‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 44 sur 144 · SS · texte numérisé non relu

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la considération de questions graves : ceux-là tombent en un étrange abattement, parce qu'ils ne voient dans leurs doctrines rien qui puisse aider au salut de Fâme. De tels esprits, l'exposé de la Loi divine les ravit. Il s’en rencontra un, à Ayamanguchi, qui avait étudié, de longues années et avec distinction, à l'Université de Bandu. Avant de nous connaître, il songeait à se faire Bonze ; mais, changeant de dessein, il s’était marié, et ce qui l’avait déterminé à ne pas s’adjoindre aux Bonzes c'était, disait-1l, que toutes les religions du Japon lui apparaissaient vaines et fausses ; n’en faisant plus aucun cas, il voulait se dédier au culte du Créateur de Punivers. Depuis, mieux éclairé; 1l s’est fait chrétien, à la grande joie des néophytes, la ville entière le considérant comme docte entre tous.

5 k < Souvent, lors du premier séjour à Avyamanguchi, nous eumes à subir, dans les rues, des outrages, de la part de la

populace et des enfants.

Le voyage à Miaco nous prit deux mois, et nous n’y par-

vinmes qu'à travers bien des périls et au prix de rudes fau-

gues. Voyant que nous ne pouvions arriver jusqu'au Roi, et qu’une immense agitation de guerre ne permettait pas aux sens de prêter loreille à des prédications religieuses, nous

nous hâtâmes de retourner à Ayamanguchi. Là, le Roi, grâce

aux lettres et aux présents que nous avions apportés de l'Inde et de Malaca, nous autorisa à prêcher la Loi de Dieu, et permit à ses sujets de l’embrasser ; 11 nous assigna, en

même temps, logis dans un monastère. Dès Iors, par de quotidiennes instructions, accompagnées de disputes avec Bonzes, sorciers et autres pareilles gens, nous emmenâmes bien du

monde à la Foi de Jésus-Christ; entre ces néophytes se trou-

vèrent quelques nobles. Certains nouveaux chrétiens, plus

instruits, nous éclairèrent sur le fond des sectes Japonaises.

pi

et de leurs doctrines ; ce qui nous suggéra des arguments =

plus aptes à les démolir. Se voyant livrés par les leurs et convaincus devant le peuple, les Bonzes crevaient de dépit, et le comble de leur affliction était de s'entendre dire par nos.

‘chrétiens : — « Nous sommes passés à la religion nouvelle,

pour avoir acquis la certitude que ce que nous avions appris des Bonzes est insoutenable erreur. »

Dans l’espace de deux mois, nous avons baptisé emq cents … personnes, et chaque jour, grâce à Dieu, en amène d’autres.

Tous mettent grand zèle à nous découvrir les fourberies ‘des

Bonzes, les fables de leurs sectes, et ils nous témoignent tant de bienveillance et de respect, qu’ils sont, nous n’en pouvons douter, de vrais et solides chrétiens. Quant aux Bonzes,

ils se réconcilieront difficilement avec nous : trop décisives, =

pour cela, ont été nos disputes sur l’enfer ; ils ont été réduits

à le confesser : « Nous ne pouvons tirer personne de l’enfer,

mais si nous ne prêchons pas que nous le pouvons, il ne nous reste qu'à mourir de faim. » Et il est vrar que bien des gens leur reprochent de les avoir ainsi trompés; ils per=

dent beaucoup de leurs disciples, qui laissent la vie de Bonze

pour la vie civile, et des chrétiens me disaient, à Yamanguchi: « Des cent monastères de Bonzes et Bonzesses, qu'il y a dans cette ville, un grand nombre vont se fermer, faute d’aumônes. »

Ce n’est pas que les Bonzes n’aient opposé leurs prédica=

tions aux nôtres. Dans les grandes assemblées de leurs fidèles,

ils se répandaient en injures grossières et contre notre Dieu,

et contre nous : « Leur Dieu, disaient-ils, personne jamais ne

le connut ni n’en ouït parler : ce ne peut-être qu’un grand et F0

abominable démon, et eux sont ses disciples. Gardéz-vous

donc de recevoir les sacrements de Jésus-Christ : le jour où

il sera reconnu pour Dieu, c’en est fait du Japon »; et, se

jouant du nom de Deos, 1ls ajoutaient : « Deos, c’est Dajos mi:

ce mot dajos signifie : mensonge. Mais tous ces blasphèmes se tournaient, grâce à Dieu, contre eux, et le peuple ne venait que davantage à nous, disant : «C'est par envie que les Bonzes parlent. »

L'autorité de Xaca et d’Amida tombe, à Yamanguchi; mais elle n’est pas totalement ruinée. Ainsi, tel des principaux seigneurs de ce royaume et sa femme, excellente personne, après nous avoir, en toute occasion, affectueusement et puissamment aidés à propager une Foi qu'ils jugeaient bonne, se sont, tous deux, refusés à la professer. Ils ont dévotion à Amida : 1ls lui adressent de fréquentes prières pour qu’il les préserve des maux de la vie présente, et leur donne ensuite part au bonheur dont il jouit [ui-même. Ils ont, à grands frais, bâti et renté, en son honneur, des monastères de Bonzes : — si, maintenant, 1ls ne se font pas chrétiens, à qui leur en demande raison, 1ls répondent : « Nous avons toujours été fort dévots à Xaca et Amida; en leur honneur, nous avons fait de grandes largesses aux Bonzes ; nous déclarer chrétiens, ce sera perdre, et pour ce monde et pour l’autre, le mérite et le fruit de tant de bonnes œuvres. » Ils croient fermement que, dans l’autre vie, outre la récompense de leur piété, ils recevront, avec gros intérêts en sus, toutes les sommes que, pour l’amour d’Amida et de Xaca, 1ls donnèrent aux Bonzes. S'ils n’ont pas voulu se faire chrétiens, c’est afin de ne pas perdre ce trésor.

Les Japonais usent, pour leurs prières, de longs chapelets : à chaque grain, ils invoquent le fondateur de la secte à laquelle ils appartiennent. Nos chrétiens n’ont pas eu de peine à comprendre qu'ils pouvaient changer cette superstition en solide pratique de piété. Ils récitent donc le Rosaire avec goût et intelligence ; ils veulent, en effet, explication de toutes

choses ; savoir pourquoi, en se signant, on dit: Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; pourquoi, à ces mots : Au nom du Père, la main est portée au front; pourquoi à la poitrine, quand on dit : ef du Fils : pourquoi ramenée de l'épaule gauche à lPépaule droite, quand on dit : et du S'aint- Esprit, etc. Ils aiment d’entremêler à la récitation du Rosaire,

après chaque Ave Maria, linvocation des saints noms de!

Jésus et de Marie. Du reste, 1ls vont s’instruisant, peu à peu,

sur ces méthodes de prière, comme sur le Symbole, à laide de traités écrits qu’on leur procure.

La relation de l’Annaliste de Macao ajoute aux lettres du Saint quelques intéressants détails :

Le Bienheureux Père François avait apporté de lInde et de Malaca des présents, qu’il se proposait d'offrir au Roi du Japon

(le Dairy) ou au Cubo, son Capitan général. Il avait aussi des

lettres à eux adressées par le Gouverneur de l'Inde, Gareia de Saa, et par l’Evêque Jean de Albuquerque : Pun et Pautre, dans ces lettres, offraient au Roi de Japon l’amitié du Roi de

Portugal, et le priaient de bien accueillir les Pères qui venaient

enseigner aux Japonais la Loi de Dieu. Le Saint n’avait pas

jugé à propos d’user, d’abord, de ces moyens humains; 1l y

recourut, après son retour de Miyaco, jugeant que ni le peuple.

ni les grands n'avaient les lumières requises pour apprécier la pauvreté évangélique. La même considération le détermina à se mieux vêtir, et il ne tarda pas à revenir, avec les présents, de Firando à Yamaguchi, en compagnie de Juan Fernandez, Bernardo et un autre Japonais chrétien, nommé Mathieu.

François avait aussi compris que le Dayri et le Cubo de Miyaco n'avaient pas grande autorité, si ce n’est, tout au plus, dans le Goquinay; ils n'étaient guère maïtres d'aucun des ports du Japon. Le plus puissant personnage du moment, c'était le Duc de Yamaguchi, Yoxitaca, seigneur de vingt royaumes ; avec lui, d’abord, il convenait d’entrer en bonnes relations.

Les présents étaient de treize sortes : il y avait, entre autres objets précieux, une horloge à roues et un manticordio (ins-

trument de musique, à clavier, muni de 70 cordes). Les présents furent bien accueillis, et François, peu après, recevait de la part de Yoxitaca l'offre d’une somme considérable en pièces d’or et d'argent ; 1} refusa, en disant aux envoyés du Duc : « La fin de mon ambassade n’est pas de m’enrichir, mas de travailler au salut éternel de Son Altesse et de tous ses sujets. »

Le Duc admira cette réponse, et n’en fut que plus empressé à concéder à François tout ce qu'il désirait. Il lui donna un champ très vaste, sol d’un ancien monastère de Bonzes, pour

…. y bâtir une maison et une église, Plus tard, Cosme de Torres y bâtit l’une et l’autre, avec l’aide des chrétiens et un secours de 300 pardaos, qu’un Portugais prêta à François. De Goa,

… Gaspard Barzée paya la dette, à Malaca.

Le Duc permit à François, de vive voix, le Jour même de - l’offrande des présents, d'annoncer l'Évangile, et, deux mois - après, il fit délivrer un premier acte de cette autorisation, ren- - fermé dans l’acte de la donation du terrain. La pièce, littéra- …— lement traduite du japonais, est ainsi conçue : . « Nous, Duc du royaume de Suvo, par cette notre provision " par nous signée, concédons le sol du monastère Daidoji, de - cette ville de Yamaguchi, du royaume de Suvo, au Père qui, à présent, est Supérieur, pour y bâtir un monastère et temple,

où les Religieux, venus de lPextrême Occident au Japon, prè-

chent et dilatent leur Loi; cela nous étant demandé par ledit

Supérieur. | « Donné, la 21° année de Père Tembun, le 28° jour de la

8° lune. »

Quant à l'autorisation générale de prècher l'Évangile, le Duc la fit écrire sur des affiches, qui furent placardées dans les rues, places et autres lieux publics de la ville. Ces affiches disaient, en substance : (Je suis content et donne licence que, « dans cette ville de Yamaguchi et dans tous mes royaumes « et selgneuries, se puisse enseigner et prêcher la Loi de Deos, | «et que librement ceux qui le voudront faire la puissent em=. « brasser. Défense est faite à tous mes vassaux, sous de gra

« ves peines, d'empêcher ni molester aucun des Pères qui.

« prêcheront la Loi de Deos. »

Dès le premier jour où permission orale de prêcher lui avait été concédée, François avait pris logement dans la maïson d’un païen. De là, deux fois par jour, 1l allait, avec le Frère Fernandez, dans la rue dite Tononocogi (ruelle des. Fidalgos). Là, il s’assévait sur la haute margelle d’un puits, et il Hisait son livre et l’expliquait aux gens qui ne tardaient pas à s’attrouper autour de lui. Il veut bientôt grand con-.

cours, et de gens de toute sorte. Puis, concours à la maison, |

et le jour et la nuit, pour avoir du Saint réponse à d’innombrables questions et difficultés : à peine lui laissait-on quel-

ques moments de repos.

Les prédicateurs grandissaient dans l’estime du peuple, mais Ï te) 7)

il n'y avait pas de conversion ; lous louaïent la doctrine, au-

cun n'avait le courage d’être le premier à Pembrasser. Un bel

acte du Frère Fernandez détermina le mouvement de conversion. Tandis qu'il prêchait dans une rue, environné d’une,

és” Ve (nm

foule d’auditeurs, arriva un païen mal appris qui, après avoir interrompu le prédicateur par des moqueries, en vint enfin à lui cracher au visage. Le Frère Fernandez, sans manifester la moindre émotion, s’essuya le visage et continua son instruction. Entre les assistants se trouvait un personnage (homem honrado), grand adversaire du Père François, qui n'allait jamais Pécouter que pour le contredire. L'acte du Frère Fernandez l’éclara si bien que, Pinstruction finie, 1l suivit le Frère jusqu’à la maison, où il pria François de le préparer au baptême. I fut le premier chrétien de Yamaguchi. Puis vinrént l’hôte de François, sa femme et quelques autres de leur

parenté. L’hôte reçut, au baptème, le nom de Thomas, et sa

femme fut appelée Marthe. Puis un homme à demi aveugle, originaire du royaume de Figen, baladin de son métier; on l'appela Laurent. Il fut depuis grand prédicateur, à Miyaco et en d’autres pays. François l’admit au baptème, et, plus tard,

Cosme de Torres dans la Compagnie de Jésus, à titre de Frère

coadjuteur. IL y vécut plus de trente ans; je Py ai connu intimement, de longues années (muttos ds

Dans l’espace de deux mois, cinq cents personnes, parmi

lesquelles beaucoup étaient de la noblesse, reçurent le baptême,

à Yamaguchi. Plusieurs des nouveaux chrétiens connaissaient

à fond les doctrines des diverses sectes religieuses du Japon :

ce qu'ils en exposèrent à François et au Frère Fernandez leur servit beaucoup à mieux réfuter les erreurs des Bonzes et

du peuple. Le fond de lPenseignement secret se ramène aux

propositions suivantes : Il n’y a point de Providence au monde ; l’âme finit avec le corps ; il n’y a ni récompense de

bien, ni châtiment de mal; péché et vertu sont une même

Chose. Quant à la doctrine et aux préceptes à publier, en

voici le résumé : Il y a des Dieux, les Camis et les Fotoques; un paradis pour les bons; divers enfers pour les méchants ;

la bonne œuvre principale, c’est l’aumône aux monastères et aux Bonzes ; les âmes transmigrent en divers corps et finissent par arriver au salut. Ilfaut ne tuer aucun être vivant, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas boire de vin, etc. Les damnés se délivrent par aumônes faites aux Bonzes. |

En ce temps, les Bonzes étaient fort riches et puissants. Les familles principales introduisaient leurs fils dans les monastères, et chacun héritait des rentes du Bonze auprès duquel il avait grandi. Ces Bonzes et leurs disciples affichaient un luxe, un faste insolent ; ils ne sortaient que richement vêtus et escortés de laquais, et leurs meninos, avec eux, habillés comme des femmes. |

François, éclairé par les nouveaux chrétiens sur tous Îles honteux mystères de la vie des Bonzes, n'avait pas de peine à prouver au peuple qu’ils n’observaient aucun des préceptes qu'ils imposaient aux autres; et ils n’essayèrent Jamais de se défendre, sans être battus et humiliés. Furieux, les Bonzes répandaient sur le compte des Prédicateurs de faux et ridicules : bruits ; ils disaient : « Un démon a déclaré que ces étrangers sont ses disciples ; à cause d’eux, la foudre est tombée sur le palais du Duc; ils mangent de la chair humaine, etc. » Mais les Âmes n’accouraient pas moins, pour ouïr la doctrine de. François, et le Saint ne trouvait qu'à grand’peine, même la nuit, le temps de réciter l’office divin. Ces néophytes ne se lassaient pas d'interroger, pour mieux entendre, jusque dans les moindres détails, les enseiguements de la Foi et les pratiques de la piété chrétienne. Ils voulaient savoir pourquoi là main au front, pourquoi à la poitrine, pourquoi aux épaules, quand on fait le signe de Ta Croix ; pourquoi tel nombre de grains au Rosaire, etc. ; etils se montraient heureux de comprendre les raisons que François leur donnait de toutes choses, À propos du Rosaire, ils admiraent d'autant plus les richesses profondes

de cette dévotion, qu'ayant eu l’habitude de réciter des chapelets analogues, en l'honneur de leurs idoles, ils voyaient, par comparaison, linanité et le ridicule des pratiques païennes ; celles-c1 leur apparaissaient, ce qu’elles sont, des singeries diaboliques de la vérité. Ainsi, pour les indulgences attachées à l’invocation des saints noms de Jésus et de Marie ; la vérité, une fois bien expliquée, leur faisait mépriser d’autres singeries de l’Ennemi, dont ils avaient été jusque-là

les dupes ; car, à [a mort, les Bonzes leur promettaient grand

pardon de péchés, en retour d’invocations d’idoles.

Les chrétiens d’'Avamaguchi se montrèrent admirables de zèle pour la conversion des païens, de charité pour le soulasement des pauvres ; 1ls formaient, comme les fidèles de la primitive Eglise, une famille parfaite. De Yamaguchi même, le Frère Fernandez écrivait, en 1552 : « À voir les chrétiens de cette ville, on dirait des Religieux : je ne saurais, en vérité, exagérer leurs mérites. Leur amour pour nous est tout filial, et 1l n’est pas de Portugais qu'ils ne tiennent pour frère très cher... » Plus tard, la chrétienté d’Ayamaguchi demeura vingt-cinq ans sans prêtre ; on la retrouva florissante, comme si la prédication et la grâce des Sacrements n’avaient pas cessé de l’arroser et de la féconder.

La moisson coûta cher à ceux qui la semèrent : pour ne parler que du Père François, après six mois de ce rude et continu labeur, ses cheveux avaient blanchi (se cobrio todo de cans).

Plus court, le récit du P. Frois n’est pas moins intéressant :

Retourné qu'il fut, avec son compagnon, au royaume de

Suvo et à la ville de Yamanguchi, là où le Roi résidait avec sa cour, le Père Maître François, pour se le rendré favorable et

obtenir de lui des autorisations nécessaires de séjour, résolut

de lui faire, à cette fin, une visite. Il réunit donc les treize objets précieux qu'il avait à lui offrir ; c’étaient : une montre fort arüistement fabriquée, une riche arquebuse à pierre et à trois

canons, une pièce de brocard, de très jolis flacons de cristal,

des miroirs, des lunettes, etc., et, avec ces présents, deux lettres écrites sur parchemin, l’une de Juan de Albuquerque, premier évêque de l'Inde, et l'autre du gouverneur D. Garcia de Saa.

Comme les présents étaient de choses qu’on n’avait jamais vues en ce pays, le Roi en fut très satisfait, et 1l commanda aussitôt que l’on mit par les rues de la ville des placards écrits, où il était dit comment il était heureux que, dans sa ville et son royaume, la Loi de Dieu fût prèchée et que chacun put librement la suivre, et qu'il défendait qu'aucun de sés sujéts molestât en rien les Pères. IT leur donna, de plus, une pagode (varella) pour s’y reürer. Le Roi témoigna enfin êtré résolu d'envoyer dans lInde, avec ses présents, un ambassadeur, où

bonze, ou séculier.

Dans une seconde visite que le Père Maïtre François fit au Roi, il lui porta une magnifique Bible, de grand format, enluminée et richement reliée. Le texte y était accompagné de la glose ordinaire. Maître François lui dit que là se trouvait

écrite toute notre sainte Loi.

Le Roi désira que le Père lui montrât son bel ornement de -

.brocard, et il le pria de le mettre; ce que le Père fit, et tel fut le contentement du Roi que, battant des mains, il disait : «Ce Père, vraiment, me représente un de nos dieux vivant. » Là se trouvaient quelques Bonzes qui, pour leur grand crédit

et réputation, ne se séparent guère du Roï, et un d’eux de-

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ENCORE A YAMAGUCHI (MARS-SEPTEMBRE 1951). 145 manda au Père si le Dieu que nous adorons a figure et couleur. Le Père répondit : « I n’a ni couleur, ni figure, ni accidents, car 1l est substance pure et séparée de tous les élé-

ments qu'Il a lui-même créés. » — Les Bonzes demandèrent encore d’où Dieu tirait son origine. — Le Père répondit

« De lui-même ; étant Principe de toutes choses, Il ne peut qu'être Lui-même sans principe ni fin; la Puissance, la Sagesse, la Bonté infinies. »

Ces Bonzes étaient d’une secte appelée Xingonfu : 1ls adorent un principe qu'ils appellent Darnichi (Grand Soleil), et à qui ils reconnaissent beaucoup des titres et attributs propres à la nature divine. De ce que l’on a pu élucider au sujet de cette secte, 1l résulte que leur Darinichi serait ce que nos phi-

losophes appellent la materia prima: mais les Bonzes l’élé-

vent à la dignité d’un Dieu souverain et infini, et puis 1ls tombent, à ce propos, en bien des sottises et contradictions, disant de ce Dainichi cent choses dépourvues de fondement et ridicules. Quand ces Bonzes ouïrent l’exposé de la doctrine chrétienne, 1ls: y remarquèrent certaines formules, relatives

aux attributs de Dieu, qui leur rappelaient les attributs de leur

Dainichi, et ils disaient au Père Maître François : « Nous différons de langue et d’habit, mais, au fond, la Loi que vous

enselgnez et la nôtre sont une seule et même chose. » Tout

heureux de cette remarque, les Bonzes de la secte Xingonfu firent appeler le Père dans leurs monastères, et ils Paccueilli-

…. rent et lhonorèrent de leur mieux; non pas pour l’amour de

lui, mais dans l’espérance que leur secte, ayant plus de faveur auprès du Roiï et se propageant davantage dans le peuple, orâce à ces étrangers, il en reviendrait plus de profits aux

monastères.

Le Père Maître François, qui observait attentivement toutes ces démonstrations de joie des Bonzes, et s’appliquait à étuà 6 Ra 10

diér ce Dainicht, autant que le lui permettait le peu de con

naissance qu'il avait de la langue, sondait les Bonzes dans

des entretiens fréquents. Il les interrogea particulièrement, au

sujet des trois Personnes divines et de leurs relations; de lIn-

carnation de la seconde Personne et du mystère de la Rédemp- )

üon par la Croix. Rien de cela n’était soupçonné des Bonzes, et ils s’en riaient comme de fables. Ce que voyant le Père,

et de plus les abominations de leur vie, 11 reconnut une œuvre

du diable dans le voile spécieux de doctrines ou de mots qui

. . . . \ à. | CA (4 les dissimulait, et 1l ordonna à Juan Fernandez de prècher, par les rues, qu'il ne fallait pas adorer Dainichi, m le tenir

pour dieu; qu'on devait, au contraire, ne voir qu'une invention du diable et un tissu de faussetés dans les doctrines de sa secte, comme dans celles des autres sectes du Japon.

Dès lors, les Bonzes de la secte Xingonfu ne voulurent plus voir le Père Maître François, ni Padmettre dans leurs monastères ; ils se mirent, au contraire, à semer la haine contre les Pères et leur enseignement, et il ne tint pas à eux que le Père François ne fût assassiné. Ils lui firent, du moins, tout le mal qu'ils purent. Ils dissimulaient cependant cette

haine et les manœuvres qu’elle leur inspirait, parce qu'ils

craignaient que le Roi ne les châtiit.

Le Père cependant continuait ses prédications, et, entre ses nombreux auditeurs, le premier qui se fit chrétien fut un homme de condition très distinguée, appelé Uchidadono. Le Père lui donna, au baptême, le nom de Thomas, et à sa

femme celui de Marie. Ce fut le premier hôte des Pères, à

Yamanguchi. Quelques-uns de leur parenté se firent aussi

chrétiens, et l'Evangile commença à fructifier dans cette ville.

Par les rues de Yamanguchi allait, en ces temps, un homme

aveugle où quasi aveugle, car 1l ne vovait rien d’un œil et

presque rien de l’autre; 1l gagnait sa vie, ainsi que font plusieurs au Japon, en jouant de la viole et chantant. Il allait particulièrement d’une maison à l’autre, chez les fidalgos, pour y raconter de vieilles histoires et amuser par ses bons mots, et 1l état bien accueilli. Outre le fonds commun qui s’acquiert dans ce métier, notre aveugle, en effet, avait le don d’une intelligence vive et pénétrante et d’une excellente mémoire. Or, ayant su, de bonne heure, l’arrivée d'étrangers qui prêchaient une Loi nouvelle, il se rendit auprès du Père Maître François et lui posa force questions. Satisfait des ré- ponses, il revint en poser de nouvelles, et, chaque jour, il s'instruisait et devenait plus capable d’instruction meilleure ; de sorte que bientôt il fut très éclairé sur les choses de la Foi, et le Père le baptisa et lui donna le nom de Laurent. La charité du Père François le ravissait; 11 était aussi frappé de la grandeur de ses desseins, savoir, la conversion des âmes au vrai Dieu. Il admirait comment des étrangers, à travers tant de périls, avaient fait des milliers de lieues, à cette belle et unique fin, sans y rechercher aucun intérêt temporel; aussi, laissant là sa viole, ses chansons, ses histoires et le vain amusement des hommes, 1l sollicita la faveur d’être admis à travailler, selon ses aptütudes, pour glorifier Dieu Notre-Seigneur et sauver les âmes ; et Dieu, qui se plait à choisir Pinfirmité, pour ses plus grandes œuvres, choisit cet homme, presque aveugle et d’une physionomie très ridicule (de muy ridiculosa fisionomuia), pour être le‘ premier Frère coadjuteur de la Compagnie de Jésus, au Japon, et le premier prédicateur et propagateur du saint Évangile, dans la ville de Miaco et les rovaumes circonvoisins, avec si abondante et si singulière grâce, qu'il a place marquée entre les plus insignes prédicateurs de la Foi, que lon ait encore vus dans ces contrées. Sa parole a converti bien des milliers d’âmes ; il disputait publiquement

‘avec Les Bonzes les plus lettrés, avec les hommes les plus

cultivés de la noblesse, et jamais il ne fut vaincu; bien au contraire, telle était l’efficacité de sa doctrine, que la superbe des lettrés s’humiliait à ses pieds, et beaucoup d’entre eux, convaincus par lui, embrassèrent l'Évangile. Prédicateur in-

vincible de la vérité, Laurent ne se montra pas moins exem-

plaire dans l’accomplissement de tous les devoirs d’une vie religieuse et sante ; il ne-fut, en cela, inférieur à aucun de ceux qui avaient grandi, en Europe, au sein de la lumière et de la vie chrétiennes. Tous ceux de la Compagnie qui ont vécu près de

lui ont admiré ses vertus, et maintenant encore, bien qu'àgé

de soixante-cinq ans passés, très infirme, affaibli par qua-

rante années de rude travail dans la Compagnie, 1l exerce son office de prédicateur, au royaume de Nixo, sur les terres de D. Bartolomeo. Deux, trois fois par jour, quand il le faut, le Frère Laurent prèche et aux chrétiens, et aux gentils.

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