‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 81 sur 144 · À juda, Fi fol · texte numérisé non relu

À juda, Fi fol

« Le Père Maître Xavier donna d’autres avis au Père Maître Gaspard, qui les lui demanda, pour conserver la vraie humilité, spécialement dans le ministère de la prédica-

tion, Ce sont les suivants. »

Le P. Gaspard Barzée fit une copie de la pièce précédente. [Il modifia, un peu, le texte de certains articles ; ainsi, au lieu d’écrire, par exemple (n° IV) : Considérez aussi, etc., 1l écrit : Je considérerai aussi; — (au n° V): Dieu vous donne cette grâce, etc., il écrit : Dieu me donne..., etc.; — ainsi encore (n° VIT) : Aumilies-vous beaucoup, etc., 1l écrit :

M'humiliant beaucoup, ete. — Ailleurs, il reproduit,

à la lettre, le texte du Saint.

En tête de la copie, le P. Gaspard écrivit :

« Tous les jours, au temps le plus commode et convenable, je m’occuperai, une heure ou demiheure, aux points suivants. »

Suivent les articles de la pièce originale, — avec chacun son numéro d’ordre. Dans les interlignes et aux marges, le P. Gaspard inséra des réflexions ou commentaires : ils sont de sa main, comme la copie, et d’un caractère très menu; les voici :

Ad 1%, — Tout bien est de Dieu; les fautes sont de moi (de minha parte). Qui considérerait ma naissance (/e mode de ma naissance) et le déroulement ( processo) de ma vie, et

la condition (estado) que J'ai toujours eue dans le monde (em

que sempre no mundo vivi), 1l n’est rien qui le dût plus sur-

prendre que de voir les manifestes bontés de Dieu à mon égard (en my) : 11 me convient donc, à cause de cela, d’être fort humble devant Dieu, puisque toujours, dans le monde,

j'ai été si vil entre les créatures. Je lui demande grâce, afin de pouvoir toujours me confondre, en mes œuvres, paroles et pensées, et toujours donner gloire à Dieu mon créateur, qui suscitavit a terra inopem et de stercore erexit pauperem. ut collocet eum-cum principibus popult sur.

Ad 2%. — Dire qu'en moi il y a quelque mérite, pour lequel Dieu Notre-Seigneur m'aurait communiqué un si grand bien, je mentirais, car je ne méritai Jamais que grand châtiment, in die iræ, pour les nombreux péchés que, hors de la religion et en elle, j'ai commis et commets encore. Je n’ai pas mérité la miséricorde dont 1l a toujours usé envers moi, en ne me châtiant pas, comme il fait à plusieurs. Je ne lui rendis jamais aucun service parfait; je n’accomplis jamais de bonne œuvre, et, si Je le fis, ce fut plus pour l’amour de moi et du monde, que pour Dieu et son pur amour. Je suis sûr ({enho para mim) que c’est le peuple qui m’obtient de Dieu tout le bien que je vois en moi : je dois donc m’humilier beaucoup devant le peuple, lui être reconnaissant d’un si grand bienfait, et, après avoir rempli les devoirs de ma charge de Recteur, le servir avec amour. :

Ad 3, — À partür de ce jour, où l’on n’a choisi pour gardien (vigia) des murs de Jérusalem, non tacebo in œternum, et je serai toujours prêt à la secourir, de tout mon pouvoir, en ses nécessités spirituelles ; j'aimerai également le pauvre et le riche, lesclave et le hbre; je les aimerai tous d’un amour sans intérêt ; je ne prétendrai que sauver leurs âmes. Je n’aurai d'amour plus particulier pour aucun; la fin de l’amour que j'aurai pour eux sera Dieu seul,

Ad 4%. — Etant si misérable et indigne devant Dieu et les créatures, je dois me souvenir du grand'bienfait que j’ai reçu,

quand on m’a agréé dans cette sainte Compagnie, dont je ne mérite pas d’être lesclave : Venerunt entm mihi omnia bona parier cum tlla, et nesciebam quontam omnium bonorum mater est ; et, dans l’état de perfection où l’on m’a mis, dans la charge que l’on m’a confiée, les moyens qui me sont fournis, pour y vivre parfaitement, voilà ma consolation; et, d'autre part, je dois grandement appréhender d’y être négligent, parce que je serais doublement châtié : Væ mihi, si

non viqilavero.

Ad 5%. — Je dois beaucoup m’humilier, devant le peuple et devant ceux de la Compagnie, puisque par eux J'ai reçu un si grand bien; et, tout ce que j'ai de bon, je dois l’attribuer, après Dieu, à leurs mérites, ne me réservant rien, si ce n’est mes péchés contre Dieu. Puis, n’oublie pas de communiquer très libéralement tout ce que, par eux, Dieu t’a communiqué.

Ad 6%, — Combien plus ne ferait pas en moi Notre-Seigneur, si je ne l’en empêchais point par les trois misères principales que voici : mes vœux, je les garde mal (nos votos, desobediente) ; — je laisse régner en moi la propre volonté; — mon amour de Dieu n’est point pur (ënpuro no amor divino). Oh! que je suis négligent dans l'examen de ces fautes,

desquelles procèdent beaucoup d’autres fautes où je tombe et

retombe sans cesse : prompt à les commettre, je demeure très lent (muito tibio) à mettre à exécution mes bons propos tou-

jours renouvelés.

Ad 7%, — Je serai très attentif à garder l’humilité dans mes paroles, pensées et actions ; — à ne scandaliser personne; — à ne reprendre personne, si ne n’est en général, — et s'il faut reprendre quelqu'un en particulier, j'y garderai l’ordre de la correction évangélique : ceci même, je ne le ferai qu'avec

des gens qui ne s’en scandaliseront pas. S'il y a péril de scandale, je souffrirai patiemment tout dommage et toute misère.

Ad 8, — J'ai à me souvenir de lobligation que notre Père Maître François (outre celle qui me vient de Dieu) m’a imposée de lire souvent ce que j'aurai noté, au sujet de mes sentiments dans l’oraison et du fruit que j'en retire.

Ad q%. — Combien furent, en ce monde, pour qui il eût mieux valu n'avoir jamais prêché, ni reçu de Dieu de grands dons, puisqu'ils se perdirent pour n’avoir pas su en bien user et s’humilier ! |

Ad 10%, — J'aurai toujours grand soin d'aimer beaucoup les Frères, pour l’obligation que je leur ai; me souvenant quel grand bien Dieu me fait par eux, puisque nous sommes un corps mystique, duquel la tête est Jésus-Christ; et un membre ne peut travailler sans les autres; de sorte que tos sont coadjuteurs 1 opere Soctetatts, et le talent que chacun a reçu, non est currentis, neque volentis, sed miserentis Dei”.

Ici viendra bien à sa place un second portrait de Gaspard Barzée, tracé par lui-même, en une lettre qu'il écrit à saint Ignace, l’année de sa mort :

Je suis Flamand de nation, des îles de Zélande; jai fait le cours des Arts à l’Université de Louvain : j’achevai le cours, l’année que lon prit Tunis (1535). Il y a sept ans passés que je suis däns la Compagnie. J'ai quelques principes de Théo-

logie.

ON

1, Ajuda, —, fol. 103,

Comment j'ai procédé et procède en mes œuvres, dans ce pays et dans l’Inde, le voici : — Je m'aide de tous les arufices (manhas) que j'appris dans le monde, pour voir si, avec eux, je puis autant servir Dieu qu'avec eux je l’ai desservi; je tente tous les moyens pour édifier et gagner le prochain ; que ce soit avec bon zèle ou mauvais zèle, Dieu le sait : il suffit pourtant bien que je sois mauvais moi-même. |

Avec ceux qui rient, je tâche de rire; je chante quelquefois avec ceux qui chantent, comme je me réjouis avec ceux qui se réjouissent, et je n’efforce de pleurer avec ceux qui pleurent ; en un mot, je me suis mis dans la tête cette maxime unique de saint Paul : Omnibus omnia me fect, ut omnes lucrifacerem. Il se peut bien que je me trompe.

Votre Sainte Charité me pardonne de lui écrire de telles minuties, à mon sujet; mais si je savais qu’à me voir danser, quelqu'un en dût tirer spirituel profit, je danserais.

Jusqu'à présent, Notre-Seigneur m'a beaucoup aidé à faire

le bien par de tels procédés : il se pourrait cependant qu'ils

fussent unis, en moi, à la dissipation plus qu’au recueillement d'esprit. Ce qui me console quelquefois, c’est d'observer tels et tels de ces procédés dans la conduite du Père Maître François, de qui je ne suis pas digne de délier la chaussure‘.

1, Monum. Xaver, I, p. 486.

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