‹ Saint François de XavierChapitre 14 sur 84 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

où SE TROUVE i/hIST01RE DES PREMIÈRES ANNEES DE FRANÇOIS DE XAVIER JUSQu'a LA MORT DE SON PERE.

(iTmO-iGiOi.)

Dans son Livre de raison, le docleur Juan de Jassu écrivit : « Francisco est né le 7 avril i5o(î »; ainsi le déclare Juan, frère du saint, qui eut à sa disposition le livre de raison de son })ère, et qui eu lira ce détail pour l'inscrire dans son \)ropre journa/ de famille.

Le 7 avril, jour de la naissance de François, était, en i5o6, le mardi de la Semaine sainte : ce jour-là, dans Téglise de Xavier, le vicaire et les bénéficiers, selon les Ordonnances de Juan de Jassu et de Maria de Azpilcueta, avaient obligation spéciale de la messe chantée et des vêpres; plus posément ils psalmodiaient les Heures canoniques, afin de « mieux louer Dieu » et de faire plus « dévote mémoire de la Passion de Jésus-Christ. » Dieu semblait aussi se res-

I. Documents et sottrrrs, I. I, i'\\ii\u xii, xiii; t. II, chap. xiv, xv.

souvenir de la piété d'Arnalt Periz de Jassu el de Guillerma de Alondo; ils avaient tant désiré glorifier saint Vincent Ferrier, l'apôtre de TOccident, et voici que Tapôtre de l'Orient naissait le jour même où Ton célébrait, en ce temps, la fête de saint Vincent Ferrier.

François ne naquit pas, comme on Ta dit, dans une étable :

En i6i4, un des témoins du procès de béatification, Fermin Cruzat y Sabalza, prêtre, vicaire de la paroisse de Santa Maria de Xavier, natif de Yessa, proche de Xavier, héritier des souvenirs de son aïeul, mort à Tàge de quatre-vingt-dix-ans, lequel « avait très bien connu le P. François Xavier », ce prêtre si bien placé pour connaître toutes choses et qui, de plus, appartient à la parenté des Xavier, ig-nore évidemment ce que Ton donnera, deux cents ans plus tard, comme fait indubitable, ou du moins comme une tradition sérieuse, car il parle ainsi :

Aujourd'hui, la viMiératioii el dévoliou que \\n\ a pour It* serviteur de Dieu anièue à Xavier des «^eus de divers endroits; ils viennent pour visifer le ras(i/lo, el en particulier la chambre où il est de tradition cjue le serviteur de Dieu naquit (el aposento, en donde, jàor conuin iradicion, esta ohservado que nacio). Il y vient des séculies et des reli^^ieux de diverses nations. Orlains, venus des Indes, ont emporté des morceaux de hricpie el des éclats du bois des portes de la dile chandire [estilltis de Ids pnertas del dirho aposento). On a VII les visileurs baiser le sol et les parois de la chambre [hesando la tierra // /as ptiredes del mis/no aposento).

50 FRAN(jOlS ËNt^VNT (1506-lol6).

Le baplême de François ne dut pas être retardé, et le vicaire perpétuel de ce temps, Don Migfuel de Azpilcuela, ne céda probablement pas à un autre le droit que son litre de vicaire et celui de proche parent de la famille lui donnaient de rég-énérer le aouveau-né.

On est surpris d'abord du choix que Ton fait pour lui du nom de François : il ne se rencontrait ni chez les aïeux ni dans la plus proche parenté; mais Don Juan et Doiîa Maria venaient d'écrire : (( Tout bon chrétien, en ce temps de Carême, g-arde u mémoire continuelle de la Passion de Jésusce Christ. » La mémoire de la Passion de Jésus- Clirîsl, plus vive encore durant la Semaine sainte au cœur très chrétien de Juan et de Maria, leur fit, peut-être, comme une loi de donner à leur fils le nom du séraphîque ami de Jésus crucifié.

L'église de Xavier possède les fonts baptismaux (/a pila bantismal) où François fut régénéré. 11 suffit de voir ce monument pour être convaincu qu'il était déjà antique lors du baptême de Xavier.

Un autre souvenir était là autrefois de ce baptisé qui plus tard baptisera des peuples; le souvenir a disparu. Le P. Juan de la Pena en parle ainsi :

I/éftj^lise paroissiale de Xavier, vis-à-vis du palario^ possède une précieuse relique : la possession est certaine; malheureusement, rol)je( est mêlé à d*au(res semblables, entre les(|uels il est impossible d(* le discerner : je veux piirler de la tuni(|ue hianche ou chrémeau baptismal du Bienlieureux Père Xavier. (Tétait la coutume des seii^^neurs de Xavier de suspendre, connue des ex-voUt, dans IVy^lise paroissiale,

François ekPanï (^150(3-1516;. 51

les chréineaiix de leurs enfants; on y voit, en effet, appendns à la muraille, les chrémeaux des enfants de don «luan de Jassu et de Maria de Azpilcueta ; mais nul ne saurait dire quel de ces chrémeaux est celui de François.

On a prétendu que François, enfant, fut nourri à Jassu ou dans telle autre localité du pays basque. Ces dires ou traditions n'ont pas de fondement sérieux. Ecoutons quelques témoins qui vécurent a Xavier et y connurent le Saint.

Juan de Azpilcueta, de Sada :

Je suis parent de Francisco au quatrième dej;»;rt^ Je le coiuiais depuis qu'il était petit (nino), à la mamelle de sa nourrice, et je l'ai connu depuis jusqu'à présent. Je l'ai vu, je lui ai parlé, j'ai eu de lon^^s et fréquents entretiens avec lui, et cela jusqu'au temps où il s'absenta du royaume pour aller aux études.

Bien souvent j'ai vécu au palacio de Xavier, à titre de [tarent , et j'y ai vu élever Francisco à partir du temps où sa nourrice l'allaitait; et depuis ces premières années, tant qu'il a vécu dans ce |)ays, je l'ai revu fréquemment, et de même son père et sa mère jusqu'à leur mort. Or, avant (pie Francisco allât étudier et que Don Juan de Jassu et Doua Maria de Azpilcueta finissent leurs jours, je les vis, eux, tenir Francisco pour leur fils lé*;^itime et le traiter connne tel, le déclarer tel : eux l'appelaient fils et lui les a[>pelait père et mère.

Juan de Hualde, l'ancien serviteur de Taïeul de François :

Bien des fois, alors «pie Don Juan de Jassu et Dofia Maria, sa femme, vivaient, j'allai hu pa/acio de Xavier, où

ils faisaient leur résidence; j'élais, en eflFel, en içraiules relalions d'amitié avec eux; el, aux (einps où ils vivaient ainsi a Xavier, y séjournant nu)i-n)énie un mois el quelquefois deux, je voyais que Franc;ois résidait avec eux dans ledit pa- Idcio^ les appelant père et mère, et recevant d'eux le nom de fils. J'y ai vu François, selon les temps, en l)as Ae^e et ^•randi.

Esleban de Huarte :

TanI que Don Juan et Dona Maria vécurent, j'allais très souvent au palacio de Xavier et j'y passais bien des jours. Dans ces occasions, je vis François, enfant de peu d'années, vivre près d'eux comme fils au palacio. Je l'ai connu, et de vue et d'entretien, tant qu'il est demeuré dans ce royaume.

Sans que les lëmoins lui fournissent avec de plus intimes détails le tableau de la vie du castillo de Xavier en ce temps, le lecteur peut assez se le représenter à Taide des documents qui précédent. Don Juan et dona Maria avaient dressé les Ordonnances de Téglise Sainte-Marie pour que Dieu fût mieux servi à Xavier; les premiers donc, ils observèrent, sous les yeux de leurs fils et de leurs serviteurs, ce qu'ils voulaient voir observé après eux. Au castillo, comme à Téglise et à Vabbadia^ François grandissant ne vit, n'entendit rien qui n'insinuât efficacement dans son cœur la foi, la piété, la dévotion. A l'église, des solennités quasi quotidiennes; à Vabba^dia^ les exemples et les leyons amies de prêtres choisis entre mille pour y mener la vie des clercs apostoliques dans sa perfection première; au castillo^ une abbadia meilleure encore pour lui, avec la péné-

Irante action des leçons et des exemples de Don Juan, de Dofia Maria, de Violanta et d'amis ou parents, dont le soin principal (leurs suppliques collectives au Souverain-Pontife nous l'ont prouvé) était aussi le meilleur service de Dieu et le salut éternel,

Ajoutons, pour que le lecteur ait tout à fait sous les yeux le milieu où vécut François enfant, que Tautorité, le crédit, la fortune de son père et des familles amies des Xavier étaient alors à leur apog-ée; le docteur lui-même écrivait en i5o3 :

Les seiçi^neiirs de Xavier sont, depuis cent ans et plus, en possession de prélever sur tout le menu bétail (|ui traverse leurs terres, à la montée, un borro (agneau de plus d*un an) et cinq s^ros par troupeau, et, à la descente, une brebis d'un an et cinq çros, aussi par troupeau. Quant au gros bétail, on exige (en blanc) sols car Unes pour chaque troupeau.

Tous ceux qui avec du bétail traversent le territoire de Xavier paient ces droits, quand même les troupeaux appartiendraient à des monastères ou k des villes. Seuls, les Roncaleses sont exemptés de la redevance en argent : ils ne payent que Tagneau et la brebis...

Ce droit est si ancien, que le lieu où il se paye est connu de tout le monde sous le nom de el passa : là les bergers assemblent leur bétail et y attendent que les gardes au service du seigneur viennent recevoir le pt'age. I^*endroit est en dessjous du palacio et proche du chemin.

Il est de coutume immémoriale que le seigneur de Xavier lève une tète sur cinq du bétail (|ui passe sans payer. Il y a deux ans environ, cette exécution fut faite sur des troupeaux de Sanguessa et de Roncal; mais, à la prii^re de Valcnlde de Sand^uessa, le bétail fut rendu, et ce que le seigneur exigea n*égalait pas le vingtième de ce cpii était i\\\.

La Maison de Xavier est une des plus antiques et des plus priviiéçitfes {lihertadas) du royaume de Navarre; son seigneur jouit d'une seii^neurie souveraine, sans (^tre tenu à aucun devoir de recoiniaissance ni d'hommage au roi, ni à la couronne d<» Navarre, sauf Tohli^ation de faire ticuerre et paix A son commandement, comme il appert d'anciens titres et privilèges.

De temps immémorial, la Maison de Xavier a joui du droit d'asile; quiconque s'y réfuj^^ie, fût-ce pour cause de crime commis ou d^)bli)çation persoiuielle, est par là même à Tabri de toute poursuite tant qu'il y demeure. Que de fois n'a-t-on pas vu des içens de toutes les parties du royaume, y compris des nesinos de Sançuessa, courir s'y mettre à l'abri, de crainte d'être mis en prison ; on les y a toujours bien reçus et cardés tant qu'ils ont voulu, et rien de fâcheux ne leur est advenu, A moins qu'ils ne se soient d'eux-mêmes exposés aux rijofueurs de la justice.

La Maison de Xavier eut, en divers temps, des seiçneurs de e^rande distinction, desquels plusieurs furent gouverneurs du royaume ou y remplirent d'autres chariiçes éminentes A la cour des rois; elle a toujours eu ses vassaux, ses paysans, ses taillables et elle a exercé sur eux une juridiction seigneuriale.

Nul ne peut, A Tencontre de,s droits de la Maison de Xavier, invoquer d'exemption, car elle est elle-même maison exemple, sans aucune sujétion A hommage quelconque, pouvant, à ce titre, non seulement user de ses antiques privilèges, mais, dans les limites de son territoire, s'attribuer des droits nouveaux, comme le peut faire toute maison ainsi exempte.

Du reste, ces privilèges de la Maison de Xavier, ils furent toujours et ils sont encore connus, notoires dans le royaume (le Navarre et sur les frontières de l'Aragon.

A ces privilèges, en 1508, s'ajoutait le suivant : Don Juan et doua Catalina accordent A leur fidèle et bien-

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aimé conseiller, le docteur don Juan de Jassu, seigneur de Xavier et d'Azpilcoeta , et à ses héritiers le droit de prendre à chacpie radeau (almadià) de poutres qui descend par le rio de Araij^on une poutre, en dédominaa^ement du lf)rt que ces radeaux font au moulin de Xavier.

A Ydocin, comme à Xavier, les droits du docteur étaient encore à peu près incontestés :

En ifmS, dit un [)rètre de Ydocin, D. Sébastien de Alçorriz, le docteur de Jassu et les habitants de Ydocin déterminèrent, moi présent, les limites du lieu; [)uis tous revinrent devant le pnlacio, et j'entendis que le docteur leur disait : <( Voilà qui « est bien ; vous me reconnaissez pour sei^'^neur : agora bien: « me ronosreis par sefior. »

François, tant que vécut son père, ou du moins jusqu'à Tannée i5i2, vit donc se déployer au castillo de Xavier, quand les circonstances Texig'èrent, tout le luxe et le train des plus grandes maisons; et il efit pu dire ce que diront en son nom, trente ans plus tard, Tabbé de Gemborayn, son oncle, ou le seigneur du palacio de Çuazti, son cousin g'ermain :

J'ai vu don Juan de Jassu, président du Conseil, vivre comme hijodalgo, étant des principaux du royaume de Navarre... Don Juan et doiia Maria étaient personnes de çrande qualité et «grande considération en ce royaume. Ils avaient en leurs maisons, connue personnes très princi[>ales, écuyers, chevaux et armes.

François enfant vit exercer au castillo le droit d'asile en faveur de criminels qui, sans doute, ne

56 FRANÇOIS KNFANT (1506-1510).

s'éloignaient pas de Xavier sans s'être d'abord réconciliés avec Dieu, grâce aux soins du zèle de Maria de Azpilcueta, de Violanta, sa dig-ne sœur, et des saints prêtres de Vabbadia. 11 vit encore la charité s'allier à la justice dans les prisons de don Juan de Jassu, investi, à Xavier comme à Ydocin, des droits et des devoirs d'un justicier :

y^\ connu le docteur don Juan de Jassu et aussi D. Martin de Azpilcueta, son beau-père; eux, ainsi que leurs prédécesseurs, enfermaient les nmlfaiteurs dans la çalerie souterraine icafla) de la grosse tour : là étaient des fers (grillos) pour les lier. La tour avait aussi une basse-fosse (aposenfo cieffo); je me souviens d'y avoir vu un individu qui avait volé du raisin : il fut condamné à un ducat d'amende.

Ainsi parlent d'anciens serviteurs du palacio de Xavier,

Si François était venu au monde quelques années plus tôt, rien n'eût encore empêché, à la date de i5o8, qu'il bénéficiât de l'offre d'un office de pag-e à la cour de Caslille que Ferdinand et Isabelle, en i5o4, fiï*ent A Juan de Jassu pour un de ses fils; mais le temps approchait où les Jassu ne pourraient ni s'attendre à de telles offres ni les accepter, le temps où l'on ne verrait au rasti/h ni train ni luxe de grande maison.

Les dernières fêtes de famille auxquelles présida Juan de Jassu, encore puissant, fêtes dont le jeune François dut g'arder souvenir, furent, en i5ii, le mariag-e de Madalena de OUoqui, fille de Marg^arita de Jassu, avec Martin de Echarren, seiçneur du pa-^

lacio (le ce nom, el, en i5i2, le mariag'e de Ana de Jassu avec le seigneur de Veyre, don Diego de Ezpeleta.

Il fut bon aux Ezpelela que Dieu, qui voulait les g-lorifier, leur dc^robâl la chute alors si prochaine des Jassu : le mariage n'eut pas éié conclu. Nul ne pouvait, en effet, soupçonner que le gracieux enfant de six ans, frère de Ana, à qui tous souriaient au /)«lacio de Xavier le jour des noces, était, dans les desseins de Dieu, le grand apôtre des Indes et du Japon; mais lorsque, au lendemain des fêles, les Jassu tombèrent de la haute faveur des rois de Navarre dans la disgrâce de ses nouveaux maîtres, et de là en une situation fort précaire et de fortune et aussi d'honneur aux yeux du monde, l'union des deux maisons était indissoluble ; il y aurait, pour les siècles et pour Téternité, alliance glorieuse de sang el de nom entre les Ezpeleta et saint François de Xavier.

Au commencement de juillet de cette année i5i2, le docteur Juan est à la cour de Gastille avec le maréchal de Navarre. Ambassadeurs de leur roi, ils s'efforcent, mais vainement, de contenir ou de détourner l'ambition de Ferdinand. Le 24 du même mois, Pampelune, où le docteur s'est hâté de rejoindre son souverain, est aux mains du duc d'Albe, et Jean d'Albret doit fuir d'abord à Lumbier et puis en France. Le docteur n'ignore pas que la cause de Jean

d'Albrel est perdue, mais il le suit pour l'aider à sauver quelques restes d'honneur royal et sauver le sien propre en demeurant fidèle. Aux mois d'août et de septembre, bien des fidélités s'ébranlent; quelques-unes se relèvent, au mois de novembre, pour retomber le mois suivant et attendre, pour paraître se relever encore, la campagne de 1521, Jean de Jassu et tous les siens demeurent aussi inaccessibles à l'intérêt qu'à la crainte.

Le i8 janvier i5i3, le docteur est à Médina, avec le marquis de Falces, Mig-uel de Espinal et Pedro de Hontaiion, pour y voir Ferdinand de Gastille. Aucun des quatre personnages n'attendait de Jean d'Albret le salut de la Navarre; ils rêvaient également l'indépendance et la grandeur d'une Navarre alliée à la Gastille, et sans doute la réalisation de ce beau rêve fut le sujet de la conférence du i8 janvier, à laquelle Juan de Jassu ne put assister qu'à titre d'envoyé du roi de Navarre. Mais où ces personnages et d'autres apparaissent différents, c'est dans le degré de leur puissance de caractère : le docteur leur est supérieur, parce qu'il discerna aussi bien qu'eux toutes les graves considérations qui pouvaient excuser, justifier l'abandon de la personne et de la cause du roi don Juan, sans cependant les abandonner; il remplit jusqu'à la mort le devoir de la reconnaissance et jusqu'à la mort il garda la foi jurée.

A Ydocin on comprit vite que l'on pourrait tout oser contre un homme si oublieux de ses intérêts; aussi, quand le docteur s'y rendit, le 17 janvier i5i4, pour dire à ses vassaux : a Depuis 1512, occupé à

FRANÇOIS KNFANT tl50()-151()). 5U

« d'autres graves affaires, je n'ai pu me rendre au a milieu de vous pour y réclamer ce qui m'est dû; « je viens aujourd'hui pour cela », il ne put rien obtenir. « Tous, écrit un notaire, bien que à de nom- « breuses reprises le seigneur les requît d'accomplir « leur devoir, se refusèrent à lui donner réponse au- « cune, sauf de lui dire et redire qu'ils n'étaient pas « d'avis de le faire, » Ainsi l'on sut comprendre a Sanguessa et ailleurs.

Avant de mourir, Juan de Jassu put prévoir que Maria de Azpilcueta et Francisco auraient de mauvais jours à traverser. Le roi Ferdinand connut le docteur, et tout persuade qu'il l'aima ; et cependant Juan mourra sans avoir obtenu du roi de Gastille l'efficace protection de ses droits de personne privée à Ydocin, à Sanguessa, à Xavier.

L'année même de son départ de ce monde, en i^if), Juan fait solliciter cette protection de ses droits par les Etats assemblés. On lit au procès-verbal des doléances :

Le docteur Juan de Jassu, seift^iiPiir de Xavier, par sa pt'Milion en forme de agraino, dit que lui t'Maiil en la paisible possession de jouir des herbes, pAturae^es et terres du lieu del Heal, Son Altesse, loin de prêter Toreille à ses jusies rtVJamations, a fait donner Tordre de Tévincer, de le mettre hors {fnera echar) de sa possession; en quoi il y a agnwio et vi(»lation du fuero : il supplie, avec ^jrande insistance, cpie Ton remédie à ce tort, comme il est drt.

Ferdinand répondit aux Etats : a Que le docteur « de Jassu réclame au Conseil, puisque jusqu'à pré-

« sent, à ce que dit le vice-roi, il n'a pas réclamé - ^^ En ce moment était assis aux Etats, comme repr^ sentant la ville de Saint-Jean-Pied-de-Port, Martin de Jassu, qui avait eu la faiblesse de se constituer, en Basse-Navarre, l'ag-enl du roi de Gastille. Si le droit violé du vénérable docteur eût élé droit de Martin de Jassu, Ferdinand eût autrement répondu : on voulait essayer d'amener l'ancien président du Conseil à payer d'une lâcheté une sentence de justice des conseillers nouveaux.

La violation des droits du seigfneur de Xavier était flagrante et fait personnel de Ferdinand, qui expropriait le docteur pour cause d'utiKté, non publique, mais privée. A l'heure même où, sans aucun droit, des gens del Real font vente aux députés de la ville de Sanguessa d'un bien dont les Xavier jouissaient depuis des siècles, Miguel, jeune homme alors de vingt ans à peine, se présente accompagné de Pedro de Jassu, son oncle, et ils disent aux contractants :

SePiores, le senor et la senora de Xavier ont appris que vous voulez vendre au Conseil de la ville de Sançuessa ime partie du termino del Real : nous vous prions et requérons de ne pas faire chose qui soit au préjudice de la maison de Xavier ni de ses seigneurs; car, de tout temps, jusqu'à présent, les seigneurs de Xavier sont en possession de faire paître les herbes et boire les eaux del Real à tout leur bétail, gros el menu ; et, au cas où ladite vente se ferait, nous déclarons, dès à présent, nV pas consentir e! protester.

La vente se fît, et il y eut ordre royal pour don Juan de laisser faire moyennant indemnité, Expro-

prier ainsi l'ancien atcalde de la corte mcvjoVj le tenant toujours fidèle du précédent rég-iine, c'était un moyen entre tous efficace de courber la multitude sous le joug castillan, et peut-être le politique Ferdinand voyait-il là une vnuse d'utilité publique i\\\\ justifiait Pexpropriation.

Demain, la veuve de Juan de Jassu, espérant que i'oo prêtera l'oreille à la voix d'une femme, écrira à Ferdinand :

« Maria de Azpilcueta, sefiora de Xavier, supplie « Votre Altesse d'ordonner qu'on lui restitue la posii session des herbes et eaux du terniino del Real, c< possession dont elle a été privée sans connaissance « de cause. ».

On répondra : « Il y a été bien pourvu et confor- « mément à justice. »

Entre toutes les attestations de la fidélité des Xavier, celle de Ferdinand, à la veille de sa mort et au lendemain de la mort du docteur, était la plus désirable et la meilleure. Jean de Jassu partit de ce monde le mardi i6 octobre loiT); Ferdinand le suivit le 23 janvier i5i6.

Le docteur ne put mourir sans consolation : il avait généreusement accompli de grands devoirs, et il laissait trois fils dignes de lui et de leur mère; celle-ci, d'ailleurs, lui survivait, habituée dès longtemps à gouverner d'un cœur viril les hommes et les choses dans le palavio de Xavier. Miguel avait toutes les qualités requises pour honorer en sa personne le titre de seigneur de Xavier; à son défaut, elles se retrouveraient au même degré chez le futur capitan

62 François eNfant (1506-151()).

Juan de Azpilcuela, frère de Mig-uel, et, mieux que tous les autres, le docteur avait discerné les trésors d'inlellig-ence, de cœur et de caractère que recelait Tâme de François; enfin, Dieu et Notre-Dame pourraient-ils ne pas bénir une famille qui voulut, pardessus tout, les glorifier, les servir, et n'omit rien pour que Notre-Seigneur et sa Mère, au pa/acio comme à Vabbadia, fussent perpétuellement honorés et servis?

Pedro de .lassu, \e Jnsfîcia de Pampelune, survécut une année h peine à son frère le docteur. Avait-il su comprendre et remplir ses devoirs de père comme Juan de Jassu remplit les siens, et sa compagne, Graciana de Lerruz, fut-elle mère aussi vaillamment chrétienne que Maria de Azpilcueta? Ce sont là des questions auxquelles on n'ose répondre; mais l'histoire des Jassu de Pampelune n'est pas moins, par contraste, pleine d'instructions que celle des Jassu de Xavier, et nul doute que le docteur et Maria de Azpilcueta n'aient souvent tiré de là, pour leurs fils, des leçons pénétrantes : Miguel, Juan et Francisco durent bien des fois entendre la voix de doila Maria faire retentir à leurs oreilles ce cri : « Dieu vous « garde d'imiter tels fils de Pedro! »

Mourante, le *vi janvier i5i3, Graciana de Lerruz sembla reprocher à Juan, son fils aîné, d'avoir assombri ses derniers jours. Elle nomme ses huit enfants : Juan, Valentin, Miguel, Juan Perez, Esteban,

FRANÇOIS E.NFANT ( ir>0()-loll)). O:^

Juana, Maria Perîz et Isabel; mais arrivée ti Tiiisliiutîon d'un héritier, elle dit : < «Pinstitue mes liéri- « tiers universels ma fille Maria Periz el , à son a défaut, ma fille Isabel, et, à défaut d'Isabel, mon « fils Miçuel. ))

Le lendemain cependant, la testatrice fait biffer cet article, el elle dicte : « J'ordonne que celui-là, entre « mes enfants, fils ou fille, hérite de ma maison, (jui « aura des qualités meilleures pour la conserver et « Taccroître, et cela au jugement de mes exécuteurs, « qui seront D. Miguel de Lessaca^ mon beau-frcNre (( le docteur de Jassu et mon mari; » mais rien pour Juan, Taîné de la famille, si ce n'est ces lignes : « Mon fils Juan me laissa confiés douze ducats; (|ue « mon mari les lui rende et lui paie quelcjue peu i( d'avoine qui lui appartenait et qu'on a employée. » Juan avait des fils et une compagne; (iraciana de Lerruz ne les mentionne même pas.

A son tour, le i3 décembre loiG, Pedro de Jassu, disposant de ses biens, parle de son fils aîné Juafi avec une sorte d'indifférence; il ne dit rien du majorât de sa maison, rien de la compagne et des fils de Juan : c'est que, depuis longtemps déjà, Pedro n'espérait plus que Juan put maintenir et perpétuer l'honneur des Jassu de Pampflune; aux yeux de Pedro mourant, il n'y avait déjà plus de maison de Jassu à Pampelune. A l'heure même où le docteur, en i7)6o, posait en Uieu les plus solides fondements de la sienne à Xavier, Juan ébranlait à I^impelune les fondements de celle de son p/'re.

Alors vivait dans la rari Mnr/or, chez srs parefits,

t)4 FRANÇOIS ENFANT (1506-1516).

une fille dont plusieurs qui la connurent tracent ainsi le portrait : « Maria Periz de Herice était fort « belle. Les jours de fête, elle portait la robe échan- « crée, dite copiante, à long'ues manches rejetées en « arrière, et, par-dessus, sa pelisse de drap de Cou- « tray ; au col, une fraise avec passementerie de « soie; sur la tête, des bandes de velours avec place ques d'argent, et elle allait ainsi, avec sa mère, à « l'église et ailleurs. Les dimanches, on la voyait « quelquefois coiffée du capirote des dames et les « manches garnies de boutons d'argent, etc. »

Malheureusement pour lui el pour tous les siens, le fils aîné du justicia se laissa séduire et captiver par la bonne g*râce, le cortante, la fraise et le capi'^ rote de Maria Periz. Juan était alors près de sa vingtième année. Dès les premiers temps de leurs relations, y eut-il entre Juan et Maria Periz dessein arrêté de contracter mariage et mariage réellement contracté selon les règles des unions clandestines alors encore tolérées? Juan et Maria Periz soutinrent plus tard cju^il en fut ainsi, du moins à partir de Tan 1612; mais tant que dura la pleine clandestinité, il y eut scandale, et scandale toujours î^randissanl, parce que les fils de Juan et de Maria Periz trahissaient Tunion de leurs parents sans en révéler le caractère. Aussi ne voulut-on jamais, chez le juS" ticia, voir que des bâtards dans ces enfants, fruits, d'ailleurs, d'une mésalliance également odieuse à Pedro, à Graciana et à leurs autres fils : « Je vis et « entendis que, dans la maison du justicia, tous, (( grand-père, grand'mère, oncles, tantes, doniosli-

KHANrolS ENFANT (150(5-1510). 05

c< c|ues et servantes tenaient pour bâtards les enfants i< de Maria Periz de Herice. Les domestiques et seru vantes disaient : II y a ici grandes discussions « entre Juan et ses parents.,. » Ainsi parlent ceux qui virent de plus près Tintérieur de Pedro et de Graciana de Lerruz.

Les exemples de Juan ne purent donc édifier dès lors, et ils n'édifieront pas davantage plus tard François de Xavier et ses frères, et ceux-ci n'avaient pas non plus à imiter Esteban qui, au mois d'octobre i5i4, étudiant, devait, à suite de violence à main année, prendre la fuite pour échapper aux poursuites de la justice.

Le lecteur pourra voir ailleurs, exposés longuement, des faits dont il est mieux ici de détourner ses reg-ards pour les arrêter sur le portrait de François, à rheure où il recevait la dernière bénédiction de son père : le portrait est tout de la main du docteur Navarro :

Don Juan el doua Maria, dit It» docteur, aiiiiai(Mit KraiH;()is j>Ius tendrement, parrr i\\r\\ «'Mail Irnr heiijaniin ♦•! aussi à cause de son hon nalnirl et de sa t^^n^re extérieure ; ils relevèrent avec lij^rande sollicitude et de l)onne heure le routièrent «ux soins d'excellents maîtres. l/iMiTant écjMita si l)i«»n leurs Icrçoiis qu'il sut bientôt tout ce (|u'un «Mitant peut ap[»reii(lre. Il ii^avait pas son pareil, tant il «'Mait «loux, aimahh*, [M)Ii, iriù, plaisant mOme ; d'une si.n«:uli<'»re ptMit'Mratiim «rintellie^once, curieux d'apprendre, jaloux dVxceller en tout ce «pii fait le ^eiilillionune acctmipli, de s«)rte «pie, cher à tous l«»s siens, il ravissait dès l'abord ceux «pii ne l'avaitMit jamais vu : p«Til redoulable ampiel il n'«M'il point «Vhapp«* sans le «Ion «rime

66 FRANÇOIS ENFANT (1506-1516 j.

iialurelie réserve, d'une virginale pudeur que tous admiraient en lui, et sans Faction préservatrice d'une spéciale providence de Dieu à son endroit. De bonne heure, ses frères le sollicitèrent de la voix et de l'exemple à s'exercer avec eux au métier des armes : leurs aïeux, disaient-ils, étaient arrivés à la forlune et à la j^loire par ce chemin; mais François ne pensa jamais à faire comme eux; il préférait à toute autre la çloire des docteurs, et l'exemple de son père était là pour lui montrer à quelle fortune on peut s'élever par la doctrine. Il méditait donc, dès lors, de grands desseins pour accroître encore l'honneur de la famille en s'illustrant lui-même.

Ajoutons que François, en iin acte public, se dira, à vingt-six ans, « clerc du diocèse de Pampelune »; enfant, il fut donc tonsuré et destiné à TEg-lise, et s'il ambitionna, enfant, des dig^nités ce furent les dig-nités ecclésiastiques.

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