CHAPITRE XXIX
OÙ SONT RÉUNIS LES AVIS ET PRIÈRES QUE FRANÇOIS DE. XAVIER, AVANT DE PARTIR DE GOA, ADRESSE AUX PÈRES SIMON RODRIGUEZ, CYPRIAN ET EREDIA.
(7-14 avril 1552.)
“A son frère et ami Maître Simon, François écrit :
La grâce et l’amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur nous soient toujours en aide et favorables.
Mon très cher frère Maître Simon, cette année 1552, j'arrivai de Japon dans l’Inde, et, de Cochin, je vous écrivis longuement ce qui s’est passé au Japon. Maintenant, je vous fais savoir comme, d'ici à huit jours, je pars pour la Chine. Nous allons, trois compagnons, deux Pères et un laïque, emportant d'ici grande confiance que Dieu Notre-Seigneur, par sa grande miséricorde, voudra bien se servir de nous. De
Malaca, nous vous écrirons longuement de ce voyage vers la
Chine. Cette année, deux Frères vont au Japon, pour résider dans la ville de Ayamanguchi, avec le Père Cosme Torres. Ils y apprendront la langue, afin que lorsqu'il viendra de Portugal
des Pères, hommes de grande confiance ou de grande expé-
rience, pour aller au Japon, ils y trouvent des Frères de Îa
Compagnie sachant la langue et capables de traduire fidèlement les choses de Dieu, que les Pères leur diront à eux, pour les communiquer aux auditeurs. Ils seront aussi de grand secours aux Pères qui viendront de Portugal, afin qu'ils puissent aller dans les Universités de Japon et ; manifester la Foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Je vous fais savoir, pour que vous en rendiez grâces’ à Notre-Seigneur, que J'ai trouvé dans ces régions des Pères et Frères de la Compagnie, qui avaient fait et faisaient très
grand fruit dans les âmes — et ils en font maintenant, — en prêchant, confessant, réconciliant des ennemis et par beaucoup d’autres pieux ministères ; de quoi je suis demeuré très consolé.
Je laisse Maître Gaspard Recteur de ce collège de Sainte- Foi de Goa; c’est un homme sur qui je compte beaucoup (de que eu mutlo confio), parce qu'il est humble et obéissant. Dieu lüi a communiqué grande grâce de prédicateur:(de précher), et, quand il prêche, il émeut tellement le peuple à pleurer, qu’il y a vraiment sujet d’én rendre à Dieu AO Seigneur de vives actions de grâces.
Le Frère qui porte la présente va là-bas, pour rappeler la
grande nécessité qu'il y a en ces contrées, au Japon, en Chine
(si elle s’ouvre, comme je lespère, en Dieu) et dans les ré-
gions de l’Inde, de Pères dela Compagnie qui fussent hommes de grande confiance, hommes capables aussi-de supporter de grands travaux, principalement ceux qui devraient aller au Japon, en Chine, à Ormuz et à Maluco.
Les: hommes qui viendront de ces côtés faire du En danie :
les âmes, deux choses leur sont nécessaires’: la première,
beaucoup d'expérience des fatigues : plus on les y aura éprouvés, plus ils seront ici approuvés. La seconde, doctrine suffi.
sante pour prêcher, confesser et répondre, aù Japon et en
Chine, à beaucoup de questions que les Péres païens leur feront, car 1ls n’ont jamais fini d'interroger.
C’est la considération des qualités requises chez les Pères, qui doivent venir, qui m'a fait trouver à propos l'envoi du
porteur de la présente, afin que, avec votre avis, il fasse les
démarches suivantes :
La première, qu'il aille à Rome, là où est Notre Père Ignace, afin que lui, de [à, envoie une personne de grande expérience, qui ait vécu et traité avec lui, et sache expérimentalement les choses de la Compagnie ; une personne de grande
confiance, qui serait le Recteur de ce collège, et à qui obéi-
raient ceux qui vont par ces contrées ; une personne bien instruite des Règles et Constitutions de la Compagnie et du mode de procéder romain (de là), pour en informer et instruire ceux
de ces pays-ci, Pères et Frères. La deuxième, qu’il sollicite
l’envoi dans l'Inde de Pères très expérimentés (que tuvieren muita experiencia), quand même ils n’auraient pas autant de doctrine ou dé talent de prédication comme on en requiet en Europe, pourvu qu’ils fussent capables de répondre aux questions que leur adresseraient, au Japon et en Chine, les Pères païens. |
Ce serait un grand bien que, lPannée prochaine, Notre Père
Ignace envoyât, pour être Recteur de cette maison, quelqu'un à qui tous eussent à obéir ; et avec lui, en même temps, quatre ou cinq Pères de grande expérience, quand même ils n’au-
raient pas de talent pour prêcher; des hommes capables de supporter de grandes fatigues ; des hommes (il s’en trouverait en Italie, en Espagne) qui, leurs études depuis longtemps achevées, se sont exercés à édifier le peuple : de tels hommes
sont nécessaires dans ce pays.
Les travaux qu’auront à subir ceux qui iront au Japon
sont fort durs, à cause des grands froids et du peu de moyens.
que l’on a de s’en défendre : là, point de lits pour dormir grande stérilité pour les vivres (esterilidade de mantimentos); violentes persécutions de la part des Pères païens et de tout le peuple, jusqu'à ce qu’on soit bien connu; beaucoup d’occasions de mal; beaucoup de mépris de la part de tous, et d’une belle façon (em grande manetra). Ce qui, plus encore, leur pèsera, sera qu'aux Universités où l’on ne pourra, vu Péloioœnement, prendre le nécessaire pour célébrer la Messe, 1l faudra, à cause de cela, se résigner douloureusement à manquer du grandissime bienfait du Sacrement de communion. A
Ayamanguchi, où se trouve le Père Cosme de Torres, on dit
la Messe; mais, aux Universités où les autres devront résider,
il ne me semble pas possible d'apporter le nécessaire, vu les nombreux larrons qu’il y a par les chemins. Si donc ceux qui viendront de là-bas, pour aller au Japon, n’avaient pas grand
nombre de vertus, pour surmonter tant de labeurs et de dan-
gers, j'en ai peur, ils se perdraient.
À propos de ces grands froids dont je parlais, il me semble qué, pour le Japon et la Chine, seraient bons quelques-uns de
ces Pères Flamands et Allemands de la Compagnie, exercés et
expérimentés, qui, depuis plusieurs années, vont par lPItalie et alleurs. |
J'ai grande confiance que Dieu Notre-Seigneur vous don-
nera de sentir, mon frère Maître Simon, ce qui, dans l’envoi :
de sujets en ce pays, sera plus pour la gloire de Dieu et le
salut des âmes. Par-dessus tout, Je vous prie, mon très cher frère, d'envoyer des sujets éprouvés dans le monde, qui aient
eu des tentations à v traverser, et qui, par la miséricorde de.
Dieu, en soient sortis vainqueurs, parce que, sans cette expé-
rience des persécutions, rien de grand ne se peut confier ou attendre (confiar).
Voyez, mon très cher frère Maître Simon, s’il vous semble être à propos que le Roi écrivit au Père Ignace, au sujet de l'envoi au Japon et en Chine de quelques personnes très expérimentées, — et, pour cette maison, d’un Recteur à qui le Père Maître Ignace se fierait beaucoup : il est, en effet, nécessaire qu'il y ait ici un homme qui puisse beaucoup (que seja para muito), si nombreuses sont les choses auxquelles on doit pourvoir, et si dispersée est la Compagnie dans ces contrées; vu qu’elle s’étend jusqu’en Perse, à Cambaye, à la côte de Malabar, à la côte de Comorin, à Malaca, à Maluco et, au delà, à la terre du More, au Japon, etc. : or, ces pays sont loin du collège de Goa, et pour atteindre et pourvoir aux nécessités de Pères et Frères si éloignés, il est nécessaire que la personne qui viendra, à titre de Recteur de cette maison, soit homme de grande expérience et de grande confiance.
Faites que le Frère, porteur de la présente, aille à Rome, avec lettres de vous au Père Ignace, et aussi une lettre du Roi, qui lui recommandent fort l'affaire des Pères et celle du Recteur pour ce collège : le Japon et la Chine ont besoin de per-
‘sonnes d'expérience. J'écris, moi aussi, pour le même objet à
Notre Père Ignace : 1l me semble qu’aisément les personnes
désirées se pourraient trouver, et qu’elles ne feraient pas
| pas,
là-bas, un grand vide : du moins, des personnes expérimen- ? te) )
tées, mais sans talent pour la chaire, n’y seraient pas aussi
regreltées que des prédicateurs.
Mon frère, Maître Simon, je vous fais savoir encore que ceux que l’on admet dans ces contrées-ci ne sauraient, à mon avis, être destinés à rien de plus qu'à remplir les offices domestiques, là où résideront les Pères qui viennent de Portugal, où à les accompagner, quand ils vont de côté et d’autre : je veux dire qu’on ne pourra Jamais les ordonner prêtres, parce qu'il n’ont pas les qualités requises pour cela. J’excepte
le cas où l’un d’eux aurait fait tant d’études, avant d’entrer dans la Compagnie, que, depuis, on le pût ordonner; mais il y à bien peu de ceux-là dans lPInde. Ceci soit dit pour que vous voyiez clairement (esters a cabo) la nécessité d’envoyer, chaque année, des Pères de Portugal.
Mon frère, Maître Simon, s’il plaisait à Notre-Seigneur de se manifester à cette nation si discrète et si ingénieuse, il me semble que vous ne devez pas négliger de venir, en Chine, réaliser vos saints désirs. Si Dieu m’y mène, je vous écrirai, bien par le menu, les dispositions du pays. J’ai si grand désir de vous voir, mon frère Maître Simon, avant d’achever cette vie, que je vais, pensant comment je pourrai satisfaire ces miens désirs, et il me semble que s’il s’ouvre une voie en Chine, là mon désir sera rempli. | |
Pour l'amour de Notre-Seigneur, je vous en prie, autant que je le puis, Maître Simon, mon très cher frère, faites que, cette année prochaine, 1l nous vienne des Pères ayant les qualités requises, car on a beaucoup plus besoin d’eux que vous ne pensez; Je parle ainsi, parce que je vois clairement à quel
point ils manquent, et c’est pour cela que je recommande si
fort l’envoi de ces Pères.
Je laisse recommandé au Père Maître Gaspard de vous
écrire très souvent toutes les nouvelles du fruit qui se fait en ces pays ; et comme, de Malaca, j'ai à vous écrire longuement,
je n’en dis pas davantage; sauf, que je désire voir une lettre
de vous bien longue, que je fusse trois jours à la lire, au sujet du voyage que vous avez fait à Rome, et de ce que vous avez fait en cette sainte réunion, et des choses qui y ont été arrêtées, car c’est la chose qu’en ce monde je désire le plus
savoir; et puisque, pour mes péchés, je n’ai pas mérité d’y assister, et que J'ai peur que vos occupations ne vous permet