HORS
Après quatre jours de recherches, on Jjoignit enfin le vaisseau, proche de Baticala. Les Pères, les Frères et les enfants se rendirent à bord : les enfants, couronnés de fleurs et des palmes à la main, chantaient le Gloria in excelsis. Les gens de l'équipage avaient décoré le vaisseau de festons et de banderoles. Quand le corps passa du vaisseau dans la barque, il y eut grandes et nombreuses décharges d’artillerie.
À la nuit tombante, la barque s’arrêta proche d’un ermitage de Notre-Dame, distant de Goa d’une demi-lieue. La Semaine-Sainte était commencée : on n’en voulut pas moins décorer richement les autels, — et nos Pères durent travailler pour obtenir que l’on se contentât d’une sonnerie modérée des cloches : un grand nombre demandaient qu’on les sonnât à toute volée, et à la cathédrale, et dans toutes les paroisses. Le Vice-Roi et le Chapitre se rendirent.au-devant du corps. Quant au peuple, 1l remplhissait à tel point les rues et les places, quon ne pouvait qu'à grand'peine avancer. Avec nous marchaient quatre-vingt-dix enfants de la Doctrine chrétienne, vêtus de blanc et des cierges en main. Le corps arriva enfin dans notre église, et là, durant trois jours et trois nuits, la multitude n’a cessé de le vénérer, avec une dévotion et une joie indicibles, chacun lui baisant les pieds et y faisant toucher chapelets, reliquaires et autres pieux objets. Il nous fut impossible d’y mettre le moindre empêchement. Encore, après ces trois jours, le peuple ne voulant pas se priver de voir le corps du Père François, fallüt-1l lexposer en avant du maîtreautel, après lavoir enfermé dans une châsse préparée à cet effet.
Grande est notre joie de posséder un tel trésor, — et plus wrande la joie de penser que l’âme du Père François est devant Dieu, priant pour nous.
Le corps est revêtu d’un surplis et d’une aube très riches, qui, après être demeurés longtemps dans la chaux, sont aussi
nets que si l’on venait de les faire. Les mains sont croisées et rattachées lune à l’autre par un cordon, aussi frais que s’1l
sortait de chez le marchand.
Instruit du bien si grand qui se produit au Japon, le Provincial songea à y envoyer un Père, à la place de M° Francois, et 1} s’offrait lui-même à ce labeur ; mais 1l appréhendait que le Vice-Roi ne lui refusât la permission. Or, 1l advint une chose où l’on pût reconnaître le doigt de Dieu et l’intervenuon du Père François : le Provincial entrant chez le Vice-Roi, le trouva occupé à lire une lettre qui lut arrivait d’un des Rois du Japon. Ce Roi lui disait combien vivement il désirait que les Pères vinssent prècher l'Évangile dans son pays, vu le grand bien qui s’y faisait par leurs prédications. Comme donc le Père Melchior entrait, le Vice-Roi lui dit, pour premières paroles : « Que faites-vous donc, mon Père, et pourquoi
n'allez-vous pas au Japon? » Je ne viens, [ui répondit le Père, que pour vous demander la permission de parür.
Il se hâta, en effet, de faire les préparatifs, et 1l s'embarqua, avec le Père Gaspard Vilela, cinq Frères et cinq enfants de la Doctrine. Il a emporté, pour s’en revêtir, quand il visitera les rois du Japon, Paube, dont j'ai parlé plus haut, qui recouvrait le corps du Père François.
Ah! mes très chers frères, que ne devons-nous pas à ce bon Père, pour les saints exemples qu'il nous a laissés! Que de travaux, que de mépris, que d’injures n’a-t-1l pas supportés dans ces pays infidèles, où 1l a gagné tant d’âmes à Dieu! Quand on entend le récit de ces choses, on à peine à croire qu’un homme puisse tant souffrir ; et lui, 1l a traversé tous ces maux allégrement : on Pa vu aussi joyeux à la fin qu’au premier jour (estando tan alegre al cabo, como al principio).
Il est mort sur une hauteur (sterra) déserte, en une sorte
de cabane faite de paille et de branchages, aussi dénué de consolations et de secours humains qu'abondamment pourvu de consolations divines. On nr'a dit que quelques Portugais, dont le vaisseau mouillait dans le port voisin, informés de sa maladie, montèrent à la sterra, où ils le trouvèrent quasi mourant, et qu'ils demeurèrent près de lui, jusqu’à linstant où sa sainte âme alla à Dieu. Ce fut le > décembre 1552. Que Dieu soit béni de tout, et à jamais.
L'indigne serviteur de la Compagnie de Jésus,