CHAPITRE XXIV
où L’ON VERRA COMMENT FRANÇOIS ALLA A MIYACO ET REVINT A FIRANDO.
(17 décembre 1550-mars 1951)
Dans sa lettre de 1551, François résume ainsi les
faits accomplis, de décembre 1550 à mars 1551 :.
Nous demeurâmes donc bien des jours dans cette ville
(Ayamanguchi), prêchant par les rues et les maisons, sans faire que bien peu de fruit; ce que voyant, nous résolûmes d’aller à Miaco, qui est la ville principale et plus grande de
tout le Japon. Nous mimes deux mois à ce voyage, savoir, à
l'aller à Miaco et au retour à Ayamanguchi. Nous y éprouvâmes
bien des fatigues et courûmes bien des dangers, à cause des
guerres qui agitaient les pays que nous traversàmes; sans parler des grands froids qu'il y fait et des nombreux larrons qui infestent les chemins. | Arrivés à Miaco, nous y passâmes quelques jours, faisant des démarches pour parler au Roi, et lui demander permission de prêcher la Loi de Dieu dans son royaume; mais nous n’y
püûmes réussir; et ne trouvant dans ce peuple aucune dispo-
FRANCOIS À M!YACO (DÉCEMBRE 1590-MaRS 1551). 111
üon pour ouir la prédication de l'Evangile, soit à cause des guerres, soit pour d’autres obstacles, nous revinmes en cette ville (de Ayamanguchi).
Le détail de ces faits nous est fourni par le P. Frois et par l’Annaliste de Macao : nous donnerons, d’abord, la relation de ce dernier :
Du départ de Yamaguchi à son retour dans la même ville, François employa deux mois à aller par les villes et lugares principaux, tout en se dirigeant vers Miyaco : il voulait mieux connaître ce pays, afin d’y semer plus utilement l'Évangile. Se rendre à Mivaco par mer était plus commode et plus court ; 1l choisit, pour la raison susdite, la voie de terre.
Les grandes souffrances qu’il eut à endurer dans ce voyage, nous les connaissons par les récits du très vertueux Frère Jean Fernandez et de plusieurs autres témoins ; nous en pouvons juger aussi par notre expérience personnelle ; et cependant, nos voyages en ces mêmes régions se font dans des conditions moins défavorables. François et ses compagnons ne savaient pas les chemins; la guerre était partout, etc. : sans une protection spéciale de Dieu, ils auraient succombé.
François, Juan Fernandez et Bernardo partirent donc de Yamaguchi au commencement de janvier 1551. Si jeune dans
la Foi, Bernardo supporta la rude épreuve de ce voyage sans
se jamais décourager. C'était au fort de l'hiver; les neiges et la glace, un vent violent rendaient les chemins plus imprati-
cables et la marche plus laborieuse. François n'avait guère
que sa vieille /oba pour se défendre du froid. Là où 1ls ne rencontrent ni hôtellerie ni vivres à acheter, ils recouraient à leur provision unique, savoir, au petit sac de riz grillé qui
pendait à la ceinture de Bernardo; c’est le biscuit des Japo-
nais. François et Juan Fernandez avaient, empaquetés sur leur
112 FRANÇOIS À MIYACO (DÉCEMBRE 1596-MARS 1591). dos, les ornements pour célébrer la sainte Messe, et une couverture pour la nuit. Ignorant les chemins et n’ayant pas de guide, ils se joignaient, au départ des divers lieux, à des col-
porteurs (almocreves) où autres voyageurs, qu'ils devaient suivre à pied, courant après les montures, — et, après elles,
traverser de nombreuses rivières. François eut bientôt les
pieds si enflés, qu’il n’avançait qu'à grand’peine ; encore, à la
plante, étaient-ils, çà et là, entamés jusqu’à la chair vive. Quand ils arrivaient en un endroit de halte, les hôteliers,
les voyant si misérables, leur fermaient bien des fois la porte,
et ils devaient se réfugier, pour y passer la nuit, sous un de ces hangars où s’abritent les premiers venus. Au milieu de toutes ces disgrâces, François se montrait constamment joyeux, comme s’il n’en eût pas ressenti la peine ; et, de fait, ses compagnons observèrent que, durant les marches, ayant les yeux quasi toujours élevés vers le ciel, 1l donnait souvent de ses pieds nus contre les pierres, sans paraître le remarquer, et, le soir, voyant ses pieds ensanglantés, il s’étonnait et disait : « Qu'est-ce que cela? Où cela nr’est-1l arrivé? »
Plus d'une fois, faisant un trajet en barque, ils eurent à subir toute sorte d’avanies de la part des passagers, qui les repoussaient, à l’envi, dans les plus vils recoins, comme des
gens indignes d’être en leur compagnie.
Ils arrivèrent enfin à Sacay, une des premières villes commerciales de Japon, que baignent, au couchant, les eaux de la mer, et, d’autre part, celles d’un immense bassin. Sacay était alors une sorte de république. Les trois voyageurs y furent fort mal reçus : personne ne voulut leur donner abri, et la populace, le long-des rues, ne cessa de se moquer d’eux et de les insulter; de sorte que, ne pouvant ni prêcher ni s’abriter, ils allèrent hors la ville, en un bois de pins; là, au
pied d’un pin, 1ls dressèrent, avec des branchages secs, çà et
ris v3
là ramassés, une sorte de cabane : encore n’y trouvèrent-ils pas de si tôt le repos; car des bandes d'enfants, accourus pour voir les étrangers dont on parlait, lancèrent contre eux, avec bien des injures, une grêle de pierres. « Une seule chose, ici, trouble ma joie, disait François; c’est que nous ne pouvons pas prêcher ! »
Ils poursuivirent donc leur chemin vers Miyaco. Il y avait alors guerre au Goquinay (région qui comprend cinq royaumes, un desquels est Yamaxiro, où se trouve Miyaco), entre les seigneurs de la région et la ville royale, et, à cause de cela, les chemins entre Sacay et Miyaco exposaient les voyaweurs à la rencontre fréquente de gens de guerre des deux parus : c'était assez pour que de pauvres étrangers ne pussent sorur sans périls. François et ses compagnons n’y échappèrent qu'en suivant à la course, et à titre dé laquais chargés de bagages, certains fidalgos à cheval qui se rendaient à Miyaco. La distance de Sacay à Miyaco est de quinze lieues portuwaises. Les soldats, au passage, ne leur épargnèrent pas les moqueries, n1 toujours les coups, mais ils arrivèrent.
Une fois à Miyaco, 1ls ne surent à qui s’adresser pour abouur à parler au Roi (le Dayri) et au Capitan général, ou Cubo. Le Roi d'alors était celui qui s’appela depuis Gonaranoyn, et le Cubo, alors seigneur de Tença, s'appelait Quoguenyndono. Ils demandèrent où étaient le palais du Roi et le palais du Cubo. Arrivés aux portes, 1ls $’v arrêtèrent, tantôt à l’une, . tantôt à l’autre, attendant qu'une occasion s’offrit de pouvoir parler ou au Roi ou au Cubo. Parler au Roï était chose impossible, car le Roi ne sort jamais de son palais, et nul ne Paborde dans lintérieur, s’il n’est de grande condition ou de service au palais même; tout au plus lui pouvait-on faire arriver un écrit par l’intermédiare d’un puissant où du Cubo lui-même. |
Il 8
Î14 FRANCOIS À MIYACO (DÉCEMBRE 1550-Mars 1551).
Ils se ünrent donc ainsi, quelques jours, aux portes du palais du Cubo. Ceux qui entraient et sortaient ne pouvaient ne pas remarquer les trois étrangers et leur singulier accoutrement ;
aussi se demandaient-1ls les uns aux autres, en passant : « Qui:
sont ces gens ? Que font-ils à? » Plusieurs leur remontrèrent qu'ils étaient fort déplacés en un tel lieu, et lorsque François avail commencé de dire quelques mots, sans lPécouter ils s’en allaient, riant du langage de François.
Le Saint, dans sa lettre de 1551, écrit, au sujet de la ville de Miyaco :
On dit qu’il y eut autrefois 180,000 maisons, et cela me parait vraisemblable, car on voit bien que les murs d’enceinte allaient beaucoup au-delà des maisons existantes. Malgré les dévastations qui Pont diminué, Miaco, aujourd hui, a plus de
cent mille maisons.
L’Annaliste de Macao nous fournira quelques renseignements de plus, à ce même propos, et certaines
autres indications qui aident à mieux suivre les
démarches de François dans la ville royale :
Miyaco, capitale de tout le Japon, siège de la cour des rois,.
est situé dans le royaume de Yamaxiro, un des cinq de la région de Goquinay. Peu après le passage du Bienheureux Père François, la ville, déjà fort amoindrie, fut ruimée. Nous qui allâmes au Japon vingt-six ans après que le Père François en fut revenu (1577), nous trouvâmes Miyaco bien misérable. C’étaient deux quartiers (barrios), formés par une seule rue courant du nord au midi, avec bien peu de ruelles transver-
sales. Les meilleures maisons, celles de Cughes, étaient d’un
extérieur très pauvre, et les Cughes eux-mêmes indigents et
FRANÇOIS À MIYACO (DÉCEMBRE 1950-Mars 1351). 115
mal vêtus. Ce qui restait du palais du Roi, depuis l'incendie et le saccagement de 1565, n’était protégé que par une enceinte faite de terre et de roseaux, et déjà ruineuse; pas de gardes qui empêchassent d'entrer n1 d'arriver jusqu’à la chambre du Roi, comme nous pümes le constater en visitant nous-mêmes ces restés du palais.
Le Miyaco, que vit le Bienheureux Père François, il nous fut aisé de l’entrevoir en examinant les ruines. |
La ville proprement dite (sans parler dé quatre immenses faubourgs) formait un carré de 2,764 pas géométriques de côté. Trente-huit rues principales allaient du nord au sud, et autant de l’est à l’ouest, distantes l’une de l’autre de 78 pas véométriques ; de sorte que le sol de la ville était divisé en 1,444 carrés de 78 pas géométriques de côté. Quant au nombre des maisons, un dicton populaire parle des € 98,000 feux de Miyaco », sans y comprendre le nombre des feux des quatre faubourgs, qui aurait été 108,000 ; en tout, 206,000 feux.
Hors la ville, au sud-est, en une plaine appelée Tocufara, le palais du Cubo, et, aux environs, les maisons ou palais de divers personnages.
Dans la partie supérieure de la ville, à lest, le palais du
Roi, enfermé dans une grande enceinte carrée, et, aux abords,
les palais de seigneurs ou patriciens, appelés Cughes.
L’Annaliste de Macao décrit ensuite la nouvelle ville de Miyaco, celle qu'il avait sous les veux en 1633. Les premiers travaux de restauration da-
taient alors de bien des années.
116 FRANÇOIS À MIYACO (DÉCEMBRE 1550-Mars 1551).
La relation du P. Krois doit être considérée,
croyons-nous, comme plus exacte, là où l’on y ren-
contrerait des asserlions, des faits en divergence ou contradicuon avec les récits de 'Annaliste de Macao. Le P. Frois intitule son quatrième chapitre : — Com-
ment le Père Maître François alla d'Ayamanguchi
à Miaco, et revint de Miaco à Firando.
Du même écrit du Frère Juan Fernandez, je tre ce que
renfermera le présent chapitre. J'ai, du reste, appris de sa .
bouche ces mêmes choses, à l’occasion des entretiens que j'eus
avec lui à Yocoxiura et à Firando :
Le Père Maître François jugea nécessaire, pour l’exécution de ses pieux desseins, de poursuivre son chemin vers Miaco.
Nous partimes donc de Ayamanguchi, huit jours avant la Noël
de 1550. Bien des fois, nous eûmes la neige jusqu’au genou
et plus encore. Un homme que nous rencontrâmes sur ce che-
min nous dit : « Si vous êtes de Fengicu (temple des cieux), vous autres, pourquoi ne dites-vous pas à ceux de là-haut de ne pas jeter sur la terre tant de neige ? » La nuit, nous avions un froid si vif et si pénétrant, que le Père François étendait sur nous deux les nattes qui tenaient lieu de planches ; mais cela même ne nous réchauffait pas. Nous avions à traverser
des rivières très froides (rros frigidissimos), où l’eau atter-
gnait quelquefois à la ceinture; encore le Père François, par tous ces chemins, allait-11 déchaux (descalço) : cela dura jus-
qu'à un port où nous embarquâmes pour aller à Sacay.
Dans ce bateau, nous fûmes, jour et nuit, assis sur le pont.
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(coberta), en compagnie de jeunes hommes, marchands, qui nous traitaient fort mal de paroles. Un d’eux, ayant surpris le Père assis à sa place, se mit en une grande colère et lui dit toute sorte d’injures ; à quoi le Père ne répondit rien; il se contenta de le regarder, en donnant à son visage une expression de tristesse. Un autre de ces jeunes hommes, garçons marchands (mancebos mercaderes), se faisait un passe-temps d’outrager le Père François ; il lui parlait, tantôt comme à un niais (& necto), tantôt comme à une brute (a bruto animal). Une fois, Maître François, avec cette expression de douce tristesse sur le visage, dont j'ai parlé, lui dit : « Pourquoi me parlez-vous ainsi? Sachez que je vous aime beaucoup, et que je voudrais bien vous enseigner le chemin du salut! » Mais le jeune homme ne fit aucun cas de ces paroles.
En un port qui se rencontra sur ce chemin, un homme de distinction ouït dire que nous étions de Tengicu. Il eut, à cause de cela, compassion de nous, et 1} nous remit une lettre pour un de ses amis marié à Sacay; 1l le priait de nous joindre à quelqu? un .qui se rendrait de Sacay à Miaco. Arrivés à Sacay, nous remimes la lettre au destinataire, et celui-ci, après nous avoir donné l’hospitalité dans sa maison, nous joignit à la suite d’un fidalgo qui allait à Miaco. Marchant en sa compagnie, nous devions être garantis contre l’attaque des larrons qui se rencontraient sur ce chemin. Le fidalgo voyageait en litière avec ses pages, et les serviteurs (moços de esporas) allaient à pied après eux. En la compagnie de ces derniers, le Père Maitre François courait. Il avait la tête coiffée à la siamoise (atada a cabeça com hum birro de Siao). Jamais, en aucun temps, je ne le vis se montrer plus gai qu’en cette occasion-là. Ce fut donc ainsi, en galopant (« galope), qu'il fit les dix-huit lieues qui séparent Ni, de Miaco..
IIS FRANCOIS A MIYACO (DÉCEMBRE 1550-uars 1551).
Arrivé à cette ville, qui est la capitale de tout le Japon, le Père Maître François ne trouva pas le pays disposé comme il eût souhaité, pour l’accomplissement de ses projets : la guerre avait partout mis le trouble. Le Cubosama lui-même était sorti de la ville avec les principaux seigneurs. Le Père Maître François avait une lettre pour quélqu’un qui, à Miaco, devait lui donner l'hospitalité ; 11 Ta remit, et cet homme, le lendemain, le dirigea, accompagné d’un garçon (moço), vers la résidence d’un sien gendre, à dix-huit ou vingt lieues de là. Sur ce chemin, les enfants et le bas peuple que nous rencontrions criaient après nous, se moqualent de nous et nous disaient force injures ; les plus petits enfants eux-mêmes, dans les rues, faisaient cela et se riaient des deux étrangers, |
Le Père François ne demeura guère chez le gendre de son hôte. Il revint à Miaco, pour tenter d’avoir audience du V6, roi universel de tout le Japon, qui vivait, sans faste ni état, retiré dans un ‘vieux palais; or, comme le Père était vêtu fort pauvrement, on lui demanda d’abord s’il apportait quelque présent pour sa visite. Il répondit que les présents qu'il avait apportés étaient restés à Firando, mais qu'il les en ferait venir, pourvu qu'on lui permit de visiter le V6, pour les lui présenter. Sa réponse ne fut pas bien accueillie. Le Père Franeois, d’ailleurs, eut lieu de se convaincre que le plus puissant des seigneurs qu'il y eût alors au Japon était le roi de Ayamanguchi. [ résolut done de s’en retourner, puisque le pays, évidemment, n’était pas dans la disposition requise, pour que l’on y pût répandre la semence évangélique. Il ne fut donc que onze Jours seulement dans la ville de Miaco, et nous reprimes le chemin de Sacay.
Tous ceux qui, après François et son digne frère, Juan Fernandez, vinrent évangéliser le Japon, ne se lassent pas d’admirer l’héroïsme des deux premiers
apôtres : en 1558, Belchior Nunez écrira aux Péres de Portugal : |
Le P. Maître François (qui est dans la gloire) ne parlait pas de ses souffrances ; mais, au Japon, j'ai pu comprendre qu'elles furent bien grandes : voyager toujours à pied ; prêcher, sans relâche, dans les rues, dans les maisons des /idalgos, dans les monastères des Bonzes ; n’avoir pas d’autres aliments que ceux des Japonais (et c’est déjà une pénitence) ; d’autre défense contre le froid qu’une couverture sur le dos ; aller, quasi toujours, nu-pieds, tant 1l y a de rivières et ruisseaux à traverser, en un pays où les pluies sont continuelles ; servir de valèt aux fidalgos et porter leurs bagages, en courant après leurs montures, seul moyen de ne pas tomber aux mains des larrons; recevoir, bien des fois, coups de poings et coups de pierres, ce fut, au Japon, la vie du Père Maitre François. |
Le Frère Fernandez, son interprète, me racontait : « Telle était la liberté, la hardiesse du langage du Père, quand ül reprochait aux /idalgos leurs honteux désordres, que je me disais : & Il veut, à tout prix, mourir pour la Foi de Jésus- Christ. » Pour moi, obligé de les tutover, parce que le Père me l’ordonnait, je ne m'attendais qu’à être égorgé ; et lui me disait : € Voyez comme ils honorent leurs Bonzes; s'ils ne viennent à nous honorer plus encore, jamais ils n’accepteront notre doctrine; nous montons dans leur estime, en méprisant la vie. » Et, de fait, aujourd’hui, tous les Japonais qui connurent le Père Maître François le tiennent pour un
Saint.
Cosme de Torres, un héros lui aussi, n’admirait pas moins: une deses lettres, de l’année 1551, exprime bien ce noble sentiment : nous n’en retrancherons
120 FRANCOIS A MIYACO (DÉCEMBRE 1550-mars 1551).
pas les premières lignes parce qu’elles résument les faits, depuis l’arrivée de François au Japon :
La grâce et l’amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur soient toujours en nos âmes.
La nécessité où je me trouve d’être aidé de mes très chers Pères et Frères n'oblige, sans parler d’autres motifs, de vous écrire ce que Notre-Seigneur opère en ces contrées.
Le Père Maitre François, l’année que nous arrivâmes au Japon, vous raconta, en une longue lettre, ce qui nous était arrivé en chemin, et 1l vous renseigna sur plusieurs des choses que nous observâmes 1c1 : faute d'entendre la langue et d’avoir pu considérer le tout par nous-mêmes, nous étions alors moins bien informés que nous ne le sommes aujourd’hul.
À Cangoxima, lieu de notre premier débarquement, il se fit quelques chrétiens, avec lesquels nous demeurâmes un an, parce que le Seigneur du pays, qui nous avait promis une: embarcation pour nous rendre à Miaco, ville principale du
Japon, nous conseilla, depuis, d'attendre la fin d’une guerre -
déjà engagée. Ce que voyant, le Père Maître François, dont le cœur est toujours ardent du feu de la charité, nous fit passer à cent lieues de là, à Firando, pour y travailler au salut des âmes. On nous y reçut bien, grâce à la présence des Portugais, qui s’y trouvaient depuis deux mois, occupés à charger leur navire. Quelque temps après, le Père Maître François voulut aller explorer le pays, et voir en quels endroits il serait plus à propos de semer la parole de Dieu : il partit done, accompagné du Frère Juan Fernandez. Je demeurai à Firando, et vous pouvez imaginer, mes Pères et mes Frères, combien 1l m’en coûta d’être ainsi séparé du Père Maître François, vu surtout que je n'ignorais point à quels périls ils étaient exposés, et quelles souffrances ils affrontaient; ils s’éloignèrent, en effet, à la fin d'octobre, c’est-à-dire, à l'heure ou commencent les
CN" "Te PS
RETOUR A FIRANDO (FÉVRIER 1551). 121
grands froids et les neiges. Mais tel est le feu d'amour de Dieu et de zèle pour la propagation de la Foi, qui brûle au cœur du Père François, que rien ne put l’arrêter, ni le froid, ni les neiges, n1 la crainte d’aller ainsi au milieu de populations inconnues. Que n’eurent-ils pas à souffrir! Naviguant, ils devaient se tenir tapis dans la cale des embarcations. Sur terre, ignorant les chemins, ils se mettaient, comme valets, au service de voyageurs à cheval, et couraient après eux. Le soir, ils arrivaient trempés, harassés, affamés, en des hôtelleries où il n'y avait pour eux ni abri, ni autre secours quelconque. Si rigoureux était le froid, qu'ils en avaient les jambes enflées. A cela s’ajoutaient souvent les insultes : dans les rues, sur les places, les enfants leur jetaient des pierres.
Maître François n’en préchait pas moins lÉvangile. Ce sont là des ardeurs de zèle que vous ne sauriez imaginer; 1l faut les voir; ses œuvres, plus que ses paroles, nous animent, et quels que soient nos travaux et nos peines, nous demeurons bien confus, quand nous les comparons aux siens. Je ne vous les raconte pas en détail ; ce serait trop long. Durant les quatre mois qu'il a voyagé dans ce pays, il est toujours allé à pied, et souvent sans chaussures.
Le retour de Miyaco à Firando ne fut pas moins laborieux que le voyage de Yamaguchi à Miyaco. Ecoutons le P. Frois, ou plutôt Juan Fernandez :
S'il y avait eu beaucoup à souffrir, au commencement de l'expédition, en allant de Firando à Yamanguchi et d'ici à Miaco, à cause des mauvais chemins et des privations de toute
122 RETOUR A FIRANDO (FÉVRIER 1551).
sorte, les souffrances furent bien plus grandes, au retour. C'était au mois de février, savoir, durant la période des plus grands froids, neiges, gelées et vents ; et il n’y eut pour nous
ni abri ni secours.
Des auberges, le Père prenait quelques fruits secs, qu’on lui
donnait pour son argent; il les avait sur la poitrine (no set) ou dans les manches; et là où, sur notre chemin, dans les rues, nous rencontrions des enfants (meninos), il les leur donnait et leur donnait sa bénédiction ; et quand des hommes ou femmes lui parlaient de leurs infirmités ou des maladies de leurs enfants, 1l leur écrivait un évangile et leur disait : « Portez-le sur la poitrine, — et vous serez guéris. » |
Dans ce voyage et ces grandes fatigues, savoir, de son départ de Firando à son retour au même lieu, le Père François fut plus de quatre mois, — allant toujours à pied et quelquefois déchaux. |
L’Annaliste de Macao, de son côté, reprend :
On ne pourrait donc évidemment s’aboucher ni avec le Roi ni avec le Cubo. L'heure n’était pas venue de prêcher lPEvancile à Miyaco : François s’éloigna donc et prit une barque, à
Toba, pour Sacay. Toba est tout proche de Miyaco. € Tandis
que la barque s’avançait sur la rivière, contait Juan Fernandez, le Bienheureux Père ne pouvait détacher ses yeux de la ville, et 1l redisait, avec grande émotion : /n exitu Israel de Egypto…. et quelques autres versets du même psaume. »
Douze ans plus tard, beaucoup d’âmes, à Miyaco, grâces
aux prières et mérites du Saint, reçurent la lumière de l’Évangile : la ville devint une Judée sanctifiée, un royaume de Jésus- Christ, une terre natale de glorieux martyrs; et lon compta des multitudes de chrétiens, non seulement dans la région de Miyaco et de Sacay, mais dans tout le Goquinay.
RETOUR A FIRANDO (FÉVRIER 1951). 123
En arrivant à Sacay, il y trouva un vaisseau qui le ramena à Firando, au mois de février 1551. — Le Père Cosme de Torres dit que, durant ce voyage, François « fit quelques chrétiens »; et 1l est vrai que le Saint mettait à profit toute occasion d’instruire et de sauver les âmes : à cette époque sûrement remonte la conversion à la Foi de Reoqueifibra et de Fibra Sôsat, tous deux de Sacay.
L’Annaliste de Macao vit, de ses yeux, une chréienté prospère, à Miyaco : le P. Organtini la contemplait, en 1577, quand, le 0 septembre de cette année, 1} écrivait au P. Valignani :
Du commencement du Carême au jour présent, 1l s’est converti à notre sainte Foi, dans ce pays, plus de sept mille âmes, et nous avons espérance de beaucoup plus de converversions prochaines. Nous sommes, ici, deux Pères et un Frère; nous ne pouvons suffire au travail. Le bien qui s'opère, en cette région, se répand au loin, car elle est comme la terre des plus doctes et des plus nobles entre les Japonais. Nous avons bâti une église, en l’honneur de PAssomption de Notre-Dame, nous souvenant que ce fut le jour de lentrée du Père François de Xavier au Japon. L'église est fort belle; elle charme les veux, non seulement des fidèles, mais des païens. Plus personne, ici, qui dise mal de notre sainte Foi, et cette bonne odeur de l'Évangile va s'étendant de toutes parts, etc.
Organtini, après d’autres, recueillait, dans [a joie, ce que François et ses compagnons avaient semé dans les larmes : pas de moisson joyeuse, dans les champs de l’apostolat, que n’aient précédée de douloureuses semailles. Nous verrons bientôt François quitter sa vieille /oba, qui parut ne pas avoir bien
124 RETOUR A FIRANDO (FEVRIER 1991).
servi son zèle, à Mivaco; ce ne sera pas qu'il ait rien
perdu de sa foi à la divine vertu de [a pauvreté et.
des humiliatuions; & y a temps pour tout; mais la Croix demeurera toujours la vraie source, le vrai principe de la fécondité ou de la bénédicuon des travaux apostoliques, alors même quil deviendra opportun que l’apôtre s’humilie et se crucifie moins, au-dehors.
Ainsi, à Firando, Cosme de Torres commençait recueillir le fruit de ses labeurs. Il écrit, en 1551 :
Rentré à Firando, le Père François y trouva un grand nombre de nouveaux baptisés; mais il s’y arrêta peu, et s’en alla, avec Juan Fernandez et deux Japonais, à Ayamanguchi, grande ville à cent lieues de Firando, résidence du seigneur
L 2 n i Pr ET À | "£s La … s Là r CPP EN EP PE EE OR RE
de la contrée. Il Tui devait présenter des lettres du Gouver-
neur des Indes et de l'Evèque de Goa, et lui offrir des objets, de peu de valeur en Europe, mais fort appréciés des Japonais, une épinette, une montre, etc.
Le Frère Fernandez cite quelques-unes des con-
versions plus notables, obtenues à Firassss
Rentré de Miaco à Firando, François se procura des habits meilleurs que ceux dont il avait usé jusque-là ; lexpérience lui avait appris qu’il n’était pas à propos, vu l'esprit des Japonus, d'aller à eux avec des dehors pauvres, misérables ; le peuple et les grands s’en offensaient également, ou jugeaient, par cet extérieur, que ceux qui lavaient ne méritaient que
m épris.
Bien grande fut la joie que nous ressentimes, quand nous
nous vimes réunis de nouveau à Firando. Durant ce temps
des voyages du Père François, le Père Cosme de Torres n’était
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RETOUR A FIRANDO (FEVRIER 1951). 125 pas resté oisif. Il avait travaillé à faire chrétiens le maître de la maison où il était logé, avec sa femme, ses fils, toute la famille. Cet homme s’appelait Taniguchi; on lui donna, au baptême, le nom de Thomas. Depuis, le Père Cosme baptisa son père et quelques autres de la parenté; puis, Jean de Yquienqui, qui fut père de notre Frère Tomé. Il baptisa aussi le père et l’aïeul de Juan : celui-ci fut le premier lettré qui, à Firando, s’appliqua à étudier et pénétrer à fond les beautés de la Religion chrétienne. Le Père Cosme en avait baptisé
plusieurs autres, parmi lesquels était D. Geronymo, père de
D. Antonio : autant de choses qui remplirent de joie le Père Maître François.
Mais, ayant compris le grand fruit qui se pouvait fare à Yamanguchi et par tous les royaumes soumis à l’autorité de Vochidono, 1l résolut d’y retourner, sans retard, en compaone de Juan Fernandez. Cosme de Torres devait bientôt l'y joindre‘. Ce départ causa bien des larmes aux chrétiens de
Firando ; mais le Père Maître François leur donna espérance
que, de l’Inde, il les pourvoirait de quelqu'un qui demeurerait auprès d’eux, pour les cultiver et accroître leur nombre.
1. Îci, nous adoucissons les termes du P. Frois, car il parle comime si Cosme de Torres était parti de Firando avec le Saint. Cosme de Torres ne fut appelé par François à Yamaguchi qu'au mois de septembre suivant.