DOCTRINE ET FROCÉDÉS CATHOLIQUES DE FRANÇOIS DE XAVIER
Les jansénistes, Antoine Arnauld le premier, n’ont pas manqué d’exploiter, au profit de leurs erreurs, des lignes de François, que le lecteur a rencontrées (t. I, p. 431; t. IT, pp. 248 et 291) : le Saint cependant parle ici comme tous les théologiens catholiques, comme le Rituel romain, qui dit au prêtre : Ve absolvat eos qui. odia et inimicitias deponere, aut aliena, si possunt, restituere, aut proximam RCTARE ocvasionem deserere, aut alio modo peccata derelinquere.… nolunt.
Ce que François ajoute, les circonstances l'imposaient. Il s’agit ici de. l’absolution des Portugais vivant dans l’Inde : or, chez ces Portugais, il y avait généralement extinction du sens de la charité, de la justice, de la | chasteté; leur foi même était à demi-morte. Goncçalvez, qui vécut dans. l'Inde, nous l’a dit, et François nous l’a bien fait entendre. Correa et d’autres, eux aussi témoins oculaires, entrent dans des détails plus révélateurs encore. Laissant l’aspect de l’immoralité et celui des brigandages qui, bien considérés, sont, au plus haut degré, repoussants, les :nimitiés, dont parle François, n'étaient pas ce que nous imaginerions : elles procédaient du déchainement universel de trois passions violentes, qu'aucune justice humaine ne comprimait, savoir : l’ambition, la cupidité et l’impudicité; le dernier mot de ces inimitiés était, à Gôa et ailleurs, l’assassinat. Chacun, aidé de à partisans qu’il aidait à son tour, vengeait ainsi les offenses reçues, et les. . assassins, condamnés à mort, n'avaient aucune peine à subir, s'ils étaient #0 riches et puissants. Qu'on lise Correa, et l’on connaîtra les pénitents de François et de ses frères, à Goa et dans les forteresses portugaises de l'Inde, de 1542 à 1552, et l’on y verra aussi ce qu’étaient, pour les riches ou puissants, € toutes les justices de l’Inde. » Ainsi éclairé, le plus bénin des confesseurs admirera la merveilleuse bénignité de François au Hire de la Pénitence.
Arnauld se garda bien de citer ces autres lignes de François, écrites à propos des pires pécheurs : « Ce qui les aidera surtout à se tirer et des
péchés et des erreurs, c’est de communier souvent. » (T. I, p. 432.) Frandois parle ainsi, en 1549.
Deux ans plus tard, en 1551, le Concile de Trente proclamera cette doctrine romaine de tous les siècles : Salvator noster….. sumi voluit Sacramentum hoe.., tanquam antidotum.…, quo a peccatis mortalibus præservemur. (Sess, xint, c. 2.) Saint Ignace et ses compagnons, riches d’esprit romain, avaient préludé aux Souveraines déclarations du Concile. Ignace avait écrit, dès 1545 : « La communion ne laisse pas l’âme s’obstiner ni persévérer dans le péché » (Cartas, I, p. 215); et le Bienheureux Pierre Le Fèvre, dès 1543 : Præcipua remedia, quæ dari possunt et debent recidivantibus, sunt frequens communio, — et confessio que sit eidem sacerdoti. (Cartas y otros escritos, p- 369.) C'était, jusque dans les termes, un écho anticipé de la voix du Rituel romain : In peccato facile recidentibus utilissimum erit consulere ut sæpe…, si expediat', communicent.
Ce fut là précisément ce que les Apôtres jugèrent expédient.pour retenir les néophytes hors des bourbiers du paganisme, d’où ils étaient sortis par le baptème : Et quidem, ad hunc finem præservandi animam a recidivis, Apostoli communionem quotidianam concedebant primitivis christianis ; inter quos, sine ullo dubio, reperichantur similiter imperfecti et fortasse imperfectiores, ut arguitur ex Epistolis Pauli et Jacobi. Ainsi parle saint Alphonse de Liguori (Praæis, no 153). La loi de l’Eucharistie ne put être formulée par les Apôtres que comme la formule le Concile de Trente : Antidotum, quo... a peccatis mortalibus præservemur.
Près de quitter ee monde (1555), Ignaee de Loyola apprend qu’un de ses fils est tenté d’exiger des dispositions parfaites pour la communion fréquente d’âmes, chez qui la communion a restauré la vertu : le Saint lui fait dire que ces dispositions désirées seront le fruit de la communion, la communion étant excellent remède préservatif contre toute misère : Ad hoc ipsum unusquisquejuvatur frequentia Sacramentorum, ut optima medicina preservativa (Chronic., V. p. 297; Litt.. quadr., WE, p. 142); et, dès l’année 1545, après avoir écrit que « la communion ne laisse pas l’âme persévérer dans le péché mortel » il avait ajouté : « L’âme qui tombe en des fautes moindres, le sacrement vite la relève, avec de nouvelles forces, pour avancer au service de son Créateur et Seigneur »; et le concile de Trente, en 1551, dira, avec “une autorité divine : « La communion, non-seulement préserve l’âme de la rechute dans le péché mortel, mais elle va la délivrant des péchés véniels : Antidotum, quo liberemur a culpis quotidianis.
Toute cette doctrine eucharistique du Concile, Salmeron, par mandat exprès d’Ignace, l’exposa, avec Christophe de Madrid, en un livret d’or, intitulé : De frequenti usu Sacramenti Eucharistie.
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Le vœu d’Ignace et de ses compagnons, c'était le vœu de l'Eglise romaine : Optaret SS. Synodus ut. in singulis Missis, fideles adstantes… cor CE UT 5h (Sess. xx1r, c. 6); et le Concile demande aux prêtres, aux curés surtout, célé- | bration fréquente de la messe (Sess. xvint, ©. 14); il dit cela, en 1562, en 1563, après avoir, douze ans auparavant, (exhorté, prié, supplié tous les fidèles et chacun d'eux de s'assurer la permanente et perpétuelle santé de l’âme, en communiant fréquemment. (Sess. xmr, c. 8.) Le vœu de l'Église, © c’est la renaissance, sous cet aspect, des temps apostoliques, et elle entend que ce soit là le vœu de tous ses prêtres. Comment en douter, quand on écoute l’in- … terprète si autorisé de ses pensées, le Catéchisme du Concile : Parochi parati erunt fideles crebro adhortari ut, quemadmodum corpori, in singulos dies, alimentum subministrare necessarium putant, ita etiam quotidie hoc sacramento alendæ et nutriendæe animæ curam non abjiciant ; neque enim minus spirituali cibo animam, quam naturali corpus, indigere perspicium est. neque enim unius sancti : Patris Augustini ea fuit sententia : Gquotidie peccas, quotidie sume y»; sed, si quis diligenter attenderit, eumdem omnium Patrum, qui de hac re SOA Sensum Juisse facile comperiet. (Part. IL, ©. 7.) ; 36
Préludant à cette exhortation d’une, autorité si haute, saint Ignace écrivait, dès 1541, aux prêtres et aux fidèles de son pays natal : € Autrefois, parvenus à l’âge requis, tous et toutes recevaient, chaque jour, le très saint. Sacrement..… À nous, pour l’amour et respect de Notre-Seigneur, et pour le si grand profit de nos âmes, de faire revivre, en quelque manière, les saintes coutumes de nos aïeux... (Cartas, [, pp. 94, 95.) Ce même appel, Ignace l’adressa à ses fils, et l'appel fut si bien entendu, qu'Ignace, avant de. mourir, vit la sainte coutume des aïeux refleurir, çà et là, de quelque façon, dans l’Europe entière. F rançois de Xavier, comme le Bienheureux Pierre Le Fèvre, lui procura cette joie. I prêche à Bologne, et nous avons entendu ceux qui l’y connurent parler ainsi : «François recommandait surtout de” fréquenter les sacrements de confession et de communion, remèdes singuliers contre les péchés; et dès lors, se renouvela à Bologne la coutume de communier comme dans la primitive Eglise. (T. I, p. 145.) François prêche en Portugal, et, de Lisbonne, on écrit bientôt à saint Ignace : « Chose admirable! même pendant l’été, où tout exercice extérieur se ralentit, à Lisbonne, c’est le même zèle pour communier: de sorte que la parole des premiers temps revient à l’esprit de ceux qui considèrent ce beau spectacle 2 erant omnes perseverantes… in communicatione fractionis panis. (Lité. quadrim., HT, p. 527.) François prêche dans l’Inde, et bientôt le P. Valignani écrira : « Aujourd’hui, les Portugais s’approchent fréquemment des Sacrements, et les soldats eux-mêmes le font. Les Portugais vivaient fort mal dans l’Inde, lorsque le Père François y arriva; mais les prédications de François, de
ses compagnons et de ceux qui sont venus après eux ont amené une totale réforme des mœurs. On ne voit plus, sinon rarement, dans l’Inde, un Portügais vivant en concubinage : qui vit ainsi est méprisé de tous, ete. » (Wonum. Xaver., [, pp. 133-135.) Ailleurs (pp. 39-41), le P. Valignani, après avoir mis sous les yeux la vie païenne des Portugais dans l’Inde, avait dit que tout fut renouvelé par la bénignité de François, au tribunal de la pénitence, et sa constance à ramener les âmes à la Table-Sainte.
Dirigés et encouragés par le Saint, ainsi faisaient, dans toutes les forteresses, les compagnons de son apostolat : au lendemain de la mort de François, le 7 décembre 1552, Melchior Nunez pouvait déjà écrire : « J’ai été envoyé à Baçaim par le P. Maitre François, au mois de mars dernier. Grâce à vos prières, la bonté de Dieu opère ici un bien qui nous remplit de joie : si quotidien est l’usage de la communion, qu’il est bien peu de jours, pas même un Jour, où beaucoup de personnes ne communient. (Select. Epist., pp: 163-164.)
La ferveur, la sainteté des premiers chrétiens procéda de la fréquence, de la continuité de leurs communions, et la ferveur ne se refroidit, dans l'Eglise, que lorsque de violentes secousses eurent interrompu le mouvement des âmes vers la Table-Sainte. Vrais disciples des Apôtres, vrais fils de l'Eglise romaine, Ignace et ses premiers compagnons eurent foi à la parole de Jésus : Qui manducat me, vivet propter me : aussi, se gardent-ils d'exiger la sainteté acquise, pour admettre les âmes à la source de la sainteté : ils n’ont pas d’autre exigence que celle des Apôtres et de l'Eglise romaine. (7r1d., Sess. x, c. 7. CF. Cartas, I, pp.176, 170, et De freq. usu.…., per tot.) Ils ont foi à la parole de Jésus : Caro mea VERE est crBus : aussi, se gardent-ils d'attendre de quelques communions une pleine croissance, une croissance même bien sensible dans la vie : ils n’attendent cela que de la continuité prolongée de l’alimentation divine, et si la communion, même fréquente, semble n’avoir pas d’autre effet dans l’âme, que de la garder vivante, ce fruit leur suffit, puisque Dien s’en contente : Qui manducat... vivet.
Entendre, ici, le bienheureux Pierre Le Kèvre, c’est entendre François de Xavier et leur Père : Le Fèvre, en 1543, parle ainsi aux jeunes prêtres qui arrivent dans la Compagnie de Jésus : Ubi non videtur alius fructus præter eum que est non cadere in mortalia peccata, non statim nos debet tædere…. Monstranda superest via ad incrementa virtutum, sed interea magnum putemus lucrum quod quis retineatur intra limites viæ Dei, qui prius jacebat foris… Christus, ad hoc solum, adhuc moreretur… Christus, ad hoc solum, venit ad animam nostram : quare igitur nos erimus tam austeri, ut nesciamus æstimare quod tam
magnum est apud Deum ?.…. (Cartas y otros escritos…., p. 369.)
Ces principes, des prêtres séculiers, disciples du Bienheureux Pierre Le Fèvre, les appliquèrent dans le diocèse de Brescia, et tandis que le P. Valignani en attestait les fruits dans l’Inde, l’évêque de Brescia écrivait à Sixte-
Quint : Zn Briviensi ecclesia et diæcesi, jam abhine aliquot annos, inolevit con:
suetudo non paucos utriusque seæus… ac etiam conjugatos, non solum singulis die-
bus festivis, sed quotidie, SS. Euclaristiæ Sacramentum sumere… C'était la pri
mitive Eglise renaissante. L’Évêque se préoccupait : le Pape lui fait ré-.
pondre : st quod Amplitudo tua de hujusmodi, in ista civitate et diæcesi, erga
SS. Sacramentum devotione gratias Deo agat.….; et la'S. C. du Concile approu-
vait, alors même, l’enseignement du Bienheureux Pierre Le Fèvre aux prètres, de Brescia, quand elle faisait sienne cette conclusion du cardinal Caraffa : Qui assequntur ut, si progredi nequeant, hac tamen cælesti medicina continentur ne labantur, his consilium danduin est ut crebro accedant. (Analect. jur. pontif., t. IV, re part., coll. 792-831.) à |
Telles furent, telles sont les doctrines romaines: telles les doctrines
d’Ignace, de Le Fèvre, de Xavier ; tels les fruits de ces doctrines largement appliquées. François n’en eut point d’autres et il les appliqua largement : quand donc Arnauld se réclame de l’Apôtre des Indes, une fois de plus ül trompe ses lecteurs. :
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