CHAPITRE VP
RECUEILLEMENT
TSi le détachement nous rend dociles aux mouvements de lEsprit-Saint, le recueillement attire, conserve et seconde Faction de sa grâce dans nos âmes. Aussi saint François de Sales avait-il une haute estime de celte vertu. Il s'en était fait une telle habitude que dans le règlement qu’il se traça, à son entrée dans l’épiscopal, il pose pour principe qu’il se tiendra toujours en la présence de Dieu et qu’il invoquera son Esprit en toute occasion.
Il fut fidèle sur ce point comme sur tous les autres, c II m’avoua une fois, dit sainte Chantal, que la première pensée qui lui venait à son réveil avait Dieu pour objet, et que, autant qu’il pouvait, il s’endormait aussi en pensant à Dieu. Ijn jour je lui demandai bonnement s’il était longtemps sans reporter actuellement son esprit à Dieu, il répondit : « Quelquefois un quart d’heure. » J’admirai cela en un prélat si occupé de tant de diverses et importantes affaires. Aussi recommandait-il de faire de fréquents retours d’esprit vers Dieu, même parmi des actions saintes, comme prêcher, confesser, étudier, lire, parlet* de choses spirituelles... Il m’a dit encore qu’il avait un contentement particulier quand il se trouvait seul, à cause que la toute présence de Dieu lui était alors plus sensible que parmi le tracas des affaires et des conversations *. »
4 Dépositions.
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Ce n’est pas qu’il aimât la solitude pour elle-même ou par dégoût de la société. Il savait que la vie solitaire a ses dangers aussi bien que le commerce du monde, et que, « comme il y a de bonnes et de mauvaises sociétés, il y a aussi une bonne et une mauvaise solitude : bonne, quand Dieu y attire, selon ce qu’il dit par un prophète : Je l'attirerai en la solitude et là je parlerai à son cœur ; mauvaise, de laquelle il est écrit : Malheur à celui qui est seul 1 ! » Mais il sentait que Dieu l'invitait à s’unir de plus en plus à lui, et il pensait que, pour se livrer davantage à son amour, il devait se séparer le plus possible de la compagnie des hommes. Ce sentiment devenait plus fort à mesure qu’il approchait du terme de sa vie. S’il fût revenu de son dernier voyage à Lyon, son dessein était de se retirer entièrement du monde et, après avoir vaqué tant d’années à l'office de Marthe, de donner le reste de ses jours aux fonctions de Marie.
Dans cette vue il avait fait bâtir un ermitage en un lieu retiré et très-agréable, sur le rivage du beau lac d’Annecy. 11 avait aussi embelli une ancienne chapelle, proche de ce lieu, et fait bâtir cinq ou six cellules, fermées d’un agréable enclos. Dans le voisinage étaitun monastère de Bénédictins, où la réforme avait été introduite par ses soins... C’était donc son dessein de se retirer en ce saint désert, après avoir remis à M. de Chalcédoine, son frère, la conduite de son diocèse. « Quand nous serons en notre retraite, disait-il quelquefois au prieur du monastère voisin, nous y servirons Dieu, avec le bréviaire, le chapelet et la plume. Nous y jouirons d’un saint loisir pour y tracer, à la gloire de Dieu et pour l'instruction des âmes, ce que je roule dans mon esprit depuis plus de
1 Esprit, p. II, cli. v.
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trente ans, et dont je me suis servi dans mes prédications, mes instructions etmes méditations particulières l . »
S’il ne put jamais jouir à son gré de cette entière solitude, il sut du moins chaque année, chaque mois et même chaque semaine, se réserver certains moments pour rentrer en lui-même et s’entretenir seul à seul avec Dieu. « Toutes les semaines, dit une des premières religieuses de la Visitation, il faisait une retraite spirituelle dans une des plaies de Notre-Seigneur. À la fin de chaque mois, il renouvelait ses vœux et ses résolutions ; et tous les ans, dans une retraite particulière, il faisait la revue de sa conduite et la confession des péchés de l’année *. » C’étaient pour lui des moments de consolation et de repos, que ni travaux ni douceurs ne pouvaient faire oublier. « 11 y a sept Ou huit jours, écrivait-il à sainte Chantal, que je n’ai point petisé à moi-même et que je ne me suis vu que superficiellement; car un si grand nombre d’âmes se sont adressées à moi afin que je les visse et servisse, que je n’ai eu nul loisir de songer à la mienne. Il est vrai, je puis vous le dire pour vous consoler, que je la sens encore toute dedans mon cœur ; de quoi je loue Dieu : car c’est la vérité que cette sorte d’occupation m’est infiniment profitable. Que puisse-t-elle être utile à ceux pour qui je la prends 3 !»
La retraite annuelle surtout avait une grande importance à ses yeux. « Il n’y a guère d’horloge, pour bonne qu’elle soit, disait-il, qu’il ne faille remonter ou rebander tous les jours; et puis, outre cela, il faut qu’au moins une fois l’année Ou la démonte de toutes ses pièces, pour ôter les rouitlures qu’elle aura contractées, redresser les pièces
* Esprit, p. IV, ch. vi. — * Année delà Visit., p. 212. 3 Lett, cxi.
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forcées cl réparer celles qui sont usées. Ainsi, celui qui a un vrai soin de son cher cœur le doit remonter en Dieu, au soir et au matin, par les exercices du chrétien; en outre, il doit plusieurs fois considérer son état, et enfin, au moins une fois l’année, il le doit démonter afin d’en regarder par le menu toutes les pièces, c*est-à-dire*toutes les affections et passions d’icelui, afin de réparer les moindres défauts qui y peuvent être 4 . »
Entre les autres règles des Pères Jésuites, il admirait celle qui leur ordonne une retraite après un certain temps d’étude et au sortir de leurs emplois, afin de se retremper dans l’esprit de dévotion. « La ferveur se relâche, disait-il, au milieu des distractions extérieures *. Dans la retraite, on regarde le ciel de plus près et l’on trouve la terre plus éloignée de son esprit et de son goût ; on n’entend plus le bruit des créatures, et l’on goûte, comme dit le Prophète, combien le Seigneur est doux et suave 5 . De plus, on répare ses forces et l’on se prépare à reprendre le travail avec une nouvelle ardeur. Le meunier ne perd pas de temps quand il martelle sa meule 4 . »
Aussi le saint évêque s’était-il fait une loi de cette salutaire pratique. « Tous les ans, est-il dit dans son règlement épiscopal, il fera, pendant huit jours et davantage quand il pourra, la récollection et purgation de son âme. Durant ce temps il examinera ses progrès depuis l’année précédent^, et, après avoir marqué ses principales offenses, il les accusera à son confesseur, avec lequel il conférera de ses mauvaises inclinations et difficultés au bien. 11 renouvellera tous les bons propos et desseins que Dieu lui avait donnés; et, pour cet effet, il relira ses résolutions avant de se présenter à la Pénitence; puis il ajoutera
1 fntrod., liv. V, cb. i. — 2 Vie, par le P. la Rivière, liv. IV. — 5 Lolt. zi.ii. — 4 Tell . iz .
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celles dont l'expérience lui aura fait sentir Futilité. »
Il avait choisi pour faire cet exercice le temps du carnaval, et il faisait ce qu'il pouvait pour n’y pas manquer. « J’ai réservé, dit-il à sainte Chantal, ces cinq ou six jours de carême-prenant, pour rasseoir mon pauvre esprit tout tempesté de tant d’affaires. Là, ma fille, je me propose de me revoir partout et de remettre toutes les pièces de mon cœur en leur place, à l’aide, de ce bon Père, qui est éperdûment amoureux de moi et de mon bien 4 . » Cela ne l’empêchait pas de prendre encore, à d’autres époques, quelques jours pour des retraites supplémentaires, . quand la grâce l’y attirait. « Au commencement de la semaine prochaine, écrivait-il vers la fin de 1619, je ferai une revue de mon intérieur pour un renouvellement extraordinaire auquel Notre-Seigneur m’invite, afin qu’à mesure que ces années périssables passent, je me prépare aux éternelles s . »
Ces jours, que la prière et la méditation occupaient tout entiers, étaient destinés à ranimer sa ferveur et à le pénétrer de plus en plus des vérités de la foi ; mais, en reprenant ses travaux, il avait soin qu’ils ne lui fissent pas perdre le recueillement, et que ses journées les plus laborieuses fussent sanctifiées par la pensée de Dieu. 11 voulait qu’il y eût partout dans sa maison des objets propres à en rappeler le souvenir. On trouvait dans chaque chambre un petit oratoire, de l’eau bénite et quelque dévote image 5 : et à chaque heure, au son de l’horloge, chacun faisait un signe de croix, avec une prière mentale en l'honneur de la Passion de Notre-Seigneur. 11 avait même fait adopter cette pratique par tous les pieux fidèles, de sorte qu’elle était devenue comme un usage général dans la ville d’Annecy. ,
1 Lett. Lzxini — * Lett. ccc.cxx fit rcccxxix. — 5 RAglem. fipisc.
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u Quelquefois, dit un témoin de sa canonisation, quand il était seul dans sa chambre, il chantait doucement, par mode de recréation spirituelle, des psaumes, des hymnes et des cantiques, appropriés aux temps et aux mystères; et il le faisait d'un ton si modeste et si religieux, qu'on voyait bien qu'il avait l’esprit et le cœur remplis des sentiments exprimés par les paroles
L'élude ne le dissipait point, parce qu’il ne s’y livrait qu’en esprit d'oraison et dans la vue de Dieu. < Il m'a dit lui-môme, rapporte sainte Chantai, qu’il tirait l’oraison de l'étude. » '
Il aimait les travaux de piété, qui occupaient son esprit en même temps que son cœur et qui ne l’obligeaient pas à s'éloigner du centre de son âme. « Comme ceux qui gravent ou entaillent sur les pierres précieuses, ayant la vue lassée à force de la tenir bandée sur les traits déliés de leurs ouvrages, tiennent très-volontiers devant eux quelque belle émeraude, afin que, la regardant de temps en temps, ils puissent récréer en son vert et remettre en nature leurs yeux allangouris, de même parmi cette variété d’affaires que ma condition me donne incessamment, j’ai toujours de petits projets de quelques traités de piété, que je regarde quand je puis, pour alléger et délasser mon esprit*. »
a Je vais mettre la main au livre de l’Amour de Dieu, disait-il à sainte Chanlal. Je m’essayerai d'en écrire autant sur mon cœur, comme je ferai sur le papier 5 . » Or, durant ce travail, il était si vivement pénétré des sentiments qu'il exprimait, que souvent des larmes d’amour coulaient malgré lui de ses yeux, et bien des fois il fut obligé de s’interrompre pour pleurer plus librement.
1 Üéposit. — * Trajlé de l’Amour de Dieu, préface, — 5 Letl. ei.t.
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« Du reste, ajoute cette sainte, je sais qu’il avait un soin particulier de se recueillir en Dieu, au milieu de ses plus fatigantes occupations. « Je ne m’occupe ni ne parle jamais des affaires du inonde, disait-il lui-même, que par manière de distraction involontaire. »
Il recommandait de ne s’occuper ainsi des choses de la terre qu’avec les yeux fixés au ciel ; mais il ajoutait que tout ce qui se fait par amour est amour, et que le travail et même la mort ne sont qu’amour, quand c’est pour l’amour de Dieu que nous les acceptons l .
« Enfin, le regard de son âme et l’attrait de son cœur étaient constamment dirigés vers Dieu, et l’on ne peut mieux décrire ses dispositions habituelles que par le tableau qu’il a lui-même tracé de l’âme parvenue à l’état d’union :
« Voyez, je vous prie, ce petit enfant attaché au sein et au cou de sa mère : si on le veut arracher de là pour le porter dans son berceau, parce qu’il en est temps, il marchande et dispute tant qu’il peut, pour ne point quitter ce sein tant aimable. Si on le fait déprendre d'une main, il s’accroche de l’autre, et si on l’enlève du tout, il se* met à pleurer; et, tenant son cœur et ses yeux où il ne peut plus tenir son corps, il va réclamant sa chère mère, jusqu’à ce qu’à force de le bercer, on l’ait endormi. Ainsi l'âme qui par l’exercice de l’amour est parvenue jusqu’à demeurer prise et attachée à la divine bonté, n’en peut être tirée presque que par force et avec beaucoup de douleur; on ne la peut faire déprendre; si on détourne son imagination, elle ne laisse pas de se sentir prise par son entendement; que si on tire son entendement, elle se tient attachée par la volonté, elle se retourne de moment
1 Déposition.
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en moment du eôlé de son cher objet, duquel elle ne se peut du tout déprendre, renouant lant qu’elle peut les doux liens de son union avec lui, par de fréquents retours qu’elle fait comme à la dérobée; expérimentant en cela la peine de saint Paul, car elle est pressée de deux désirs : d’être délivrée de toute occupation extérieure pour demeurer en son intérieur avec Jésus-Christ, et d’aller néanmoins à l’œuvre de l’obéissance que l’union même avec Jésus- Christ enseigne être requise l * . »
Ainsi les occupations même les plus pressantes ne pouvaient le détacher de Dieu. « Je vous écris sans nul loisir, disait-il à sainte Chantal; car ma chambre est pleine de gens qui me tirent; toutefois mon cœur est solitaire, et plein du désir de vivre à jamais pour ce saint amour qui est son unique prétention *. »
Bien plus, il trouvait dans ses occupations, même les plus dissipantes, un aliment à son amour. 11 tirait de bonnes pensées de toutes choses 3 . « Quasi partout, dit un des hommes de son siècle qui l’ont le mieux compris et le plus aimé, il trouve des sens divins, et, comme Adam dans son état d’innocence, toutes les créatures servent à l’élever à Dieu et à l’instruire *. » 11 regardait partir tousses événements, grands et petits, de cette souveraine Providence, en laquelle il se reposait avec plus de tranquillité que jamais ne fit enfant unique dans le sein de sa mère 8 . »
En revenant de Turin par le mont Cenis, il admirait comment des hommes peuvent fixer leur séjour dans des lieux si horribles, et il en prenait occasion de louer la divine Providence. « Que ne vont-ils gagner leur vie, disaitil, à Turin, à Milan, à Lyon ou dans quelque autre ville?
1 Traité de l’Amour de Dieu, liv. VH, ch. iu. — * Lett. civ. —
s Lett. cxxi de sainte Chantal. — 4 M. Olicr. Panégyrique de saint
François de'Sales; — s Sainte Chantal, lett.cxxi. .
HtOütlLUiUtNT.
Ils auraient certainement bien moins à souffrir et 11e seraient pas si exposés qu’ici ; mais par une disposition admirable du grand Koi de l’univers, ils s'attachent à ces montagnes, et ils y demeurent, malgré les froids et les orages, afin d’en rendre les chemins praticables aux autres hommes, et de servir de guides à ceux qui, comme nous, sont obligés de les parcourir ! »
Les monuments les plus magnifiques, comme les faits les plus remarquables, n’avaient d’autre valeur à ses yeux que celle qu’ils tiraient des desseins de la divine sagesse.
« Lorsqu’il vint à Rome pour la première fois, dit un de ses historiens, il visita avec une sainte curiosité tous les lieux saints et il mêla ses larmes avec le sang des martyrs dont cette terre est toute trempée. Il considéra aussi ce qui reste de l’ancienne Rome ; mais à la vue de ces édifices superbes et pourtant en ruines, il gémissait en son âuic sur les folles pensées des hommes. Hélas ! disait-il, de quoi servent maintenant ces arcs de triomphe, ces trophées, ces bains d’Antoine et de Dioclétien, ces colonnes, ces galeries, ces théâtres, ces cirques, tant de statues, tant de sépulcres, tant de tours ! Que les pensées des hommes sont vaines quand elles n’ont pas la gloire de Dieu pour fin ! Ces pauvres hommes écrivaient leurs noms sur des blocs de marbre et de granit aujourd’hui ensevelis dans la terre, et ils ne songeaient pas qu’il y eût une autre immortalité !... Puis de la considération* de cet empire profane dont il ne reste plus que le nom, il élevait ses pensées à la contemplation de cette monarchie universelle de l’Kglise, contre laquelle les forces des hommes ni les puissances de l’enfer n’ont pu prévaloir ; et il admirait combien les édifices que Dieu artondés sont plus fermes que ceux que les hommes élèvent, et comment dans les ruines matérielles de cette puissante ville, s*est
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bâtie ia grandeur spirituelle du chef de l’Église, lequel, régnant dans les cœurs et les consciences, possède un plus grand et plus puissant empire sur les hommes par la force de la religion que n’eurent jamais les Empereurs par celle des armes l . »
C était au même point de vue de la sagesse et de la Providence divine, qu’il aimait à se placer pour considérer la nature et ses merveilles. Les phénomènes de l’univers, comme les événements de l’histoire étaient pour lui autant de manifestations d’une cause infiniment intelli* gente, et autant de traits d’un tableau admirablement conçu. 11 lui semblait que celui qui ne voyait pas Dieu dans ces grandes scènes, ou qui ne retirait aucune instruction de ces merveilles, était comme un aveugle qui écouterait un discours sans songer à l’orateur qui leproiionce, ou comme un enfant qui regarderait, sans les pouvoir lire, les caractères avec lesquels seraient écrites les plus belles maximes. Dans l'intérêt de la piété et du recueillement, il attachait une haute importance à ce qu’on s’habituât à reconnaître ainsi Dieu en toutes choses et à se servir de tout pour s’élever à lui.
« Presque toutes les créatures, dit-il dans son traité de l’Àinour de Dieu, se servent et s’aident les unes les autres : les chevaux nous portent et nous les pansons, les brebis nous vêtent ou nous nourrissent et nous les faisons paître ; la terre envoie des vapeurs à l’air et l’air des pluies a la terre ; la main sert au pied et le pied porte la main. Oh! qui verrait ce commerce et échange général que les créatures font ensemble avec une si grande correspondance, de combien de passions amoureuses seraitil ému envers cette souveraine sagesse, pour s’écrier :
1 Vies, par dom Jean de Saint-François, cl Ciiarl. Au#., liv. 1.
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Votre Providence , ô Père étemel, gouverne toutes choses ! Malheureux sont ceux qui détournent les créatures de leur Créateur, pour les contourner au péché ! Bienheureux sont ceux qui contournent les créatures à la gloire de leur Créateur, et emploient leur vanité à l’honneur de la vérité. Certes, dit saint Grégoire de Nazianze, j’ai accoutumé de rapporter toutes choses à mon profit spirituel. Saint Basile et saint Ambroise en leurs Hexamérons, et le bon Louis de Grenade en son introduction au symbole, seront d’un grand secours aux âmes bien disposées pour profiter en ce sujet l . »
Les lettres du saint évêque nous offrent elles-mêmes une foule d’exemples aussi admirables qu’édifiants de cette disposition à tout rapporter à la gloire de Dieu et à la sanctification de l’âme. C’est dans ces élans tout spontanés qu'on découvre le mieux la pureié de son âme et l’ardeur de sa charité.
Après un voyage dans les cantons les plus pauvres et les plus escarpés de son diocèse, il écrivait à sainte Chantal :
<r J’ai rencontré notre Dieu plein de douceur et de suavité parmi nos plus hautes et âpres montagnes, où beaucoup d’âmes simples le chérissent et adorent en toute vérité et simplicité. Les chevreuils et les chamois couraient çà et là parmi les effroyables glaces pour annoncer ses louanges, et il me semblait qu’ils disaient de belles choses. Votre saint Augustin les eût bien entendues, s’il les eût vus *.
a Ces jours passés, j’ai rencontré des monts épouvantables tout couverts d’une glace épaisse de dix à douze piques de haut ; et les habitants des vallées voisines me
1 Traité de l’Amour de Dieu, liv. II, cli. ni, et Introd.* p. H cil. xm. — a Lctt. xcvii.
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dirent qu’environ huit jours auparavant, un berger courant pour retrouver une sienne vache, était tombé dans une fente de douze piques de profondeur, où il mourut gelé. O Dieu ! ce dis-je, quel aiguillon pour moi ! Ce pâtre qui court par des lieux si hasardeux pour une seule vache, cette chute si horrible que l'ardeur de la poursuite lui cause, pendant qu’il regarde plutôt où est l’objet de sa poursuite et où elle a mis les pieds, que non pas luimême où il chemine ! Et moi ! pourquoi suis-je donc si lâche à la poursuite de mes brebis? Certes, cela m’attendrit l’âme, et mon cœur tout glacé se fondit aucunement.
« J’ai vu encore d’autres merveilles en ces lieux-là : les vallées étaient toutes pleines de maisons, et les monts tout couverts de glace jusqu’au fond. Les petites veuves et les petites villageoises, comme basses vallées, sont si fertiles en vertus, et les évêques si hautement élevés en l’Église de Dieu sont tout glacés ! Àh !, ne se trouvera-t-il pas un soleil assez fort pour fondre la glace qui me transit 1 ! »
Rien, au contraire, ne prouve mieux l’ardeur de sa charité que ces désirs enflammés pour une charité plus grande. Mais qui ne partagerait son émotion en lisant ce récit, plein de ses sentiments plus encore que de ses souvenirs?
« Hier, jour des Cendres, il avait fort gelé, et la cour . était couverte d’un bon pied de neige. Jean vint au milieu : il balaya certaine place dans la neige et jeta là de la graine à manger pour les pigeons, qui vinrent tous ensemble prendre la réfection avec une paix et un respect admirables; et je m'amusai à les regarder. Vous ne sauriez croire la grande édification que ces petits animaux me donnèrent ; car ils ne dirent jamais un seul petit mot,
1 LeU. xcvi et xcvn à sainte Chantal.
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et- ceux qui eurent plus tôt fait leur réfection s'envolèrent là auprès pour attendre les autres.
. « Et quand ils eurent vidé la moitié de la place, une quantité d'oisillons, qui les regardaient, vinrent là autour d’eux, et tous les pigeons qui mangeaient encore se retirèrent en un coin, pour laisser la plus grande part de la place aux petits oiseaux, qui vinrent aussi se mettre à table et manger, sans que les pigeons s'en troublassent.
« J’admirai leur charité : car ces pauvres pigeons avaient si grande peur de fâcher les petits oiseaux auxquels ils donnaient l’aumône, qu’ils se tenaient tous rassemblés en un bout de la table. J’admirai aussi la discrétion de ces mendiants, qui ne vinrent à l’aumône que quand ils virent queles pigeons étaient sur la fin du repas et qu’il y avait encore des restes à suffisance.
« En somme, je ne pus m’empêcher d’en venir aqx larmes, en voyant la charitable simplicité des colombes et la confiance des petits oiseaux eu leur charité. Je 11e sais si un prédicateur m’aurait touché si vivement. Cette image de vertu me fit grand bien tout le jour *. »