‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 96 sur 144 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

OÙ SONT FIDÉLEMENT RACONTÉES LA MORT ET SÉPULTURE DE FRANÇOIS DE XAVIER, ET LA TRANSLATION DE SON CORPS A MALACA ET À GOA.

(Novembre 1552-mars 1554.)

De bonne heure, on comprit, dans l’Inde, qu’un seul témoin pouvait bien raconter les derniers jours et la mort de François : c'était le jeune Chinois Antonio de Santa-Fé. Il faut, d’abord, observer qu’Antonio n’était pas un Jeune homme de médiocre intelligence, ni d'intelligence sans culture; ce n’était pas non plus une âme peu honnête, peu vertueuse. Le P. Luis Frois, qui vécut avec lui, à Goa, jusqu’au jour du départ de François pour la Chine, nous fait ainsi son portrait :

Ce jeune Chinois vivait au collège de Goa, depuis sept ou huit ans, et il avait quatre ans d’étude de grammaire. Il était des plus vertueux, des plus ouverts à l’intelligence des choses

spirituelles, entre les garçons que J'ai connus tels dans ces

régions. Maître François l’amenait pour qu'il enseignât, dès l’arrivée en Chine, la doctrine chrétienne aux nouveaux con-

vertis.

Ajoutons qu’Antonio, en 1552, avail, au moins, vingt ans, puisque le P. Valignani dit l’avoir connu déjà vieux, avant 1583.

Sans doute, François observe que ce bon Antonio, mis en relation, à Sancian, avec des Chinois, eut peine à se faire entendre; mais ce fait est tout expliqué, si l’on observe qu’Antonio, venu fort jeune dans l’Inde, n’y parlait, depuis huit ans, que la langue portugaise.

Antonio est donc un témoin qui mérite confiance, Un de ses amis (qu'il appelle très cher Frère) eut la bonne pensée de l’interroger, peu après la mort du Saint, — et Antonio écrivit des pages que nous traduisons littéralement du texte original portugais, après avoir noté quelques observations du P. Valiœnani :

En ce temps, il n’y avait pas même autorisation pour les Portugais de mettre pied sur le sol chinois, en vue seulement d'acheter et de vendre; de sorte que les marchands portugais vivaient sur leurs vaisseaux, traitant secrètement d’affaires avec les Chinois, pour se dérober, de part et d’autre, aux surprises des mandarins; ce qui exigeait séjour de plusieurs mois. Si les Portugais venaient à terre, dans l’île de Sanchoan, île en ce temps quasi-déserte, c'était par nécessité et pour peu de jours ; et ils s’abritaient, alors, en des cabanons de paille dressés sur le rivage et qu’ils brüûlaient au départ. Des vaisseaux que François rencontra proche de Sanchoan, quand il y arriva, la plupart ne tardèrent pas à retourner dans

l'Inde, et bientôt il n’en resta qu’un, dont l’équipage était fort restreint, et très pauvre l’approvisionnement de vivres ; il n’attendait, pour s'éloigner aussi, que d’avoir complété son chargement. Ajoutons que le mois de novembre est, dans cette région, un des plus froids de l’année.

À Sanchoan se trouvaient déjà d’autres navires portugais, quand François y arriva. Les Portugais insistèrent, de tout leur pouvoir, pour empêcher le Saint d’aller à une mort ou captivité certaine en abordant à Canton; ils lui disaient comment les Chinois n’avaient pas même épargné des Portugais que la tempête avait jetés sur leurs côtes : ils les avaient pris,

maltraités et mis en prison, où ils étaient encore, sans que.

l’on trouvât moyen de les délivrer.

Ainsi parle le P. Valignani.

Les Portugais n’exagéraient pas le péril. En 1555, le P. Melchior Nunez vit, de près, un de ces captifs :

Seuls, écrit le Père Frois, seuls, le Père Maître Melchior et D. Louis de Almeida, capitaine d’un vaisseau portugais, connu des Chinois, furent autorisés à parler à Mathieu de Britto, gentilhomme, retenu en prison, tout chargé de chaînes, des menottes aux mains, des fers aux pieds et au col, et encore une pièce de bois sur la poitrine. Ils le trouvèrent tout défiœuré et dans une grande tristesse. La vue du Père ramena la joie dans son cœur, et il pleura beaucoup avec lui. Le Capitaine et le Père obtinrent pour ce malheureux captif quelque soulagement.

Ecoutons maintenant Antonio de Santa-Fé :

Voici, mon très cher Frère, ce que vous désirez savoir, au sujet de la bénie mort du Père Maître François, avec qui Je me trouvai seul quand il mourut :

Malgré tout ce qu'il eut à souffrir d’ennuis, avant son voyage en Chine, 1l ne laissa pas de lPexécuter. Nous partimes donc de Malaca, et nous eûmes bonne traversée”. En peu de jours, nous arrivâmes à la côte de Chine, et l’on mit à l'ancre; mais le pilote ne savait pas où il était : avions-nous déjà dépassé le port où nous devions nous arrêter, où bien nous fallait-il aller encore en avant pour le rencontrer? — Il ne parvenait pas à le déterminer, et tous les gens du vaisseau se trouvaient dans la même incertitude. Le Père Maître François dit au pilote que le port était dépassé et qu'il fallait retourner en arrière. Personne ne voulait le croire; mais comme le Père Maître François maintenait son affirmation, le Capitaine prit le parti d'envoyer un bateau en arrière, pour voir si la chose était comme disait le Père Maître François; or, au bout de trois jours, le bateau revint, avec beaucoup de vivres frais (refrescos) et avec la nouvelle que le port de Sanchoan, celui même où nous allions, était en arrière, comme l'avait dit le Père Maître François ; — et ainsi, avec grande joie, Dieu nous donnant si bonne traversée, nous retournâmes en arrière jusqu’au port”.

Comme nous y entrâmes, les Portugais qui s’y trouvaient ayant su que le Père Maître François était Rà, ils vinrent tous le recevoir, et chacun voulait accueillir dans sa maison (casa), parce que tous l’aimaient beaucoup. Finalement, il fut pris par un George Alvrez, son grand ami, qui lui donna lhospitalité (agazalho) et à ses compagnons, savoir : le Frère Ferreira et moi. Nous demeurâmes là l’espace de deux mois et demi environ.

Dès que le Père Maître François fut arrivé, 1l demanda aux

1. Ce simple langage se concilie peu avec les récits de la traversée que font certains biographes.

>. Le pilote et les autres, observe ici le P. Valignani, ne s'expliquèrent ce fait qu’en admettant. dans l’âme de François une lumière surnaturelle,

Portugais, pour l'amour de Dieu, qu’on lui fit faire une chapelle (igrejinha) de paille, afin de pouvoir y dire la messe et enseigner la doctrine aux enfants et aux garçons esclaves. Bien qu'ils fussent peu nombreux, jamais il ne cessa de les instruire, avec beaucoup de charité et d’amour, comme il faisait en tout lieu où il se trouvait. Il confessait aussi bien des gens.

Il travaillait (se exercitaba) aussi, durant ce même temps, à recueillir des aumônes pour les pauvres, et à lier très fréquemment entretien avec les Chinois païens, qui venaient là pour leur commerce (fazer fasendas). I ne leur parlait pas des choses de la Foi, mais seulement de choses communes, pour entrer en relation avec eux. Il répondait aux questions qu'eux lui faisaient, et qui étaient ordinairement de choses de philosophie, comme de la composition de ce monde, et autres semblables ; et il leur répondait si bien, que les Chinois allaient disant que le Père Maître François leur paraissait être un homme bien savant et de très bonne vie ‘. |

En ce temps, vint à tomber malade un homme fort dévot du Père Maïtre François, et qui jamais ne manquait sa messe. Son mal devenant très grave, 1l demanda qu’on le portât de terre sur le vaisseau ; or, comme quelques domestiques le prenaient, en effet, pour l’embarquer, le Père leur dit : « Voyez, vous êtes là à prendre Diogo de Gueiros (c'était le nom du malade) : d'ici à trois jours, vous le rapporterez à terre, mort. » Et ce fut vrai, car, de là à trois jours, les domestiques revinrent à terre, avec leur maître mort, pour l’enterrer.

1. De là il ne faudrait pas conclure que François parlait avec les Chinois autrement que par interprète, ou bien en portugais avec les Chinois qui entendaient ou parlaient le portugais. Tel biographe de Francois nous le

montre, à Yamaguchi, employant les matinées à prêcher en un chinois très pur, et les après-midi à prêcher également en japonais.

On en donna avis au Père, qui était à la chapelle (na ermida) : il prit aussitôt le surplis et descendit de la colline (do outeiro), pour recevoir le corps et l’enterrer, comme il faisait pour tous ceux qui là mouraient.

Tout le temps que le Père fut là, tout son souci était comment il pourrait entrer en Chine et y annoncer la Foi de Jésus-Christ; et traitant, bien des fois, de cela avec les marchands chinois, les uns lui disaient qu’il ne pourrait pas entrer, parce que le Roi de Chine ne voulait pas qu'aucun étranger entrât dans ses États, et qu’il punissait très gravement ceux qui le faisaient. À d’autres il semblait qu'eux pourralent l’y porter, parce qu'ils le jugeaient homme vertueux et de samte vie. Mais les premiers persistaient (finalmente) à dire qu'il leur paraissait impossible que le Père entrât en Chine. Mais le Père demeurait très constant, et avec grandes espérances en Notre-Seigneur, qu’il entrerait en Chine, et avec le dessein, au cas où il n’y pourrait entrer par ce port, de s’en aller à Siam, et, de là, accompagner les ambassadeurs que, chaque année, le Roi de Siam envoyait en Chine.

Étant ainsi déterminé, le Père Maître François tomba malade, mais d’une maladie légère : ce n’était qu’une fatigue et des frissons de froid ; il ne laissa pas de dire la messe tous les jours, et, s'étant purgé, par le conseil des Portugais qui étaient là, 1l se trouva mieux, et se remit bientôt à ses exercices accoutumés d’enseigner la doctrine et de converser avec les Chinois.

Il en vint à s'arranger avec un d'eux : du reste, 1l ne lui demandait rien de plus que de nous porter et déposer, de nuit, lui et moi (car Alvaro Ferreira était parti), sur la plage de Canton, sans que personne sût qui nous y avait portés, de peur qu'on ne le tuât, comme, par ordre du Roï, les manda-

rins, de Chine faisaient à tous ceux qui introduisaient des étrangers ; et pour cela, il lui donnerait une quantité de poivre (marchandise qu'ils estiment fort), de la valeur de 150 pardaos.

Le marché ainsi fait, le Père alla prendre congé du Capitan mayor et lui demander permission d’exécuter son dessein. Le Capitaine le pria de ne pas entrer en Chine, tant que les vaisseaux portugais seraient là, parce qu'il pourrait bien arriver que les Gouverneurs de Chine, irrités de le voir sur leur terre, ne fissent quelque mal aux Portugais qui étaient là, et ne vinssent en armes contre eux : ce que voyant le Père Maître François, et que son entrée immédiate en Chine pourrait, en effet, occasionner dommage aux Portugais, 1l se résolut d’attendre que leurs vaisseaux fussent sur le point de retourner à Malaca ; alors seulement il entrerait en Chine, parce que si les Chinois, à ce propos, voulaient aller, en armes, attaquer les vaisseaux portugais, ils ne les trouveraient déjà plus là.

Le Père Maître François était ainsi déterminé, lorsque partit, en ce temps, pour Malaca, l'ami qui lui donnait lhospitalité, et 1] demeura sans que personne lui procurât asile et de quoi manger. Bien des fois, avant faim, 1l me disait d'aller demander, pour l’amour de Dieu, aux Portugais qui restaient encore, quelque peu de pain, et jy allai souvent; mais cela n’empêchait pas qu'il ne souffrit de grandes nécessités.

Ce fut alors qu’il se sentit mal, et, se voyant ainsi indisposé,

sans avoir rien à manger, il me demanda s’il ne serait pas

bon d’aller sur le vaisseau de Diogo Pereira, qui mouillait en pleine mer. Je lui répondis que cela me paraissait bien, puisque nous souffrions, à terre, de telles privations ; que, sur le vaisseau, il trouverait quelqu'un qui le nourrirait et le soignerait, et que, là, son état pourrait s’améliorer. Le Père fut de

mon avis, et, peu après, il s'embarqua pour aller au vaisseau,

mn.

re

Page 1