‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 111 sur 144 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

OÙ L’ON A RÉUNI QUELQUES EXTRAITS DES PROCÈS RÉ= SUMANT LA VIE APOSTOLIQUE ET SAINTE DE FRANÇOIS DE XAVIER.

« Tout ce que François a fait de supérieur aux forces de la nature n’apparaît plus merveilleux quand on le rapproche de ses admirables vertus. » Ainsi parle Bartoli (Asta, p. 387); et le P. Alexandre Valignani : € Ce qui me ravit dans François de Xavier, c'est sa grande âme, c’est son grand cœur; c’est de le voir si admirablement tout à ses frères et, en même temps, tout à Dieu.» Là est, en effet, la plus vraie beauté, la plus vraie gloire de François. Il n’est qu'instrument de Dieu dans ses miracles : ce n’est pas la vertu de son pied qui change en eau douce l’eau de la mer. Sans doute, François est un instrument aimé, et le don de prophétie, le don de miracles est, pour lui, une récompense; mais 1l ne répugne pas que Dieu prophétise par une bouche haïe : la bouche de Caïphe prophétisa. Où François

est el apparaît plus agent, c’est dans ses vertus, et tous les agrandissements de son cœur furent Pouvrage de Dieu avec lui.

Les épis glanés dans les procès de la canonisation de François, et ci-dessous réunis en gerbe, sont des attestations glorifiant ce plus vrai et plus haut mérite du Saint. Nous ne changerons rien au langage des témoins :

Tout le temps que le P. Maître François alla par lPInde, nous le vimes toujours vivre comme un très bon religieux, un ami de Dieu. Il s’alimentait d’aumônes; il dormait en de pauvres réduits ou à Phôpital. Il visitait et soignait les malades ; il prèchait; il enseignait la doctrine chrétienne aux prisonniers. Où qu'il se transportÂt, il travaillait à la conver-

sion des infidèles, et administrait à tous les sacrements. On

Va vu persévérer dans l’exercice de ces mimistères plus qu’au-

cun autre homme de ce monde.

Dès qu'il arriva à Goa, il se mit à travailler, enseignant la doctrine à toute sorte de gens. On le voyait visiter continuellement les prisons (caderas) et les hôpitaux, pour y entendre les confessions, et cela, avec une admirable dévotion et joie spirituelle. Il donnait aux malades des soins de jour et de nuit; 1l assistait les mourants et ensevelissait les morts.

était un tel labeur, que ceux qui en étaient témoins étaient

dans la stupéfaction (espanto).

Dès qu'il fut informé des nécessités de la chrétienté de:

Comorin, 1l voulut s’y rendre. On alla dire au Vedor de

Fazenda, Cosme Anes, qu’il fallait le pourvoir de quelque

bagage d’objets nécessaires. Le Vedor se mit en devoir de le faire; mas le P. François lui dit : « J’ai déjà des bottes et

un parasol; » et il partit, sans se munir de beaucoup d’autres choses dont la nécessité n’est pas moindre en ces climats.

Dès les premiers jours, la seule considération de sa vie lui gagna la confiance de tous. Le matin, après avoir dit ses

Heures, il prenait un enfant, avec croix à la main, et il allait

par le lugar, demandant s’il y avait ou des morts à ensevelir, ou des malades à Roses ou des enfants nouveau-nés à baptiser, ou autres qui voulussent le baptême. Là où ül trouvait quelque chose à faire, il commençait par réciter, à haute voix, les yeux et les mains vers le ciel, le Credo et les Commandements. Là, accourait bien du monde. Sur les ma-

Jlades, il récitait un évangile, et sur les défunts l'office des

morts. Il allait ainsi jusqu’à dix ou onze heures, et, en attendant, un enfant lui amassait les autres enfants pour la Doctrine. Quelle que püt être sa fatigue, il ne HERBE pas d’enseigner la Doctrine aux enfants.

Rentré au logis, il priait ou se reposait un peu, tandis qu’on lui préparait un pauvre diner. Pero Fernandez, qui fut

son serviteur, disait que Maître François souvent faisait la

cuisine, et puis la partageait entre lui et les enfants qui le servaient. Son manger habituel était du riz mal apprêté, du poisson plus mal apprêté encore, du lait aigre (azedo) mêlé au riz; ou bien, les ; jours de régal (por festa), quelque galette (bolo) de riz. Il disait à ceux qui étaient sous son autorité (seus subditos) : « Mangez autant qu'il vous est nécessaire pour servir Dieu; mais ne mangez pas pour vous-mêmes : faites-le, vous proposant de soutenir le corps, et de dépenser

ses forces au service de Dieu. »

Le dîner achevé, il donnait audience aux chrétiens, pour leurs difficultés ou différends. Le soir, et quelquefois la nuit,

il allait où il pensait trouver plus de gens assemblés, et 1l y

préchait ce que Dieu lui inspirait.

Si les Rois du pays ou les capitaines persécutaient les chrétiens, lui les protégeait fortement.

Le dimanche, il réunissait tout le peuple, soit dans l’église, soit sous un hangar de branchages (ramada), qui en tenait lieu, et là, il les instruisait en langue malabare, qu'il avait, pour cela, apprise.

Il allait, visitant toutes les chrétientés et faisant partout les mêmes exercices, depuis Tramancanor jusqu'à Berinjao ; et jamais il ne passait un mois ni même vingt jours en un même lieu. C’était toujours à pied, et quelquefois déchaux, qu'il allait d’un lieu à un autre. Partout, 1l établissait des Maîtres pour conserver et continuer l’enseignement de la Foi.

On le vit toujours mal vêtu, très humble, simple, dégagé de toute prétention à l’honneur, de toute vanité, et cela, plus qu'aucun autre que l’on ait jamais vu. Il avait une soutane très vieille, rapiécée (remendada), une sale (une casaque, saio) et un bonnet fort usés. Quelqu'un, qui vécut longtemps avec lui, ne se souvient pas d’avoir vu au lit de Maître François ni matelas, ni draps, mais seulement un oreiller (almofada). Martin Afonso de Sousa, gouverneur, lui envoya une courtepointe, une casaque de drap de Portugal de première qualité et deux barils de vin; il donna le tout aux pauvres, sans jamais user de la casaque ni goûter le vin.

Son abstinence était grande : 11 mangeait, uné fois le jour, et bien peu. S'il mangeait de la viande, ce n’était guère que lorsqu'il se trouvait en compagnie et qu’elle lui était offerte. Il s’ingéniait (il travaillait beaucoup) pour n'avoir pas à boire de vin, et 1} ne mangeait pas de pain, alors même qu'il en avait sous la main. À Ja table cependant des Portugais, il mangeait et buvait ce qu'on lui donnait, pour ne pas Scandaliser ou ne sembler pas hypocrite (Aypocrita). Le moment venu de se retirer, 1l donnait aux convives une collation spirituelle.

Allant sur un vaisseau, de Négapatam à San Tomé, le P. François ne prit aucune nourriture, depuis le jour du départ, dimanche de Lazare (dimanche de la Passion), après dîner, jusqu’au samedi avant les Rameaux. Le vaisseau, quasi tout ce temps, était mouillé à l’ancre. Un de ses amis lui demanda s'il voulait manger, s’offrant à tuer une poule, afin qu'il prit au moins un peu de bouillon. Maître François ne voulut pas, mais il le pria de lui faire un bouillon d’oignons (cebolas). Il en but, sans prendre autre chose : de quoi cet homme fut tout étonné (se espanto), le Père n’ayant rien mangé depuis cinq Jours passés. Qu'il n’eût rien mangé, cet homme le sut de deux personnes qui venaient avec François et logeaient dans sa cabine.

IT

Comme il avait travaillé à Goa et à Comorin, ainsi il fit partout où 1l alla prêcher la Foi : à Malaca, à Amboïno, à Moluco. On à su de ceux de Moluco que, sa messe dite, 1l employait tout le jour à confesser ou à enseigner la Doctrine dans l’ermitage de Notre-Dame da Barra: et si grand fut le travail qu'il eut à Amboïno, lorsque les deux flottes, portugaise et castillane, s’y rencontrèrent, que ceux qui en furent témoins

en demeuraient dans la stupéfaction.

On avait si grande estime de sa vie et de ses vertus, que lorsqu'on disait qu'il prêchait quelque part, tous couraient l'entendre.

Les pénitents de Maître François ressentaient une vive impression de dévotion, de joie, tandis qu’il leur administrait le sacrement de la réconciliation. C'était avec un accent pénétrant qu'il leur disait : « Rendez grâces à Dieu : vos péchés vous sont pardonnés ! » Tandis que le P. François m’absolvait,

j'éprouvais une telle consolation, que j’aurais voulu ne voir jamais finir la formule et les prières de lPabsolution. Il rassu-

rait, à la mort, après les avoir confessées, les âmes qui redou-

taient le plus les jugements de Dieu; comme il Iui arriva en

assistant le vicaire de Malaca, Afonso Martins, mourant. Lorsqu'il vint à Malaca, pour se rendre en Chine, une grave

maladie désolait la ville. Maïtre François ne cessa d’aller, jour

et nuit, d’un malade à Pautre; et c’est un bruit public, à Malaca, qu'aucun de ceux à qui il donna ses soins ne mourut sans sacrements, parce que, dès qu'il les visitait, ils recou-

vraient le jugement et [a force voulus pour tout bien faire.

Maître François était fort aimable (suave) en ses conversatons. Il feignait d’être 1rrité contre ceux qui péchaient, mais il n’abhorrait que le péché : on le vit toujours très modeste

; ê Ë ; 4 (honesto) et pacifique. Même quand on le vexa si fort, à

Malaca, il garda la patience. Le capitaine lui dit des paroles très vilaines (muito feias) et malhonnèêtes : lui souffrit tout cela patiemment. [l était très agréé de tous, chrétiens et imfidèles ; chacun trouvait consolation dans ses paroles. Tout ce que faisait le Père Maître François paraissait être plutôt œuvre

de la grâce divine qu’œuvre d’homme de cette misérable vie.”

Les vertus qu'on admirait en lui, l’homme n’est pas capable de les entendre, et beaucoup moins de les pratiquer.

Personne, autant que Maïître François, n’a su convertir les pécheurs. Quand 1} rencontrait un homme, marié ou non, qu’il savait être en un mauvais commerce, 1} lui disait : « Mon frère

(irmao), je viens diner avec vous. » Il y allait, faisait amitié

avec lui, et finissait par le tirer de sa mauvaise vie. À Malaca

et ailleurs, il ramena ainsi au devoir beaucoup d’hommes. Si

leurs complices étaient des esclaves, 1l les leur faisait vendre. Pour d’autres, il les leur faisait épouser. On se déterminait à

tout, pour la grande inclination qu’on avait à lui obéir : les plus hardis avaient honte d’être repris par un homme d’une vie si pure : en tout lieu, en‘effet, on le tint pour vierge et exempt de toute misère contraire à la pureté. Plusieurs abandonnaient leurs désordres pour l’amour de Maître François : il leur plaisait de lui obéir.

J’ai oui dire à ma mère et à d’autres anciens, dignes de foi, qu'il y avait, à Malaca, un homme de condition et riche qui vivait désordonnément. Le P. Maitre François s’invita, un jour, chez lui, et, à peine assis, il dit : « Je ne prendrai rien que je n’aie eu l’honneur de voir la dame du logis, mon hôtesse »; et 1l fit tant, que celle qui n’était qu’une hôtesse dans la maison vint se mettre à table. Ils dinèrent donc ainsi, Maître François, son hôte et l’hôtesse. Le diner fini, hôte et Phôtesse se levaient : Maître François ne se leva pas; il les fit se rasseoir, et 11 leur parla avec tant de charité, qu'il les détermina à se marier, et 1ls ne tardèrent pas à remplir ce devoir.

Le même témoin raconte :

I y avait, à Malaca, un marchand chinois devenu chrétien, mais qui scandalisait par ses relations avec deux esclaves de

sa maison. Maître François se fit inviter à souper, s’attarda, à

dessein, et demanda abri pour la nuit. Le marchand ne fut pas peu surpris, mais 1l s’empressa de faire disposer une chambre. Quand tout fut prêt, Maïtre François demanda qu'une des deux servantes le suivit. Plus surpris encore, le marchand dissimula ses impressions, et une servante suivit le Saint. Le marchand, peu après, se posta aux abords de la chambre. A peine Maître François fut seul avec la servante, qu'il se mit à se flageller rudement; et, offrant une discipline à la servante, il lui commanda de se frapper de même. Le marchand avait déjà compris ; 1l entra brusquement : « Père,

dit-il, à Dieu ne plaise que, pour mes péchés, vous répandiez votre sang. » François sortit avec le marchand; 1l s’entretint

avec lui, et, en quittant sa maison, il le laissa déterminé à

changer de conduite. Le marchand, peu après, renvoya les deux servantes, qui, bien dotées par lui, se marièrent.

Le Père Maître François fit beaucoup, à Malaca, pour aider les pauvres gens à se bien vêtir, les femmes en particulier : à quoi les bonnes mœurs gagnèrent beaucoup, car l’effronterie, à cet égard, était extrême. Il fit, une fois, le voyage de Malaca à Goa, principalement pour en apporter provision de toiles et draps, et aussi de ces longs voiles (mantos), qui siéent aux honnêtes femmes.

Le vieux soldat portugais Juan Pinheïro m’a raconté le fait suivant : ;

« Il y avait un matelot, grand joueur et blasphémateur (ces deux vices ne se séparant guère), qui depuis sept ans ne s'était pas confessé. Il se trouva à Chaul, quand le Père François y arriva de Daman. On lui parla du mauvais état de cette âme, et le Père, pour la sauver, s’embarqua sur le vaisseau où le matelot était engagé. La présence à bord de Maître François

ne modifia en rien sa conduite : 1l jouait et blasphémait comme

à l’ordinaire, alors même que le Saint était proche de lui et entendait. Quelqu'un l'en reprit, un jour; mais le matelot, qui venait de perdre jusqu’à ses bagages, ne répondit à l'avis qu’en redoublant ses blasphèmes. En ce moment, Maitre François était à prier dans sa cabine ; entendant le bruit, il en demanda la cause, et quand 1l sut que le matelot n'avait

plus un denier, 11 commanda à son compagnon d'aller lui remettre, de sa part, un certain nombre de pardaos, et de lui

dire de jouer encore, et qu'il gagnerait. Il n’y eut pas à prier le matelot : 1l joue, gagne tout ce qu'il avait perdu et ses

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