‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 82 sur 144 · OÙ L’ON VERRA COMMENT, SUR LE CHEMIN DE GOA A · texte numérisé non relu

OÙ L’ON VERRA COMMENT, SUR LE CHEMIN DE GOA A

MALACA, FRANÇOIS DE XAVIER NE CESSA PAS D’EXHOR= TER ET D’INSTRUIRE GASPARD BARZÉE.

(Avril, mai 1552.)

Le P. Luis Frois nous fait assister aux adieux de François à ses frères, quand arriva l’heure de s’embarquer pour la Chine :

Ceux qu'il choisit pour l'accompagner furent le P. Balthazar Gago, qu'il avait déjà appelé, étant encore au Japon; le Frère Alvaro Ferreira, jeune homme de grande vertu. Tous deux se mirent à apprendre la langue des Chinois. Nous avions à la maison, depuis sept à huit ans, un jeune Chinois, élève de grammaire depuis quatre ans; il le choisit aussi pour enseigner la doctrine chrétienne aux nouveaux convertis.

Il emporta de riches ornements de brocard, de velours et de soie, plusieurs dais et tapis de grand prix, d'excellents tableaux ; tous les objets composant une chapelle pontificale, et beaucoup d’autres choses, que le P. Gaspard Barzée avait

apportées d’'Ormuz pour les prendre au Japon, où il avait

espéré d’aller tronver le P. François.

Avec le Père François partit le Frère Pedro d’Alcaçova; et lui, et le Frère Édouard Da Silva, et l'ambassadeur venu du Japon, et deux Japonais amenés aux Indes par le Père François, devaient l’accompagner jusqu’à Malaca ; là, on se diviserait en deux bandes : le Père François, avec le P. Balthasar Gago, le Frère Alvaro Ferreira et le jeune Chinois, se dirigeraient vers la Chine; les autres.iraient au Japon.

Quand le temps du départ approcha, il nous adressait, Île soir, dans le chœur de léglise, des exhortations spirituelles qui nous donnaient extraordinaire consolation. Les paroles sortaient de sa bouche si pleines de force et de grâce, que nos cœurs en étaient tout enflammés ; nous nous sentions des hommes nouveaux. Après la dernière exhortation, quand il eut embrassé chacun de nous, les yeux en larmes, et comme s’il eût voulu nous mettre dans son cœur, il nous dit, pour dernières paroles, d’être constants dans notre première vocation, profondément humbles, d’une humilité qui procédât de la connaissance de nous-mêmes, et, par-dessus tout, prompts dans l’obéissance; et, bien des fois, 1l réitéra et confirma cette recommandation dernière, l’obéissance, disait1l, étant une vertu si estimée, si aimée de Dieu, et si nécessaire aux hommes de la Compagnie de Jésus. |

Le soir du Jeudi-Saint (14 avril), quand on eut, avec beaucoup de solennité, enfermé le Corps de Notre-Seigneur, Maitre François quitta la chapelle et partit avec ses compagnons. Vous pouvez, mes bien chers Frères, imaginer quelle fut l'émotion de nous tous, au moment de ce triste départ ; et cependant la consolation dominait la tristesse, quand nous considérions la grandeur de lPentreprise et l’espérance, la certitude que Maître François avait d'aller au martyre. Quelques Frères allèrent avec lui jusqu’à la plage; le plus grand nombre demeurèrent auprès du Très Saint-Sacrement, recomman-

dant à Dieu le P. François et ses compagnons. Qu'il lui plaise, dans sa bonté, leur venir en aide dans un si grand œuvre !|

Ceux que Dieu Notre-Seigneur aime davantage, il leur fournit, par des croix et mortifications toujours renouvelées, l’occasion d'acquérir de nouveaux mérites; ainsi a-t-l fait pour le P. Maître Gaspard Barzée, qui désirait tant d’aller souffrir au Japon. Tranchant le fil de ces saints désirs, Dieu, dans sa sagesse, a inspiré au Père Maître François de l’établir à demeure dans ce Collège, avec la charge de Provincial de toute l'Inde, de la Chine, du Japon, de Malaca et de Maluco, avec tous les pouvoirs qu’il avait lui-même, et, de plus,

à ütre de Recteur du Collège. Ici encore se manifesta avec

éclat la parfaite humilité du Père Maître François, car, après

avoir conféré à Maître Gaspard ses titres de Supérieur, 1l voulut être le premier à se mettre sous son obédience… |

Plus tard, écrivant aux Pères de Lisbonne, les Pères de Goa racontent :

Il y a eu grande ferveur dans la Maison, tant que le Père François est. demeuré ici, et chacun avait le vif désir de Paccompagner quand il repartirait.

Outre les exercices variés, qu'il multipliait, pour le bien spirituel de tous, 1l’s’occupait à écrire des avis, destinés aux Pères qui vont, seuls, par ces régions; 1l s’entretenait, en particulier, avec les Pères et les Frères, les animant au service de Dieu, Jes excitant à une perfection croissante. On eût dit qu'il faisait à chacun ses adieux, comme qui ne devait jamais avoir d'autre occasion de converser avec lui.

Il établit Provincial Maître Gaspard ; 1l lui donna aussi la charge de Recteur de ce Collège et lui délégua tous ses pro- ‘ FL: 19

pres pouvoirs; puis, s’agenoullant devant lui, il lui promit obéissance en son nom et au nom de tous les absents. Nous fimes tous de même, avec grande joie et consolation. Après quoi, 1l partit, et vous pouvez penser quel sentiments ce départ mit dans nos cœurs. Nous perdions un si grand modèle et un si charitable exhortateur. |

Gaspard Barzée devait bientôt mourir; mais ceux qui l’étudièrent de plus près diront, au lendemain de cette mort du grand ouvrier apostolique : « Si Maître Gaspard eût longtemps survécu à Maître François, on eût vu l’apôtre des Indes revivre en sa personne. » Mieux que d’autres, François discernait tous les mérites de Gaspard; aussi, à peine embarqué, le 19 avril, tandis que le vaisseau s’avance vers Cochin, François écrit de nouveaux enseignements pour son meilleur disciple :

IT

l, — Avec toutes les femmes, de quelque état et condition qu’elles soient, vous traiterez en public, comme, par exemple, à l’église; jamais, en allant dans leurs maisons, excepté si c'était en une nécessité extrême, quand elles sont malades,

pour les confesser.

IT. — Lorsque, en ce cas d’extrème nécessité, vous irez à leurs maisons, ce sera avec leurs maris, ou avec ceux qui ont charge de la maison, ou avec des voisins.

IT. — Quand vous irez chez une femme qui n’est pas mariée, vous irez accompagné (en compagnie), et avec tel com-

pagnon, que ce soit homme de bien, du village ou du pays, afin d'éviter tout scandale. Ceci, bien entendu, au cas où surviendrait une grande nécessité ; car si la femme n’est pas malade (est en santé), voyez-la à église, comme j'ai dit.

IV. — Ces visites, vous les ferez le moins que vous pourrez; parce qu'il s’y aventure beaucoup (se aventura muito), et 11 s’y gagne peu pour l’accroissement du service de Dieu.

V. — Pour être généralement inconstantes et persévérer peu, les femmes prennent beaucoup de temps. Avec elles donc, vous vous comporterez (vos haverets) de cette façon :

S1 elles sont mariées, occupez-vous beaucoup auprès de leurs maris et travaillez pour les ramener (pour qu’ils s’approchent...) à Dieu. Dépensez plus de temps à faire du bien (fructificar) aux maris, qu'à leurs femmes, car de là procède (se seque) plus de fruit : les hommes, en effet, sont plus constants, et c’est d’eux que dépend le gouvernement de Ta maison ; et outre ce fruit meilleur, on évite ainsi bien des scandales.

VI, — Quand il y aura discordes entre la femme et le mari ; qu'ils seront en procès de séparation, — si vous avez à vous occuper du rapprochement, traitez toujours avec le mari, plus qu'avec la femme. Travaillez pour que le mari fasse une con- fession générale, et, avant de Pabsoudre, obtenez qu’il se dispose mieux encore à vivre au service de Dieu, en faisant quelques méditations de la première Semaine, que vous lui donnerez.

NII. — Ne vous fiez pas du tout (nada conjiets) aux dévotions de femmes, qui disent qu’elles serviraient Dieu davantage (mais), en se séparant de leurs maris, qu’en vivant avec eux ;

car ce sont là des dévotions (umas devoçoes) qui durent peu et se réalisent (se fazen), peu de fois, sans scandales.

VIII. — En public, gardez-vous de donner tort au mari, bien qu'il l’eût. En secret, conseillez-lui de faire une confession générale et, en confession, vous le reprendrez avec beaucoup de retenue (modestia). Prenez garde qu’il ne juge (sinte) que vous êtes plus pour sa femme que pour lui, quand même les torts seraient de son côté; louez-le, s’il s’accuse lui-même; ne le condamnez que par sa propre sentence, et encore, avec beaucoup d’amour, de charité, de bénignité; car, avec ces hommes de l’Inde, beaucoup se conclut par suppliques (rogos), rien par force ( por rogos mutito se acaba, por força nenhua cousa). Une fois encore, entendez-le bien, je vous redis qu'en public, vous ne donniez jamais tort au mari, quand même 1l l'aurait, car les femmes sont tellement endiablées (endemonaveis. Le mot n’est pas portugais. On voit que d’autres lurent : indomaveis. indomptables), qu’elles cherchent occasion de déprécier leurs maris, alléguant, auprès des personnes religieuses, que leurs maris ont tort et non pas elles.

IX. — Quand même les femmes n’auraient pas tort, ne les. excusez pas comme elles s’excusent; mais plutôt, montrezleur l'obligation qu’elles ont de supporter leurs maris, et comment elles méritent quelque châtiment, pour leur manquer, bien des fois, de respect; exhortez-les à prendre en patience leurs peines présentes; à s’humilier, à endurer, à obéir à leurs maris,

X.— Ne croyez pas tout ce que vous disent ni le mari, ni la femme; écoutez-les lun et l’autre, avant de donner tort à aucun, et ne vous montrez pas plus favorable à lun qu'à. l’autre; car, en ces affaires, toujours les deux ont tort, bien que plus l’un que l’autre; et mettez grande circonspection

(murto tento) à recevoir les excuses (desculpas) des coupables. Ceci soit dit pour que plus sûrement vous arriviez à un accord et évitiez les scandales.

XI. — Quand vous ne pourrez pas les réconcilier, envoyezles au seigneur Évèque ou au Vicaire général ; — et ne vous compromettez avec eux d'aucune manière, comme serait en donnant tort à l’un plus qu’à l’autre.

XII. — Veillez à ne procéder que très prudemment avec ce mauvais monde. Regardez bien les choses dans l'avenir, parce que le diable ne dort jamais. Sachez-le : c’est certainement une grande imprudence que de ne craindre pas les inconvé-

nients qui peuvent suivre de nos œuvres, bien que menées et

dirigées (vao ordenadas) par un bon zèle. Faute de prudence, et pour n'avoir pas considéré les inconvénients, dans l’avenir, il suit quelquefois bien des maux de nos œuvres.

XIIT. — Prenez garde de ne jamais reprendre personne avec colère, parce que de telles répréhensions jamais ne se suit aucun fruit auprès des gens du monde : pour être, eux, très imparfaits, ils attribuent la vivacité des paroles toute à lim-

perfection, rien au zèle.

XIV. — Avec les Frades et les Pères (prêtres), humiliezvous, abaissez-vous toujours : laissez passer la colère et la passion ; et ceci, je l’entends, non pas seulemeut quand vous êtes le coupable, mais plutôt (antes maïs) quand vous n’avez aucun tort et qu'eux sont en faute. Si la raison n’est pas entendue, si elle n'obtient rien, taisez-vous, et ne veuillez pas vengeance plus forte. Ayez compassion d'eux, quand ils ne font pas ce qu'ils doivent, parce que, tôt ou tard, de Dieu leur viendra le châtiment, et beaucoup plus grand qu'eux et vous ne pensez : ayez donc pitié d’eux et priez Dieu pour eux. Ke

cherchez pas d’autres vengeances, ni d’ouïe, ni de paroles, ni d'œuvres; car tout cela est périlleux et dommageable, comme procédant de la chair et du sang. Sachez-le avec certitude et n’en doutez pas, Dieu fait beaucoup de grâces et faveurs à

ceux qui, persécutés pour son amour, demeurent dans l’ordre,

à l’égard des persécuteurs : Dieu, si vous supportez patiemment leurs contradictions, aura soin spécial de confondre ceux qui vous persécutent et mettent empêchement à vos pieux ministères ; — et cela, Dieu laissera de le faire, si vous, par ressentiment, œuvres ou paroles, cherchez à vous venger.

XV.— Si, par cas (ce que Dieu ne veuille), il survenait quelques discordes entre vous et des Frades, gardez-vous d’avoir avec eux, ni en présence du Gouverneur, n1 devant des séculiers, aucun entretien où se trahirait la désaffection (desamor), car les séculiers en seraient scandalisés (desedijicados). En un tel cas, si, par exemple, dans des sermons ou conversations, certains religieux se montraient indisposés contre vous, vous

parlerez au seigneur Evêque et obtiendrez qu'eux et vous.

étant assemblés en présence de Sa Seigneurie, elle mette fin

à ces discordes ; et vous direz, de ma part, au seigneur Evêque

que je le prie de terminer de telles discussions sans qu'aucun

séculier s’en mêle; et souvenez-vous qu’en chaire, quand.

même eux parleraient contre vous, vous devez ne rien dire contre eux, mais vous contenter d’aller, comme j'ai dit, parler

à l’Evêque, afin qu'il vous mande avec eux en sa présence, et

prenne des mesures pour empêcher de si manifestes désordres : 1l ne peut, en effet, s’en suivre, pour le peuple, que malédification et scandale. L’honneur de la Compagnie, pensez-y bien, n'est pas de se faire valoir aux yeux du monde et de le contenter, mais de contenter Dieu seulement, et Lui veut que nous ne donnions aliment n1 à scandales, ni à colères, ni à discordes.

Cela, je vous le recommande beaucoup : agissez comme, en vertu de la sainte obéissance, je vous ordonne d’agir ; en tout démêlé, recourez au seigneur Evêque, et tenez-vous en à son

avis et à ses ordres; suppliez-le seulement de vouloir, par

grâce, mettre la paix là où l’Ennemi sèmerait la discorde. Et pour finir (em fin de tudo), je vous recommande, par-

dessus tout, vous-même à vous-même, et vous prie de vous souvenir que vous êtes de la Compagnie de JESUS : alors,

vous ferez ce que vous devez faire.

À Goa, le 15 avril 1552.

FRançoIs ”.

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