perfection de son détachement, la vérité de cette maxime de son Introduction à la vie dévote, qu’un homme d’honneur est moins prompt que personne à s’inquiéter des rumeurs et des bruits du monde. « La crainte excessive de perdre la réputation, dit-il, témoigne une grande méfiance du fondement d’icelle qui est la vérité d une bonne vie. Les villes qui ont des ponts de bois sur les grands fleuves craignent de les voir emportés à toutes sortes de débordements ; mais celles qui les ont de pierre n’en sont en peine que dans les inondations extraordinaires*. »
Les maladies et les périls ne l’effrayaient pas plus que les calomnies et les persécutions. On sait avec quelle générosité il s’exposa plusieurs fois à la fureur des hérétiques : il fut également calme dans les douleurs, en face de la mort. Lorsqu’il était sur le point de terminer ses études à Padoue, il tomba si dangereusement malade, qu’on dut lui annoncer que sa dernière heure était venue. 11 reçut cet avis sans témoigner aucun regret, et ne songea qu’à en profiler pour se disposer à paraître devant Dieu. Plus tard, au moment où il venait heureusement de terminer sa mission du Chablais, et où son évêque témoignait le désir de se l’associer comme coadjuteur, sa santé,
1 Eett. ccccxx. — * Introd., liv. III, cli. vu.
altérée par les travaux et les austérités, défaillit de nouveau, et il en vint tout à coup à une telle extrémité, que les médecins désespérèrent de sa guérison. 11 ne se montra alors ni moins soumis à la volonté de Dieu ni moins détaché de la vie. « Je suis à Dieu, dit-il ; qu’il fasse de moi selon son bon plaisir. » Comme un de ses amis exprimait les plus vifs regrets de le voir mourir si jeune (il n’avait que trente-cinq ans) : « Notre-Seigneur, répondit-il, est mort plus jeune encore. Le nombre de nos jours dépend de lui ; ne considérons que sa très-sainte volonté. Que ce soit là noire étoile, elle nous conduira à Jésus-Christ, soit en la crèche, soit au Calvaire l . »
a Dix années de plus ou de moins, disait-il encore, qu’est-ce que cela? Autant vaut pour moi cette heure qu’une autre. Je n’aurai pas moins besoin de la miséricorde du Seigneur une autre fois que maintenant, et il me sera aussi favorable maintenant qu'une autre fois*. »
Ces sentiments ne passèrent pas avec le péril. Les chan* très de la cathédrale, voulant le récréer pendant sa convalescence, lui demandèrent un jour quel était le motet qu’il entendrait avec le plus de plaisir : « Celui de sainte Madeleine, leur répondit-il : Ardens esteormeum videre Dominion 5 . »
« Sur la fin de sa vie, une personne à qui il élait extrêmement dévoué lui ayant exprimé son appréhension de le voir mourir avant elle, et lui insinuant de demander à Dieu de lui survivre : « Que je demandasse de vous sur- « vivre? lui répondit-il; oh! vraiment, non. Que ce bon a Dieu en fasse comme il lui plaira; ou tôt ou tard, ce ne « serait pas cela que je voudrais excepter de mes rési- « guations, si j’en faisais 4 . Le Seigneur donna à David le
1 Esprit, p. II, Cil. xvi. — * Charl. Aug., liv. IV. — s Vie, par <]om Jean de Saint-François — 4 Leü, *cn à sainte Chantal.
« choix de la verge dont il serait, affligé ; et Dieu soit béni ! a Mais, pour moi, il me semble que je n’eusse pas choisi ; « j’eusse laissé faire tout à sa divine Majesté. Plus une ï croix est de Dieu, plus nous la devons aimer l . »
C’est ainsi qu’il se résignait et s’abandonnait à la divine Providence pour tout ce qui le touchait le plus. Quoique ses parents lui fussent extrêmement chers, l'affection qu’il leur portait fut toujours subordonnée aux devoirs de sa vocation et à la volonté de Dieu. Il lui en coûta pour résister aux sollicitations de son père et pour imposer à sa mère les sacrifices que demandait sa vocation : toutefois ces épreuves n’ébranlèrent pas son courage, et rien ne put l’empêcher de suivre avec docilité les pures inspirations de la grâce. Toute sa vie, il fut soigneux de rendre à sa famille les services spirituels qui dépendaient de son ministère; on le vit même une fois prendre auprès du duc de Savoie h défense de ses frères persécutés à cause de lui; mais jamais il ne fit la moindre démarche pour servir leurs intérêts temporels.
C’est surtout dans le récit qu’il fait de la mort de ses parents qu’on peut reconnaître la pureté de l’amour qu’il leur portait et l’empire que la foi avait sur son cœur.
Voici comment il termine la lettre qu’il écrit à sainte Chantal sur la mort de sa mère : « Encore vous faut-il dire que j’eus le courage de lui donner la dernière bénédiction, de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui donner le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. Après quoi le cœur m’enfla fort, et je pleurai sur celte bonne mère plus que je n’avais fait depuis que je suis ecclésiastique; mais ce fut sans amertume spirituelle, grâce à Dieu... Or sus, ma chère fille, si faut-il Se résoudre sur
1 I.Plt. LXY1.
cela, et louer toujours Dieu, quand il lui plairait nous visiter encore plus fortement l * . »
' < Je confesse que j’ai un grand ressentiment de cette séparation, car il faut faire l’aveu de ma faiblesse, après que j’ai fait celui de la bonté divine. Néanmoins, ma fille, c’a été un sentiment tranquille, quoique vif; car j’ai dit comme David : Je me tais , Seigneur , et n ouvre point la bouche , parce que cest vous qui lavez fait. Sans doute, si ce n’eût été cette considération, j’eusse crié holà! sous ce coup ; mais il ne m’est pas avis que j’osasse crier ni témoigner de mécontentement sous les coups de cette main paternelle, qu’en vérité, grâce à sa bonté, j’ai appris à aimer tendrement dès ma jeunesse * . »
« Nous ne saurions empêcher notre pauvre cœur de ressentir la condition de celte vie, et la perte de ceux qui nous étaient chers. Cette imaginaire insensibilité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu’on soit homme m’a toujours semblé une vraie chimère... Mais il ne faut pourtant pas démentir la solennelle profession que nous avons faite d’unir inséparablement notre volonté à celle de notre , Dieu... Je dirai encore ce mot de confiance. 11 n’y a homme du monde qui ait le cœur plus tendre et affectionné aux amitiés que moi. Néanmoins je tiens pour si peu de chose cette vanité de vie que nous menons, que jamais je ne me relourne vers Dieu avec plus de sentiments d’amour que quand il m’a frappé, ou quand il a permis que je sois frappé 5 . »
C’est ce- qu’il fait voir surtout dans sa réponse à la lettre qui lui apprenait la mort de sa jeune sœur. Après avoir commencé par consoler sainte Chantal de cette
1 Lett. cxxi, supplément. — * Lett. bcclx à sainte Chantal. —
Lettres dt.i.vi, clx, dcx<:?hi.
perte et l’avoir même reprise de l’excès de sa douleur : « Je sais bien, ajoute-t-il, que vous me direz : Et vous, comment vous êtes-vous comporté ? Hélas ! ma fille, je suis tant homme que rien plus. Mon cœur s’est attendri plus que je n’eusse jamais pensé. Hais quant au reste, oh ! vive Jésus ! je tiendrai toujours le parti de la Providence divine : elle fait tout bien, et dispose de toutes choses au mieux. Quel bonheur à cette fille d’avoir été ravie au monde, avant que la malice ne pervertit son esprit, et d’être sortie de ce lieu fangeux, avant qu’elle s’y fût souillée !
a Vous pouvez penser combien je l’aimais cordialement. Je l’avais engendrée à son Sauveur; car je lavais baptisée de ma propre main, il y a environ quatorze ans. Ce fut la première créature sur laquelle j’exerçai mon Ordre de sacerdoce. J’étais son père spirituel, et me promettais bien d’en faire un jour quelque chose de bon. Mais néanmoins, ma chère fille, au milieir de mon cœur de chair qui a eu tant de ressentiment de cette mort, j’aperçois fort sensiblement une certaine suavité, et un certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui donne à mon âme un grand contentement en ses déplaisirs 1 . »
La perte qu’il fit plus tard du plus jeune de ses frères, le baron de Thorens, officier des armées de Savoie, lui porta encore un coup plus sensible, mais son courage n’en fut que plus grand et son détachement n'en parut que plus admirable. « J’ai beaucoup pleuré, dit-il, car j’aimais tendrement ce frère, et n’ai pu m’empêcher de ressentir vivement la douleur qu’inspire la nature. Mais maintenant que je sais combien pieusement il est mort
4 Lett. nccxi.T.
entre les bras des religieux Barnabites, je suis tout consolé, et je me dis : Dieu soit à jamais béni de l’avoir recueilli au sein des élus, et retiré d’une vocation où il y a de si grands périls de se perdre? Tout ce que Dieu fait est bien fait 1 * !
« Ce cher frère est mort le premier jour de son arrivée en Piémont, d’une fièvre pestilentielle, après avoir reçu les Sacrements avec de grands sentiments de religion, sous la direction du bon père Juste. Vous ne sauriez croire combien il était accompli, combien il s’était rendu aimable à chacun, combien il s’était signalé aux yeux du Prince, en l’occasion de l’année dernière. Et sur cela, le voilà emporté ! Mais Dieu est bon et fait toutes choses en sa bonté. À lui soient honneur, gloire et bénédiction * ! »
« Béni soit Dieu qui l’a ravi devant les duels, les mutineries, les désespoirs, et en somme devant ces innombrables occasions d’offenser Dieu que cette espèce de vocation donne en ce misérable âge 5 ! »
11 témoigna jusqu’à la mort, pour lui-même comme pour ses proches, cette amoureuse soumission à la volonté divine. Un Jésuite de ses amis, le P. Manéglier, l’assistant dans sa dernière maladie, l’exhortait à demander à Dieu la prolongation de sa vie. « Dites avec moi : Transeat a me calix isie. — Oh non, répondit le saint, il vaut bien mieux dire : Que votre volonté se fasse et non la mienne . » Ce sentiment avait été la règle de toute sa conduite et le vœu le plus constant de son cœur.
1 Lelt. ccclïxx à une de ses sœurs. — * Letl. ucclxxxix.
5 I.ett. dccxc à un de ses oncles.
HRCUEl ELEMENT.