‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 25 sur 144 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

OÙ FRANÇOIS DE XAVIER RACONTE LONGUEMENT SON VOYAGE, DE MALACA AU JAPON,:ET SES PREMIERS TRA- ‘VAUX EN CE PAYS.

(24 juin-5 novembre 15/9.)

La lettre qui va suivre, adressée « aux Pères et Frères de l’Inde », est celle que les historiens de l’Apôtre du Japon appellent sa « grande lettre. » Il ne faudra pas s’étonner si François y prend et y reprend le langage et le ton d’un Père spirituel : sa lettre, en effet, n’était adressée à Goa que pour arriver aux Jeunes Religieux de [a Compagnie de Jésus, à Lisbonne, à Coïmbre et ailleurs :

La grâce et l’amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur nous soient toujours en aide et favorables.

De Malaca, je vous écrivis très longuement de tout notre voyage, depuis que nous partimes de lInde jusqu’à notre

arrivée à Malaca, et de ce que nous fimes dans cette ville,

tant que nous y demeurâmes. Maintenant, je vous fais savoir comme Dieu Notre-Seigneur, par son infinie miséricorde, nous a menés au Japon.

Le soir du jour de Saint-Jean 1549, nous nous embarquâmes, pour venir 1ci, dans le navire d’un marchand païen,

chinois, qui s’offrit au Capitan de Malaca pour nous porter

au Japon.

Nous allions donc, et Dieu nous faisait la grande faveur d’avoir beau temps et bon vent, lorsque, par l'effet d’une misère si dominante chez les païens, l’inconstance, notre pilote (capitan) commença à changer d’avis, à ne plus vouloir aller au Japon, et 1l s’arrêtait, sans nécessité, dans les îles que nous rencontrions.

Deux choses surtout nous peinaient dans ce voyage : — la première, de voir que nous ne profitions pas du bon temps et du vent que Dieu Notre-Seigneur nous donnait; que la mousson pour le Japon allait s'achever, et qu’ansi nous serions obligés d’hiverner en Chine et d’y attendre, un an, lautre mousson ; — la seconde était les continuelles et nombreuses idolâtries du pilote et de ses gens païens, les sacrifices qu'ils offraient à une idole qu'ils avaient dans le navire, sans que

nous pussions les en empêcher. Ils jetaient bien des sorts : ils |

demandaient à lidole si nous pourrions, où non, arriver au Japon; si les vents qu’il nous fallait dureraient. Les réponses, à ce qu'ils croyaient et nous disaient, étaient tantôt bonnes, tantôt mauvaises.

A cent lieues de Malaca, voie de Chine, nous touchâmes à une ile où nos gens se munirent de timons et autres pièces de bois nécessaires, en prévision des grandes tempêtes de ces parages de la Chine. Après quoi, ils firent beaucoup de sacrifices à l’idole, la fêtèrent, l’adorèrent bien des fois, et puis, jetant leurs sorts, ils lui demandèrent si nous aurions bon vent où non. La réponse fut que nous aurions beau temps, et

EN MER VERS LE JAPON (JUIN-AOUT 1549). ds)

qu'il ne fallait plus attendre. On leva donc les ancres et nous mîmes à la voile. Tous étaient joyeux : les païens se confiaient à leur idole, qu'avec beaucoup de respect ils avaient installée à la poupe du navire, l’entourant de chandelles allumées et la parfumant de bois d’aloès ; notre confiance à nous était en Dieu, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus-Christ son Fils, pour lPamour et service de qui nous venions propager, en ces pays, notre sainte Foi.

Plus loin, sur le même chemin, les Gentils an encore des sorts et demandèrent à Pidole si notre navire retournerait du Japon à Malaca : le sort fut que le navire arriverait au Japon, mais qu'il ne retournerait pas à Malaca ; ce qui acheva. de les dissuader d'aller au Japon : ils hiverneraient donc en Chine et y attendraient l’année suivante. Jugez par là de nos ennuis, en une traversée où la question de savoir si nous irions où non au Japon était à la discrétion du démon et de ses serviteurs : ceux, en effet, qui gouvernatent le navire faisaient uniquement ce que le démon, par ses sorts, leur disait de faire.

Avançant encore, nous arrivâmes tout contre un pays qui s'appelle Cochinchine, avant d’atteindre la Chine, mais non loin d'elle : là, nous advinrent deux désastres en un jour : c'était la veille de La Madeleine. La mer était grosse et fort agitée, et on avait, par négligence, laissé ouverte la pompe du vaisseau. Le Chinois Manoel, notre compagnon, passant par là, le roulis, qui était violent, le fit trébucher et choir dans la pompe. Nous le crûmes mort, pour une telle chute et vu aussi que la pompe était pleine d’eau. Dieu Notre-Seigneur voulut qu’il n’en mourût pas. Il fut longtemps plongé, plus que à mi-Corps et la tête en bas, dans l'eau : à srand’peine nous l’en tirâmes évanoui, et il demeura, plusieurs jours, souffrant d’une large blessure à la tête. Il plut à Dieu Notre-Seigneur

de lui rendre la santé.

Nous achevions de panser Manoel, quand l’extrême agita= tion du vaisseau, causée par la tempête, fit tomber à la mer la fille du pilote, sans qu’il nous fût possible de l'en retirer, si grande était la tourmente ; et ainsi, sous les yeux de son père et de nous tous, elle se noya contre le navire. Ce fut pitié que d’entendre les gémissements et les pleurs de ces pauvres païens, durant ce jour et la nuit qui suivit; pitié que de voir la misère de leurs âmes : ils passèrent le temps, sans repos, à faire des sacrifices et des fêtes à leur idole, tuant force oiseaux et lui offrant à manger et à boire. Les sorts qu'ils jetèrent furent pour demander la raison de la mort de cette fille, et la réponse était que si notre Manoel, tombé dans la pompe, y était mort, la fille ne serait pas tombée à la mer. —

Voyez à quoi tenaient nos vies : à des sorts diaboliques, à un caprice des serviteurs et ministres du démon. Que serionsnous devenus, si Dieu lui eût permis de nous faire le mal qu’il désirait ?

À la vue de si manifestes et si grands outrages que tant d’idolâtries faisaient à Dieu Notre-Seigneur, et dans lPimpuissance où j'étais de les empêcher, je demandaï, bien des fois, : à Dieu Notre-Seigneur, avant la tempête, qu’il nous accordât la signalée faveur de ne pas permettre que des créatures, faites à son image et ressemblance, s’égarassent à tel point, — ou, s’il le permettait, d'ajouter aux peines que les démons souffrent de pires tourments et peines, chaque fois que ces maudits inspirateurs de sorcelleries et d’idolâtries exciteraient le pilote à jeter des sorts, lui persuaderaient de le faire, d'y croire, et se feraient adorer de lui comme des dieux.

Le jour de ces désastres et toute la nuit d’après, il plut à Dieu Notre-Seigneur de me donner, par une grâce insigne (tanta merced), la connaissance, le sentiment expérimental (sentir por experiencia) de bien des choses, au sujet des horribles et effroyables craintes que l’Ennemi met dans les âmes,

quand Dieu le lui permet, et qu’il trouve occasion-de le faire ; — et aussi, au sujet des remèdes que l’homme doit opposer aux tentations de l'Ennemi, en de semblables épreuves. Le détail en serait long ; je ne l’écris pas, bien qu'il ne dût pas être inutile : ces remèdes, en somme, les voici : À l'heure d’une telle épreuve, homme se doit défaire de toute confiance en lui-même, se confier grandement en Dieu, mettre en Dieu toutes ses forces, toutes ses espérances ; puis, comptant sur un si puissant protecteur et défenseur, se préserver de donner aucun signe de couardise, mais, au contraire, avec l'assurance d’être vainqueur, aller à l’Ennemi avec tous les dehors d’ur grand courage.

Il me vint plusieurs fois à l’esprit que si, comme je l’en priais, Dieu Notre-Seigneur infligea au démon accroissement de ses peines, 1l voulut, ce jour et cette nuit, s’en venger ; car, bien des fois, 1l renouvela cette même menace, disant que le temps venait où il se vengerait. Ce qu’il y a de plus à craindre, en ces occasions, ce n’est pas tant la malice de lEnnemi, que la défiance à l’égard de Dieu, car le démon ne peut nous faire plus de mal que Dieu ne le lui permet.

Les âmes qui, par pusillanimité, perdent la confiance en Dieu et ne se fortifient pas en s’appuyant sur Lui, le démon (Dieu le permettant) les désole et les vexe; et ils sont nombreux ceux qui, entrés d’abord au service de Dieu, vivent ensuite sans consolation, pour n'être pas allés en avant, n’avoir pas persévéré à porter la douce croix de Jésus-Christ : c’est le fruit du grand mal de la pusillanimité.

Une autre misère fort périlleuse et dommageable accompagne la pusillanimité : ne comptant que sur lui-même, le pusillanime, qui est si petite chose (siendo cosa tam pequeña), ne se dispose qu’à bien peu, et quand il se voit en nécessité d’user de forces plus grandes que celles qu'il a, quand il lui est nécessaire de se confier totalement en Dieu, le cœur

(animo), en ces choses grandes, lui manque pour bien user de la grâce d’espérer en Lui, que Notre-Seigneur met à sa disposition.

Quant à ceux qui font quelque cas d’eux-mêmes (que se tienen en alguna opinion), qui comptent sur eux-mêmes pour plus qu'ils ne peuvent (para mas de lo que son) et qui méprisent les choses petites, ceux-là, pour ne s’être pas exercés et n’avoir pas grandi en se vainquant eux-mêmes dans ces choses, se surprennent, dans les grands périls et labeurs, plus

faibles que les pusillanimes; parce que, ne menant pas à

terme ce qu'ils commencèrent, ils perdent cœur, même pour. les petites choses, comme ils l’ont perdu pour les grandes, et

sentent depuis en eux-mêmes une telle répugnance, une telle vergogne de s’y exercer, qu'ils courent grand péril de se perdre, ou de vivre tristement (desconsolados), attribuant leurs défaillances, — au lieu de s’en accuser eux-mêmes, — à la Croix de Jésus-Christ, laquelle, disent-ils, est dure à porter jusqu’au bout.

e mes frères, qu en sera-t-il de nous, à l’heure de la mort,

durant la vie, nous ne nous préparons pas et disposons pas à savoir espérer et nous confier en Dieu; car, à cette heure, nous nous verrons en des tentations, labeurs et périls, et de l'âme et du corps, plus grands que ceux où nous pûmes

jamais nous voir. Ceux-là donc qui vivent désireux de servir

Dieu doivent, dans les petites choses, travailler, s’humilier beaucoup, s’y défaire d'eux-mêmes, s’y appuyer fort et de

tous côtés sur Dieu (hactendo grandes y muchos fandamentos

en Dios), afin que, à l'heure des grands périls et labeurs, soit

de la vie soit de la mort, 1ls sachent espérer en la souveraine.

Bonté et Miséricorde de leur Créateur : cela, ils apprirent à le faire lorsque, se défiant d'eux-mêmes par l'effet d’une vraie humilité, et se donnant cœur ( fortifi cando sus animos) par une pleine confiance en Dieu, ils vainquirent leurs répugnan-

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