CHAPITRE Vil «uinLiîé
Saint François de Sales n'eût pas été si doux, si charitable, si uni à Dieu, s’il n’avait été profondément humble;
* Lctt. cclxxxiv à suinte Chantal.
OQle*
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car l'fanmilité est la condition essentielle et la base de toute sainteté. « Notre-Seigneur, dit-il lui -même, est si amoureux de celle vertu, qu’il la préfère à toutes les autres, et pour la conserver il a permis, par sa Providence, que plusieurs aient perdu la chasteté... Vous me faites grand plaisir, je dis très-grand, de m’exhorter à l'humilité, non qu'il ne me manque que cette vertu-là, mais parce que c’est la première et le fondement des autres 1 . »
On peut voir dans ses écrits en quoi il fait consister une vertu si importante. « L’humilité chrétienne, dit^il, c'est, non pas la connaissance seulement, mais la connaissance et Taraour de notre pauvre et chétive condition, le contentement de il être rien et de n’étre compté pour rien, par respect pour la vérité et pour les humiliations du Verbe incarné 2 . Ce nest pas humilité de se reconnaître misérable : il ne faut que de l’esprit pour cela ; mais c'est humilité de vouloir et de désirer que P on nous regarde et que l’on nous traite comme tels... L’humilité nous porte à nous anéantir en tout ce qui n’est pas nécessaire pour notre avancement en la grâce, comme serait de bien parler, de bien prêcher, de bien écrire, d’avoir un beau maintien, de grands talents pour le maniement des af*foires, un grand esprit, et choses semblables... Car en ces choses extérieures, il faut désirer que les autres fassent mieux que nous 5 . »
On peut voir avec plus d’édification encore, dans l’histoire de sa vie, de quelle manière il pratiquait cette vertu.
« H me dit uue fois, dit sainte Chantal, qu’il avait travaillé trois ans entiers pour l’acquérir, et qu'il l’aimait et estimait souverainement.
1 tait* Max, û sainte Chantal. — * Lelt lxxxiv. — 1 Entre*, iv,
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« L’opinion qu'il avait de lui-même était très-humble. 11 aimait le mépris et sa propre abjection ; et je puis assurer en toute vérité et simplicité n’avoir jamais remarqué aucune parole ni action par laquelle il eût tant soit peu dessein de s’élever ni de rechercher sa gloire devant le monde 4 . »
« 11 ne pouvait ignorer la grande estime que tout le monde faisait de sa vertu. Mais il se confondait devant Dieu, et il rougissait en lui-même d’être tenu pour un saint homme et un fidèle serviteur de Dieu *. »
Une fois il demanda à une personne si elle priait Dieu pour lui. Comme elle tardait à répondre, pensant en ellemême qu’il n’en avait pas besoin : « Priez pour moi, reprit-il d’un ton pénétré, afin que je ne périsse point 5 .!
« Ne pensez pas, écrivait-il à sainte Chantal, que pour être à Lyon, vous soyez dispensée du pacte que nous avons fait ensemble, que vous serez sobre à parler de moi, comme de vous-même. Si la gloire du Maître ne le requiert, soyez courte et exacte observatrice de la simplicité 4 , »
« 11 faut, pendant que je m'en ressouviens, que je vous défende ce mot de saint quand vous écrivez de moi; car, ma iille, je suis plus feint que saint. D’ailleurs la canonisation des saints ne vous appartient pas. Peu s’en fallut que pour cela je ne retinsse votre lettre à M. de Charmoyse ; mais la consolation qui lui en pouvait revenir m’en empêcha *. »
< Ma fille, je ne suis que vanité, et néanmoins je ne m'estime pas tant que vous ne m’estimez. Je voudrais que vous me connussiez bien : vous ne laisseriez pas d’avoir une absolue confiance en moi, mais vous ne m’estimeriez
1 Déposit. — 8 Esprit, p I, ch. x. — 5 Déposit. de sainte Chantal. — 4 LeU. ccluviu. — 4 Lett. eux, à sainte Chantal.
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guère. Vous diriez : Voilà un jonc sur lequel Dieu veut que je m’appuie. Je suis en sûreté, puisque Dieu le veut; mais le jonc ne vaut pourtant rien.
• « Hier, après avoir lu votre lettre, je me promenai deux tours avec les yeux pleins de larmes de voir ce que je suis et ce qu’on m’estime 4 . »
« Un de ses amis lui ayant un jour parlé du fruit que tant d’âmes retiraient de sa conversation : « Certes, lui « répondit-il, je désirerais vous voir ici pour vous éclairer « sur ma misère. Elle est si grande, que je ne suis en « vérité qu’un fantûme et une ombre d’ecclésiastique, c sans la moindre expérience de ce qu’après les autres je « dis et j’écris... » Mais il disait ces choses bonnement, comme il les croyait *. »
« Ce n’était pas sa coutume de dire des paroles d’humilité en parlant de soi ; il les évitait au contraire comme des écueils où l’humilité fait naufrage. 11 y était exact, jusqu’à ne parler de lui que comme de vive force, soit en bien, soit en mal, et même en matière indifférente. U disait quelquefois que parler de soi était une chose non moins périlleuse que de marcher sur la corde; que, comme il faut aux funambules de grands contre-poids pour ne pas tomber, il faut aussi à l’âme, dans ces circonstances, une merveilleuse circonspection pour ne pas faillir 5 . »
c II prenait souvent au mot celui ou celle qui disait des paroles d’humilité en sa présence, et même il y ajoutait, pour procurer une salutaire confusion à la personne qu les proférait et l’avertir de ne s’y exposer plus, étant certain que la plupart seraient bien fâchés qu’on les crût tels qu’ils disent. D’ordinaire, ils souhaitent plutôt d’être tenus pour humbles ; en sorte qu’ils ressemblent aux rameurs,
* Lelt. envi. — * Déposit. de sainte Chantal. — 5 Esprit, p. II. ch. xïi.
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qui tourment tfe dos du tien en ils tendent de tootéi leurs forces *. »
Loin de recourir à l’artifice pour s’attirer ainsi des élogés* saint François de Sales employait toute son adresse pour détourner de lui les louanges ou pour en affaiblir l’effet.
« Quand les flatteurs venaient lui offrir leur encens: Messieurs, leur disait-il en leur imposant silence* François de Sales est un pauvre homme qui se connaît mieux que vous ne le connaissez. Dieu sait ce que je suis. »
On lui rapporta un jour qu’un prélat de sa connaissance ne cessait de dire du bien de lui . « Ce bon seigneur, répondit il, me ferait bien plaisir de me laisser comme je suis. Je me connais : ma conscience et mon confesseur sont deux témoins irrécusables de mes misères. »
• Le Père la Rivière, provincial des Minimes, étant venu prêcher le carême à Annecy, crut devoir faire, dans son dernier discours, l’éloge ‘du saint pasteur en présence de son troupeau. Il alla ensuite, selon l’Usage, dîner avec l’évêque, mais il fut étonné de sa réserve et de sa froideur inaccoutumée. — Monseigneur, lui dit-il, vous paraissez bien mortifié pour un jour de fête : il semblerait que nous sommes encore en carême. — Je suis mortifié, en effet, répondit le saint évêque ; c’est de voir qü’après avoir prêché avec fruit ce carême, VOUS ay et tout gâté aujourd’hui en me flattant publiquement et en me louant avec exagération. Oh! que le Saint-Esprit nous fait ufte belle leçon quand il nous commande de ne louer un homitie qu’après sa mort*! »
« Ce bon père, écrivait-il une autre fois, à l’occasion d’une lettre pleine de compliments qu’un religieux lui
4 Esprit, p. X, oli. x. — * Année de la Visit., p. 152.
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avait envoyée, ce bon père dit que je suis une fleur, un vase de fleurs et un phénix ; mais en réalité je ne suis qu’un misérable homme, un corbeau, un fümier ; je suis le plus vrai néant de tous les néants, la fleur de la misère humaine. Je suis fâché qu’il 11’occupe pas son esprit à quelque chose de meilleur 4 . »
Dans le dernier voyage qu’il fit en France, il fût reçu à Avignon comme un saint. On se portait en foule sur son passège, et on lui donnait mille marques de vénération. Une fois, pour se dérober à ces honneurs, il entra dans la boutique d’un libraire sous prétexte d’examiner ses Hvres. « Hélas, s’écria-t-il en ce moment, ce qu’a dit Salomon est bien vrai : Vanité des vanités ! Le nombre des fous est immense... Si je m’en croyais, je ferais des folies pour détromper ce peuple. Mais il faut vivre dans la simplicité chrétienne, ne faire ni le fou ni le sage, ne point agir pour être loué ni pour être méprisé, mais servir simplement et fidèlement notre divin Maître*. »
Tandis que tout conspirait à relever son mérite et sa vertu, il tâchait de profiter de tout pour se confondre à ses propres yeux et pour s’abaisser dans l’opinion des autres.
« Me voici évêque, écrivait-il à M. de Bérulle ; j’ai été consacré le huit de ce mois, fête de Notre-Dame. C’est pourquoi je vous conjure de m’aider toujours de plus en plus, comme de ma part je ne vous oublie pas, surtout en la recommandation de la Messe 5 . »
<i Je me confonds quelquefois en considérant l’excellence de ma condition au service de Dieu. Faut-il qu’en mille autres, des actions qui sont basses en l’extérieur soient si hautes en mérite? et que mes prédications, mes confir-
* Lett. ccclxi et Déposi*. de sainte Chantal. — * Année de la Visit., p. 193, — 5 Lett. Dcrcixxiviu,
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mations si relevées en 1* extérieur soient pour moi si basses en mérites, faute d’amour et de dilection 1 * ? #
« Oh ! que vous me fîtes un jour grand plaisir de me recommander la sainte humilité ! Car, savez-vous, quand le vent s’enferme dans nos vallées, entre nos montagnes, il ternit les petites fleurs et déracine les arbres, et moi qui suis logé un peu bien haut en celte charge d'évêque, j’en reçois plus d’incommodité. O Seigneur, sauvez~nous, commandez à ces vents de vanilé,et une grande tranquillité se fera*. »
Les bénédictions et les grâces dont Dieu le favorisait ne l’élevaient pas plus à ses yeux que les louanges des hommes. « Que j’ai trouvé un bon peuple parmi ces hautes montagnes! écrit-il à sainte Chantal. Quel honneur, quel accueil, quelle vénération pour leur évêque! Avant-hier j’arrivai en cette petite ville tout de nuit, mais les habitants avaient tant fait de lumière que tout était au jour. Ah ! qu’ils mériteraient bien un autre pasteur 5 ! »
« Quand je considère notre pauvre petite et humble Visitation qui apportera tant de gloire à Dieu, encore ai-je — quelque consolation d’être l évêque^le ce diocèse : au moins y aurai-je fait ce bien. Mais, si cet évêché avait un Hilaire, un Augustin, un Ambroise, ah! ces soleils dissiperaient les ténèbres de l’erreur. Toutefois je m’arrête et je dis comme les gens de notre Évangile : Dieu a bienfait toutes choses 4 . >
« Le cœur de mon peuple est maintenant presque tout mien. Il y a toujours quelque chose à dire, car je fais des fautes par ignorance et imbécillité; parce que je ne sais pas toujours rencontrer le bon biais. Sauveur du monde, que j’ai de bons désirs! mais je ne saisies parfaire 6 . »
1 Lett.DccxL. — *Lett. xcivà sainle Chaulai. — s Lett. xci? èsain'o
Chantal. — 4 Lelt. cccxxxn à un ecclésiastique. — * Lelt. i.xixiii.
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a Si vous saviez, disait-il à une personne de confiance, connue Dieu.traite mon cœur! Vous en remercieriez sa bonté, et le supplieriez de me donner l’esprit de conseil et de force pour exécuter les inspirations de sagesse et d’intelligence qu’il me donne. »
« Hélas! me disait-il à moi-mème, rapporte l’évêque de Belley, que le Dieu d’Israël est bon à ceux qui sont droits de cœur, puisqu’il l'est lant pour ceux qui en ont un tel que le mien, si misérable, si peu attentif à ses grâces, et si courbé vers la terre ! »
« Mon Dieu, je tremble quelquefois de la peur que j’ai d’avoir mon Paradis dès ce monde. Je ne sais proprement ce que c’est que l’adversité. Je ne vis jamais le visage de la pauvreté. Les douleurs que j’ai ressenties ne sont que des égratignures qui n’ont fait qu’effleurer la peau. Les calomnies sont des croix de vent, dont la mémoire périt avec le son. C’est peu que l’exemption des maux ; mais de biens, et spirituels et temporels, j’en regorge et en suis comme inondé. Et au milieu de tout cela, je demeure insensible dans mes ingratitudes... Ali! de grâce, aidezmoi quelquefois à remercier Dieu ; et priez-le que je ne mange pas mon pain blanc le premier !
«11 connaît bien ma faiblesse, de me traiterainsi en enfant, et de me donner du lait sans viande plus solide. Quand me fera-t-il la grâce, après avoir tant respiré ses faveurs, de soupirer un peu sous la croix, puisque pour régner avec lui il faut souffrir avec lui' 1 ! »
On le félicitait, un jour, du bien que faisaient ses livres. Il répondit : « Je ressemble à l’échelle qui fait monter les gens en un lieu où elle ne va jamais. Mes livres et mes prédications sont comme des enseignes de logis, qui
1 Esprit, p. X, ch. xvm.
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appellent le monde à faire bonne chère, tandis qu’elles passent la nuit au froid et à la pluie. Je voudrais être ee qu’on croit que je suis l . » Il disait de même à un gentilhomme qu’il avait converti : « Je suis comme un luth sourd à ses propres accords, ou comme un écuyer tranchant, qui distribue tout à autrui et ne garde rien pour lui *. »
Une supérieure de la Visitation lui manda un jour quelle Sentait une grande répugnance à recommander à ses filles une perfection qu’elle n’avait pas. « Hélas, ma fille, lui répondit il, si personne ne servait aux Ames que ceux qui n’éprouvent point de difficulté dans la pratique des vertus et qui sont parfaits, Vous ri’auriez pas de père en moi. Il ne faut pas laisser de soulager les autres, encore que l’on soit en perplexité. Combien y a-t-il de bons médecins qui ne sont guère sains? Et combien se fait-il de belles peintures par des peintres fort laids 5 ? »
« Ce n’est pas être hypocrite de ne pas faire si bien que l’on parle, car, Seigneur Jésus, où en serions-tiods? Il faudrait donc qiie je me tusse, de peur d’être hypocrite, puisque, si je parlais de la perfection, il s’ensuivrait que je penserais être parfait. Non certes, ma très-chère fille; je ne pense pas être parfait pour parler de la perfection, non plus que je ne pense être Italien pour parler italien. Hais je pen$e savoir le langage de là perfection, l’ayant appris de ceux avec qui j’ai cbnvergé*. Je ne dis rien que je n’aie appris des autres 5 .a
Du reste, ce ne fut point par inclination ni dans le désir de paraître qu’il publia les ouvrages que nous avons de
1 Déposit. de sainte Chantal. — 2 * Vie, par l'abbé de Longuelerre,
p. 8. — 5 Lelt. cxciv. — 4 Lelt envi, suppléai. — 5 Prêt*, du
Traité de l’Amour de Dieu,
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lui; et, s’il a ainsi établi et immortalisé sa réputation, ou peut dire que ç’a été à son insu et contre son gré.
u Je ne fais pas profession d’être écrivain, dit-il : la pesanteur de mon esprit, et la condition de ma vie, exposée au service et à l’abord de plusieurs, ne sauraient me le permettre. Les esprits médiocres doivent se contenter du dire, où l’action, la voix, la contenance, donnent du lustre à la parole; et par conséquent le mien, qui est des moindres, ou, à tout rompre, de la plus basse trempe des médiocres, ne peut réussir que médiocrement en cet exercice. C’est pourquoi j’ai fort peu écrit et beaucoup moins mis en lumière, et je ne l’ai fait que par rencontre et occurrence *. »
Le succès aussi éclatant qu’imprévu de son Introduction à la vie dévote ne le fit pas sortir de ces sentiments, non plus que les attaques passionnées auxquelles elle fiit en butte. À la tête de son Traité de V Amour de Dieu> il fit, en quelques mots simples et modestes, l’apologie de la doctrine qu’on avait essayé d’incriminer, parce que, la vérité ne lui appartenant pas, il ne croyait pas pouvoir en faire le sacrifice; mais, pour ce qui était de son œuvre et de son travail, il l’abandonna sans réserve à la critique, et devança lui-même toutes les censures. « S'il se trouve des besognes parfaites en ce monde, dit-il, on ne doit pas les chercher dans ma boutique 1 2 . » Puis il ne songea plus qu’à prier Dieu et ses saints Patrons de rendre ses peines utiles à. quelques âmes.
« Avant que je fusse évêque, ajoute-t-il, me trouvant avec plus de loisir et moins d’appréhension pour écrire, j’ai dédié mes petits ouvrages aux princes de la terre,
1 Préfaces du Traité de l’Amour de Pieu et des Controverses. —
* Lett. r.ccxx.
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mais maintenant qu’accablé de ma charge j’ai mille difficultés d’écrire, je 11e consacre plus rien qu'aux princes du ciel, afin qu’ils m’obtiennent la lumière dont j’ai besoin, et que, si telle est la volonté divine* ces écrits aient une naissance fructueuse et profitable à plusieurs 4 . »
Du reste, il était toujours prêt, autant que la vérité et la gloire de Dieu le lui permettaient, à prendre le parti de ses détracteurs contre lui-même. Ayant appris, comme nous l’avons dit, qu’un religieux, autrefois son collaborateur dans le Chablais, avait fait contre lui un rapport désavantageux au souverain Pontife, et qu’il avait obtenu une certaine créance, il crut devoir assurer Sa Sainteté, de sa bonne volonté et de son applicâtion aux devoirs de sa charge. « Mais, ajoule-t-il dans la lettre qu’il écrivit à ce sujet, je n’en confesse pas moins que je n’use pas de toute la diligence qui serait peut-être nécessaire. Je puis dire seulement que je suis fidèle et sincère en ce qui , dépend de moi, et l’on ne trouvera pas, dans ma conduite, de perfidie ni de manque de courage, quoique je sois dépourvu de force et de talents naturels *. »
Tandis qu’il parlait de lui-même avec tant d’humilité, il s’efforçait en toute occasion de relever et d’exaller le mérite des autres \
À son retour de Milan, où il élail allé offrir ses actions de grâces au tombeau de saint Charles, il dit à son peuple, rassemblé pour le recevoir : « Je vous rapporte la bénédiction du saint archevêque. En rentrant ici, je suis forcé de répéter les paroles que saint Antoine disait à ses disciples, après avoir visité la cellule de saint Paul : « Je « viens d’honorer les vestiges de la sainteté d’un grand
1 Préf. du Traité de l’Amour de Dieu. — * Lett. cw, à un cardinal.
— 5 Déposit. de sainte Chantal.
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t serviteur de Dieu, auprès duquel je ne suis qu'une om- « bre et un fantôme d'évêque, indigne de baiser la trace « de ses pieds 1 * * ! »
Lorsque son frère lui fut donné pour coadjuteur, il s en réjouit d’autaut plus qu’il n’avait contribué en rien à sa nomination. Il alla recevoir avec- une grande pompe le nouvel évéque aux portes de la ville, à son arrivée de Turin où il avait été sacre ; il se mit ensuite à sa disposition pour l’instruire des devoirs de son état et des besoins du diocèse; il le fit officier pontificalemeut et conférer les saints Ordres; enfin il lui céda partout la première place et n'oublia rien pour lui concilier la confiance et la vénération. On lui disait quelquefois qu'il en faisait trop et qu'il compromettait sa propre autorité : « Non, répondaitil, il faut que mon frère croisse et que je m’abaisse, qu’il agisse et que je me repose *. Ou je suis trompé, ou monseigneur de Chalcédoine 5 réparera bien des fautes que j'ai faites en ma charge. J’ai failli en tout, hormis l’affection; mais ce frère est d’un esprit zélé, et, ce me semble, brave homme pour réparer mes méfaits \ • ê
« Il ne se peut croire, disait-il encore, combien mon frère témoigne d’esprit et de vertu auprès de Madame et des Princes, dont il est aumônier; je commence d'ètre connu et aimé, parce que je suis son frère 5 . b
Cette disposition à se mettre au-dessous des autres ne se démentait jamais, a J’ai toute ma vie, disait-il un jour, désiié le plus bas lieu, et j’appréhendais tellement d’être évéque, que c’était une peine pour mon cœur de me trouver dans une compagnie où il n’y avait pas de prélat auquel je me pusse soumettre. Aussi, sans la considéra^
1 Année de la Visit., p. 169. — * Année de la Visit , p. loi. —
5 C'était le titre de son frère. — 4 Lett. cccclxui.* — 5 Lett. ccrcxuv
à sainte Chantal.
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tion de la volonté de Dieu, j’eusse bien préféré porter l’eau bénite, en simple ecclésiastique, et vaquer au salut du pauvre peuple, que de me montrer la crosse à la main et la mitre en tête *. »
11 n’élait pas moins prompt à céder au sentiment des autres qu’à déférer à Leur mérite. « Je parle simplement devant Notre-SeigneuL, disait-il à sainte Chantal, et à vous à qui je ne puis parler que purement et candidement: je ne pense pas tant savoir que je ne sois très-aise, je dis extrêmement aise, de me démettre de mon sentiment, et de suivre le jugement de ceux qui doivent, par toute raison, en savoir plus que moi *. »
Souvent il s’excusait d’oser dire ce qu’il appelait ses petites cogitations 3 , et il renvoyait ceux qui le consultaient à d’autres qu’il jugeait plus éclairés que lui. «Or sus, disait-il, vous avez là Moïse et les Prophètes, c’est-àdire tant d’excellents serviteurs de Dieu : écoutez-les. J’ai tort de vous parler si longuement 4 . »
Lorsqu’il se rencontrait avec d’autres ecclésiastiques, jamais il ne pr Aiait de lui-même le premier rang; et, autant qu’il pouvait, il profitait de quelque prétexte pour le leur faire accepter.
Étant encore simple prêtre, il voyagea un jour dans le Chablais avec le recteur Marriguier. Ils récitèrent l’office ensemble, mais jamais François ne voulut présider. «Vous êtes curé, dit-il à son compagnon, c'est à vous que cet honneur appartient. »
Un matin, tandis qu’il faisait sa retraite au collège des jésuites à Chambéry, François, étant descendu à la sacristie pour dire la messe, trouva un prêtre déjà revêtu des ornements sacerdotaux, tout prêt à monter à l’autel.
* De Gambis. — * Létt. cxxi à sainte Chantal, supplément
* Lett. cxii à sainte Chantal, supplém. — 4 Lett. cccetxir. etc.
Hl? MILITÉ.
Celui-ci s’empressa de céder sa placé, mais jamais l’humble prélat ne voulut l’accepter; il exigea que ce prêtre allât à l’autel, et attendît en priant qu’il fut revenu, pour y monter lui-même 1 .
Il en agit de même â Lyon le jour de Noël, l’avant-veille de sa mort. « Il était tard lorsqu’il arriva à la chapelle des Yisitandines, parce qu’il avait dû aller confesser le prince et la princesse de Piémont. Un prêtre allait partir pour l’autel ; il ne permit pas qu’on l’arrêtât, disant gracieusement qu’il lui serait avantageux d’avoir quelque temps pour se recueillir. Et il se mit à genoux dans un coin de la chapelle en attendant que ce prêtre eût dit ses trois messes, selon sa dévotion *. »
On conçoit après cela qu’un tel prélat s’entendît peu en étiquette et que les questions de préséance lui parussent frivoles.
« Un ecclésiastique qui devait prêcher un sermon de vêture refusa de le faire, parce qu’un autre qui lui était inférieur en dignité devait officier. On lui en donna avis, et voici ce qu’il répondit :
« Je confesse qüe je n’enlends rien à toutes ces consi- « dèrations cérémoniales, parce que je n’y ai jamais pensé. « Quatre bonnes fois pour le moins, j’ai prêché à Paris, à « la réception de religieuses, tandis qu’un simple prêtre « faisait l’office. Une fois j’ai fait la réception, et un père « jésuite a prêché, et en l’un et en l’autre cas, je ne lais- « sais pas d’être ce que je suis. Mais je confesse aussi que t c’est une vraie humanité à ce bon père de croire qu’il « importe à sa réputation de faire ou de ne pas faire l’of- « fice, surtout n’avant pas le talent de la prédicatiou... « Que faire pourtant parmi ces imaginations?
1 Dcposit. — * Vie par Charl. Aug.
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« Je vous assure qu'une fille de considération se fai- « sant carmélite, je fis l’exhortation, et M. Duval, docteur « en théologie, fit l’office. Il eût cependant mieux prêché •« que moi et moi mieux officié que lui... 0 Dieu! à quoi « demeurons-nous attachés! Qui a son cœur et sa préten- « tion en Dieu ne se laisse point aller aux agitations des « créatures, et qui l’a au ciel n’esl point tourmenté des « vents de la terre, disait saint Grégoire à deux évêa ques. »
Personne ne fut plus éloigné que lui du faste et de l’éclat. « Certes, dit-il, de mon humeur j’aime la modestie l . * Il l’aimait aussi par raison et par vertu.
« Un jour qu’il prêchait à Paris, à la chapelle de la Visitation, il trouva à la porte une magnifique voiture qu’un seigneur de la cour, venu au sermon, mettait à sa disposition, à cause de la pluie qui tombait. 11 la refusa avec politesse, et s’en revint à pied, préférant l’incommodité de ce modeste retour à la pompe d’une voiture de grand seigneur. Sur quoi un ecclésiastique de qualité qui l’accompagnait, ayant témoigné quelque chagrin d’être obligé de marcher dans la boue, l’évêque, pour lui faire la correction fraternelle, dit aux autres en souriant : « Voyez- « vous, monsieur l’abbé? II a encore un peu de vanité*.»
Une simplicité austère régnait sur son extérieur comme dans sa maison. «Lorsqu il partit pour Paris, ses amis lui conseillèrent de se faire sacrer et de prendre l’habit violet, afin d’obtenir une réception plus honorable. Mais il s’y refusa et répondit humblement : « Tant que Dieu « nous laissera monseigneur notre évêque, je ne chan- « gérai pas de rang dans l’église ni de couleur dans mes « habits*. »
1 Lett. ccxxxii. — * Vie, par Charl. Àug. — 5 Année de la Visât.,
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Lorsqu'il eut été sacré, ses habits de dessus furent de serge violette, décents et propres dans leur simplicité; mais ceux de dessous furent toujours de peau, ou bien faits des restes de ceux de dessus et presque toujours rapiécés *.
« Un jour, rapporte M. Camus, il me dit en me montrant un habit qu’on lui avait fait, et qu’il portait sous sa soutane : « Mes gens font de petits miracles; car avec une « vieille robe ils m'ont fait cet habit tout neuf; ne m'ont- « ils pas fait bien brave? — Vraiment, lui repartis-je, ce « miracle l'emporte sur celui des enfants d’Israël dont les « habits ne s'usèrent point durant leur séjour de quarante « ans au désert; les vôtres s’usent et ils redeviennent neufs « après qu'ils sont usés *. »
Toutefois ce charitable prélat n’avait rien .d’affecté dans son austérité. «Il a été toute sa vie ennemi de l’ostentation 5 . Jamais il ne faisait des mystères ni rien qui donnât de l'admiration à ceux qui ne regardent que l'écorce. Point de singularité, pas d'action d’éclat ni de ces grandes vertus qui éblouissent les yeux de ceux qui les regardent, et qui ravissent le vulgaire. Il se tenait dans le train commun, mais d'une manière si divine et si céleste que rien dans sa vie n'était plus admirable que cela 4 . 11 se proposait, disaitil, d’imiter par là Notre-Seigneur, qui dans les jours de sa vie mortelle a voulu se rendre semblable à ses frères en toutes choses, excepté le péché. »
« Ce bienheureux me disait souvent, rapporte l’évêque de Belley, que notre conversation extérieure devait ressembler à l’eau, dont la meilleure est la plus claire, la plus simple et celle qui a le moins de goût 5 . n
* Déposit. — * Esprit, liv. II, ch. xvn. — 5 Charl. Àug., liv. — 4 Lett. cxxi de sainte Chantal, — 5 Esprit, p. IV, ch. i.
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Un prélat vint un jour le visiter â Annecy ; sur le soir, le bienheureux vint dans sa chambre l’avertir que le souper étâit prêt. C’était un vendredi. « Souper, dit ce prélat, je ne soupe pas aujourd’hui. C’est bien le moins, ce semble, de jeûner une fois par semaine, i Aussitôt François lui fait porter la collation dans sa chambre et va souper avec ses aumôniers. Ceux-ci lui parlent avec admiration de l’exactitude de son hôte et de sa ponctualité à ses exercices de piété dont il ne rabattait jamais rien, en quelque lieu qu’il se trouvât . Le saint évêque ne dit rien sur l’heure, mais, s’entretenant ensuite sur ce sujet avec M. Camus: « Yoyez-vous, lui dit-il, il ne faut pas être si attaché aux exerdces, même les plus pieux, qu’on ne sache pas les i nterrompre quelquefois. Autrement, sous prétexte de fermeté d’esprit et de fidélité, il se glisse dans ces pratiques un certain amour-propre très-délié, qui fait que l’on quitte la fin pour le moyen. Dans ce cas-ci en particulier, un jeûne de vendredi omis ou différé en eût caché bien d’autres; et ce n’est pas une petite vertu que de cacher ses vertus. Vous savez ce qui arriva à ce roi d’Israël qui perdit tou s ses trésors pour avoir pris plaisir à les montrer aux ambassadeurs d’un prince barbare : Crede mihi , benè qui latuit , benè vixit. '>
Ce fut surtout à l’égard des austérités et des mortification qu’il fut fidèle à cette maxime. Il sut toute sa vie se servir si adroitement de tous les instruments de pénitence et les cacher si soigneusement, que jamais celui qui le servait à son lever et à son coucher ne s’en aperçut : sa mort seule a révélé ce mystère et découvert ses secrets *.
Il craignait tout ce qui attire le regard des hommes, tout ce qui flatte la vanité; c’est pourquoi il se tenait, au-
1 Esprit, p. IV, ch m.
HUMILITÉ. 55
tarit qti’îl pouvait, éloigné de la cour et des grandeurs.
« Les grandes villes et les grands honneurs ne sont pas mon élément, disait-il ; j’y suis comme une statue hors de sa niche : un embarras et un obstacle *. »
Au contraire, c’était une joie pour lui de converser avec les gens du peuple, et de s’entretenir familièrement avec les plus pauvres.
« Une fois, dit l'évêque de Belley, comme j’étais ert bateau avec lui sur le lac d’Annecy, les bateliers qui ramaient l'appelaient : Mon père, et traitaient avec lui assez familièrement. — Voyez-vous ces bonnes gens, me disait-il, ils m’appellent leur père, et c'est la vérité qu’ils m’aiment comme des enfants. Oh! qu’ils me font bien plus de plaisir que ces faiseurs de compliments qui m’ap pellent Monseigneur *. »
« Par esprit d’humilité, quand il allait en ville, il ne souffrait pas que ses laquais tissent détourner les passants pour lui faire place. Il saluait les pauvres et les entretenait volontiers. Il aimait les fonctions qui le rapprochaient d’eux, et qui sont les plus obscures, comme de visiter les indigents et les malades, de confesser les servantes et les plus humbles artisans, d’écouler le3 doléances des paysans, de les concilier et quelquefois de servir de parrain à leurs enfants 5 . »
« Au début de son ministère* lorsqu’il travaillait dans le Chablais, comme simple prêtre, il ne demandait aucun honoraire pour ses fonctions, mais il avait coutume de recevoir les petits présents qu’on lui offrait, même dans l’administration des sacrements. C'était une chose édifiante de voir de quel œil et de quel cœur il acceptait en ces occasions une poignée de noix, de châtaignes, ou bien
1 Vie, pdrChart. Aug. — * Esprit, p. IV, ch. zm. — 5 Déposit.
HUMILITÉ
des pommes et des œufs, que les enfants elles pauvres lui présentaient. Quelques-uns lui donnaient des sous, des doubles ou des liards, qu’il recevait humblement avec actions de grâces. 11 acceptait même des trois ou quatre sous pour dire des messes, et il les disait avec un grand soin. Ce qu’on lui donnait en argent, il le distribuait luimême aux indigents qu’il rencontrait au sortir de l’église; mais, pour les fruits, il les emportait, les mettait sur les tablettes de sa chambre, ou les donnait à son économe, à condition qu'on les servit à table, disant quelquefois: Labores manuum tuarum quia manducabis , buatus es et benè tibi erit\. »
L’amour de la simplicité ne le quitta jamais. « Vous me connaissez, écrivait-il à sainte Chantal, j’aime la simplicité en la mort et en la vie *. » En effet, comme il était sur son lit de mort, le vicaire général de l’évêque de Lyon lui demandant s’il ne voulait pas qu’on exposât pour lui le saint Sacrement à la chapelle de la Visitation : « Je 11 e le mérite pas, » répondit-il. Et, comme on lui suggérait de dire à Dieu les paroles de saint Martin: Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail : « Non, dit-il, je suis un serviteur inutile; » ce qu’il répéta jusqu’à trois fois. Enfin, quand on ouvrit son testament. on vit qu’il demandait, s’il mourait à Annecy, d’être enterré au milieu de l’église de la Visitation, pour y être foulé aux pieds des passants, et qu’il défendait de mettre plus de douze cierges autour de son cercueil 5 .
Telle fut l’humilité de ce saint évêque, sincère, constante et profonde, sans être jamais triste ni pusillanime. « L’humilité qui ne produit pas la générosité est indubitablement fausse, disait-il; car cette vertu ne consiste pas
* Esprit, p. IV, ch. xxiu. — * Lelt. dccxlv. — 3 Déposit.
MORTIFICATION
seulement à nous défier de nous-mêmes, mais aussi à nous confier en Dieu. La défiance de nous-même et de nos propres forces produit la confiance en Dieu, et de cette confiance naît la 'générosité d’esprit 4 . »
« L’abaissement .et le mépris de soi, disait-il encore, doivent être pratiqués doucement, paisiblement, constamment, et non-seulement avec suavité, mais avec allégresse et gaieté de cœur. »
C’est ainsi qu’il la pratiqua toujours. * Encore que je me sente misérable, dit-il, je ne m’en trouble pas, et quelquefois j’ensuis joyeux, pensant que je suis une vraie bonne besogne pour la miséricorde de Dieu *. »
« M. de Ohalcédoinc m’a corrigé, écrivait-il une autre fois à sainte Chantal, en parlant des pieux excès auxquels TentraSnait sa charitable condescendance : nous vivons avec plus de règle. Mais, ajoutait-il avec une grâce et une naïveté charmantes, il m’échappe toujours de faire quelques fautes; et, bien que ce soit peu, néaumoins mes vieilles habitudes m’étant imputées, on m’en compte une pour trois *. »