‹ Saint François de Xavier (volume 2)Chapitre 97 sur 144 · LA · texte numérisé non relu

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ce fut un mardi, après midi (22 novembre); mais il ne passa qu'une nuit dans le vaisseau, durant laquelle il souffrit beaucoup, et du roulis, parce que la mer était grosse (grandes mares), et d'une très forte fièvre. Aussi, de bon matin, il revint, avec moi, à terre, portant sous le bras une paire de chausses de drap, qu’on lui avait données, pour le défendre du froid, qui était grand ; il portait, de plus, dans la manche, quelque peu d'amandes (amas poucas amendoas), qu’on lui avait données pour manger. Il vint du vaisseau avec une telle fièvre, et si brûlant, qu’il semblait une braise ({ao abrazado que parecia hua braza).

Le voyant dans cet état, un Portugais, son ami, qui s’appelait Jorge Alvrez”, le prit avec lui et le logea en une sienne cabane de paille, et lui dit : « Votre Révérence doit se saigner sans retard : il y a maladie très sérieuse. » À quoi le Père répondit qu’il n’avait pas coutume de se saigner, mais que sa Merced fit ce qui lui semblerait à propos ; et aussitôt, on le saigna : ce jour-là était le mercredi (4? feria). À la saignée, il s’évanouit; mais on lui jeta de l’eau au visage, et il revint à sol.

Peu après, il éprouva un grand dégoût : 1l ne pouvait rien manger. Le lendemain, jeudi (5° ferta), comme on vit que la fièvre allait croissant, on le saigna : il s’évanouit de nouveau. Ne pouvant rien manger et si tourmenté (atribulado) comme il l'était de la fièvre, il demeurait tellement endurant et patient que jamais on ne lui entendit dire un mot.

Ce jeudi. de bonne heure, il lui survint quelques accès de délire (umos frenesies); mais, tant qu’ils durèrent, jamais il ne dit une parole qui se pût attribuer à extravagance (desa-

1. Des Alvrez sont partout en Portugal, et le nom de George y était alors fort commun.

tino) : les yeux élevés au ciel, d’un visage très joyeux (alegre) et de bel aspect (bem assombrado), et à haute voix, comme s’il eût prêché (a modo de pregaçao), 11 faisait certains colloques de choses que moi je ne comprenais pas, parce qu’elles n'étaient pas dites en notre langue ; j'ai cependant retenu ces paroles, parce que je ies lui entendis répéter bien des fois : Tu autem meorum peccatorum et delictorum miserere! avec beaucoup d’autres paroles que je ne comprenais pas”

Il fut ainsi, parlant avec une très grande ferveur, l’espace de cinq ou six heures, et le Nom de JESUS toujours à Ja bouche (0 Nome de JESU nunca lhe salia da boca). Tout ce

jour .du jeudi et tout le vendredi, il fut si patient et bénin

qu'il ne donnait aucun travail à qui le servait. Il demeura sans rien manger, depuis le mercredi, qu’on le saigna, Jus-

qu'au samedi.

Le samedi, il commença de perdre la parole. Dès que je vis cela, il me parut que Notre-Seigneur le voulait vite prendre, et je me disposai à le veiller, cette nuit du samedi au dimanche. Je veillai, en effet, toute la nuit, lui demeurant toujours les yeux fixés sur un crucifix que je lui avais posé là. Quand

1. On sut d’Antonio que « le Père Maître François redisait encore souvent, pendant son agonie et les quelques jours de sa dernière maladie :

Jesu, Fili David, Miserere met! — Mater Dei, memento mer!» Ce fait

nous est attesté par le P. Luiz Frois.

— Quelle était cette langue de François qu’Antonio ne comprit pas ? — Ce n’était pas le latin : AO le comprenait ; — ce n’était pas le portugais : Antonio l'écrit, et c’est du portugais qu'il s’agit là où il dit : « notre langue » ; — ce n’était pas le castillan : Antonio y eùt quasi tout compris. — De l’autre langue que François parlait, Antonio n’a rien compris : c'était la langue de François, la langue de sa mère, le basque. François ne put Jamais être profondément Castiilan il n’eut pas le temps de devenir Portugais : il demeura Navarrais basque, ou Basque navarrais. € Ma langue à moi, écrivait-il en 1543, c’est le basque. » Mourant, il prie Dieu en basque, comme il avait fait dès l’enfance, comme, sans aucun doute, souvent il fit tant qu'il vécut.

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sun.

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Paube du dimanche fut près de paraître (querendo romper a alba para o domingo), je vis qu’il allait mourir ; et, comme je lui mettais un cierge à la main, étant moi seul avec lui, il s’endormit dans le Seigneur, et son âme bénie partit de cette misérable vie. Sans quasi aucun labeur (trabalho), ni râles (rem arrancos), m1 aucun épanchement d’humeurs (nem menos de seu corpo), il passa à la vie bienheureuse pour y recevoir la récompense des nombreux travaux qu’en ce monde il supporta pour l’exaltation et la propagation de la Foi et du Nom de JESUS Notre-Seigneur. |

Ce fut donc le dimanche, 27 novembre 1552, à deux heures après minuit, dans une cabane de paille, en l’île de Sanchoan, vis-à-vis de Canton, que l’âme bénie du Père Maitre François partit de cette vie présente pour la vie éternelle.

Le béni Père mort, son visage demeura de bel aspect, si vermeil et rosé ({ao vermelho e rosado) qu'il ne semblait que vivant, et tel qu'il est, je crois, au royaume de Notre-Seigneur.

Voyant donc que Dieu Notre-Seigneur avait jugé à propos (por bem) de nous enlever ce saint homme de ce misérable monde, qui ne méritait pas de le posséder, Je résolus d’aller au vaisseau en donner avis au Capitaine, et chercher les orne- ments et autres choses nécessaires qui se trouvaient là, afin d’ensevelir le corps. Quelques personnes cependant, instruites de la mort du béni Père, s'étaient réunies : Je les laissai près de son corps, assez tristes, eux et moi, de la perte d’une si sainte compagnie, — et j'allai au vaisseau.

Quand ils surent la mort du béni Père, 1ls demeurèrent tous bien tristes, désolés de se voir privés d’une si suave et amoureuse (amnorosa) conversation, comme était la sienne.

: Prenant donc les ornements, je retournai vite au corps du

Père, et je lui trouvai le visage beau et joyeux, comme Je l'avais laissé; certes, il ne semblait pas mort! Et comme Je l’ensevelissais (amortalhandolo), avec grande douleur de tous ceux qui étions là, je me ressouvins que les Chinois ont coutume d’enterrer leurs défunts dans un coffre fermé, et 1l me parut bon d’enterrer ainsi le corps du Père : je demandai conseil à George Alvrez, qui trouva que ce serait bien, et fit faire tout de suite Le coffre. Dès qu'il fut fait, jy mis, aidé de deux mulätres, le corps du béni Père, et eux et mot, seuls (elles. sos commigo), nous embarquant, portâmes, sur la barque, le corps du Père à un autre rivage (banda) de l’île, vis-à-vis du vaisseau de Diogo Pereira, où venaient se loger les gens du vaisseau, et où la terre était plus apte (melhor) à servir de

sépulture au COrps.

Là, nous fimes une fosse profonde, et nous y mimes le coffre avec le corps du Père. Nous allions combler la fosse, nous trois, toujours seuls, lorsque Dieu Notre-Seigneur, qui voulait manifester les merveilles que vous, mon très cher frère, savez et avez vues, — mit dans lesprit (rappela) d’un des mulâtres qui étaient avec mot, appelé George Mendez, que nous ferions bien de répandre dans le coffre, au-dessous et au-dessus du corps, quelques sacs de chaux : la chaux, en

effet, consumerait les chairs, et il ne resterait que le squelette

(a ossada); peut-être se trouverait-1l, par là, quelques Portugais qui désireraient, avant de parür, voir les os du Père

Maître François, ou même les prendre pour les porter dans

l'Inde.

Nous fûmes, tous les trois, d'avis que ce serait très bien, et nous allâmes, tout de suite, chercher quatre grands sacs de chaux. Puis, nous déclouâmes le coffre, et, après y avoir mis la chaux, nous le replaçèmes dans la fosse. Nous comblâmes le creux et nous foulâmes très bien la terre. Au-

FRANCOIS A SANCIAN (OCUTOBRE-NOVEMBRE 1992). 391

dessus, nous posimes quelques pierres, pour indiquer à ceux qui, de là à quelques temps, y viendraient qu’en cet endroit était le corps du béni Père Maître François.

Et ainsi fut enseveli ce grand serviteur de Dieu, avec lassistance de quatre hommes seulement, deux mulâtres, moi Chinois, et un Portugais qui survint (que acertou); car tous les autres n’osèrent pas sortir de leurs maisons, à cause du froid qui était grand. /7 fut enterré, le dimanche méme qu'il mourul, à deux heures de l'après-midi, le 27 novembre de ladite année 1992.

Ayant donc été enterré, le dimanche 27 novembre, 11 demeura de cette manière jusqu'au 17 février, qui était le temps marqué pour le retour du vaisseau dans lPnde ; et le vaisseau étant près de parur, Notre-Seigneur voulut, ce semble, manifester la sainteté de son serviteur; car J'allai trouver le Capitaine, et je Lui dis : « Eh! donc, Señor, 1l demeurerait ici, le corps du Père Maître François, qui était un homme saint? » Et lui me répondit : « Je sais certainement, Antonio, qu'il était ce que vous dites, et que Notre-Seigneur a fait par lui beaucoup de merveilles ; mais que voulez-vous que nous fassions, Car je ne sais pas si le corps sera tel qu’on puisse l’emporter. J’enverrai voir, et, s’il peut être pris, nous le prendrons : il est bien juste que, layant amené ici, nous ne retournions pas à Malaca sans lui. »

Il envoya donc, tout de suite, un Portugais, homme à qui il se fait, pour aller déterrer le corps, et le porter, si les ossements se trouvaient tels qu’on püût les porter; mais s'il s’en exhalait odeur (se fedesse), on devrait l’enterrer de nouveau et le laisser.

L'homme alla donc; il déterra le coffre, Fouvrit et trouva le corps du Père tout entier, comme quand nous l’enterrâmes, sans puanteur (/edor) ni mauvaise odeur (mao chetro), autre

que lodeur (bajio) de la chaux qui se trouvait à. Ce que voyant, il rendit grandes grâces à Dieu d’avoir ainsi gardé son serviteur, ét il prit un peu de chair, qu'il coupa, Je crois, d’une cuisse, afin que, par ce morceau, le Capitaine vit comment était tout le corps; — et le Capitaine l’ayant flairé, et trouvé qu'il n’avait aucune odeur (cherro), loua Dieu lui aussi, et voulut que l’homme retournât pour apporter le corps enter, lui ordonnant de le laisser avec toute la chaux, pour rester ainsi durant le voyage, et de bien fermer le coffre, de peur que, sur mer, il ne s’en échappât mauvaise odeur. Cela se fit; le corps fut porté et mis sur le vaisseau, et nous partimes pour Malaca.

Quand nous arrivèämes à Malaca, on y savait déjà, par uné jonque, qui nous avait précédés, que le corps du Père Maître François venait; et comme tous l'avaient en grande estime, on résolut de le recevoir le mieux qu’on pourrait; en particulier, Diogo Pereira, son spécial ami, de qui était le vaisseau qui le portait; et aussitôt, Diogo fit faire beaucoup de cierges et préparer tout ce qui était nécessaire pour la réception.

Vous en savez déjà les détails par ceux qui s’y trouvèrent, et mieux que je ne puis les dire; mais, puisque vous me le demandez, je dirai ce dont je me souviendrai. Nous arrivâmes à Malaca, le vingt et tant de mars, vers midi, et comme il était : trop tard pour que la réception du corps du Père se pût faire ce jour-là, elle ne se fit pas; mais on le débarqua et on le déposa en une maison proche du pont. Là, bientôt, accourut une multitude de gens pour voir le corps du Père, parce qu’on avait déjà su comment ïl venait. Arriva aussi le Vicaire de Malaca, pour voir si le corps venait comme on disait. Il fit ouvrir le coffre, et de telle manière qu’il ne resta que la planche du fond; et, voyant le corps, comme il venait, entier et frais (rntetro e fresco), tous rendirent grâces à Dieu, Parmi

ce peuple, vint un homme qui était très malade de la poitrine, et l’on remarqua et l’on dit que, depuis qu’il eut baisé le corps du Père Maître François, et se fût recommandé à lui, il se trouva bien sur-le-champ (logo).

Le lendemain matin, vint le clergé, avec beaucoup des cierges de Diogo Pereira, et tout le peuple qu'il y avait dans la ville, et on porta, pour l’y ensevelir, Le corps du Père à Péglise de Notre-Dame du Mont, avec une si solennelle procession, que jamais, dit-on, il ne s’en vit une pareille à Malaca. Quand on fut arrivé à l’église, et que l’on eut fait l’office, comme de coutume, on enterra, une autre fois, le corps, mais sans la chaux (fora ja do cal), dans la chapelle de Notre-Dame. Lorsqu'on tassa la terre (ce que les Cafres qui s’y occupèrent firent avec des pilons), le nez fut aplati (se {he inclinarao os narices), comme on le vit, quand le corps arriva dans cette ville.

Le Père Maïtre François demeura [à enseveli, depuis ce jour, qui était le 23 mars, jusqu’au 15 du mois d’août, que le Père Jean de Beira et les Frères qui allaient à Maluco le déterrèrent, une nuit, secrètement et le gardèrent jusqu’à ce que les vaisseaux parürent pour l’Inde : alors, le seigneur Manoel de Tavora l’apporta. Ce que, durant la traversée, Dieu opéra par ce saint corps ; comment il fut reçu dans cette ville de Goa, vous, mon très cher frère, le savez mieux que moi, puisque vous y fûtes présent et le vites. Moi, je ne dis que ce que J'ai vu de mes yeux, — vivant avant le Père Maître François dans ce voyage vers la Chine, et me trouvant à sa mort. Ce que je dis est très vrai (nuita verdade), — Notre-Seigneur Île sait; bien que, j’en ai la certitude, ce soit peu auprès de ce que Notre-Seigneur à opéré par lui.

Plaise à Dieu, par sa miséricorde et par la sainte entremise

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