CHAPITRE VII
COMMENT FBANÇOIS DE XAVIER VKCUT A l/UNIVERSITK DE PARIS AVANT d'y AVOIR CONNU INÏGO DE LOYOLA.
(Ortohro iriî»,") — Oclohn» ir»î^<)M
On sait que le Paris du seizième siècle était divise en trois i^^rands quartiers, savoir : la Ville^ VUniver^ site et la Cité. Le moindre de ces quartiers pour retendue, V Université y comprenait dans son enceinte tous les collèj^es et les plus anciens couvents. Les collèges, qui n'avaient pas tous la même importance et n'étaient pas tous soumis aux mêmes statuts par leurs fondateurs, varièrent aussi pour le nombre, selon les temps : il y en avait plus de cinquante en i525. On sait enfin que V Université des écoles comprenait quatre Facultés^ savoir : la Théoloiç**ie, le Droit canon la Médecine et les Arts, et que, en dehors des cours faits en certains collèg-es de fondalion privée, il y avait des classes, des cours communs ou publics.
I. Documents et sources, t. I, ch. xvjii, xix, xx; l. II, ch. xix, x\.
Le collège de Sainle-Barbe n'était pas, à vrai dire, fondé en 1^25; il ne le fut qne trente et un ans plus lard :
Ce n'était, en lo'if), qu'nne maison privée appartenant à plusieurs particuliers, les(piels néanmoins rappliquaient à usa^^e de collège, y mettant principal et ré^^^ents pour Tinstruction de la jeunesse, lesquels réç^ents ils licenciaient quand bon leur semblait, nVtanl obli4i['és de continuer l'exercice dans leur dite maison.
• Ainsi parle le P. de Breul, relig*ieux de Saint- Germain-des-Prés, qui avait vu le collègue Sainte- Barbe dès ces premiers temps. Alors et plus tard, le collège eut quelques boursiers, quatre desquels élaient jeunes enfants à qui l'on concédait dix ans d'étude pour arriver à la maîtrise es arts. Les autres écoliers, pensionnaires, caméristes ou martinets, suivaient les lois communes des collèges et de l'Université.
Pour en donner une idée, nous résumerons ici les statuts du collège du Mans, fondé en i526 :
i^es écoliers trouveroni, dans la maison même, d'habiles maftres afin qu'ils n'aient pas occasion de vajîfabonder et de perdre le temps en cherchant des maîtres eu d'autres collèio^es. Les boursiers et autres écoli(»rs de la maison iront modestt*ment vêtus, sans cultiver la chevelure. Il n'v a, pour le moment, au colléy^e (pie trente-six chambres, sans compter la cave, la cuisine, la ^^rande salle couinuine, la chapelle, les celliers et les classes où se fout les 1(m;ous publiques de pliîlosophie et de ;çrammain».
Les douze boursiers ue pouvant occuper toutes les chnm-
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bres (puisqu'une même chambre doit réunir quatre boursiers, à moins qu'ils ne fussent i^radués), on recevra au collèj^e d'autres écoliers, soit à titre de portionistes et camérisies, soit à titre de rnméristes seulement. Les premiers payeront annuellement pour la chambre 3o sols tournois, les autres 20 sols. Les martinets (les externes) donneront au collèiçe T) sols par an, à moins que le principal et le procureur n'en ordonnassent autrement.
Si le boursier ne sait pas, quand il arrive, les rudiments de la grammaire, on lui concède sept ans au plus d'étude clans la maison pour atteindre jusqu'à la maîtrise es arts; lequel temps passé, s'il n'est promu A la maftrise, il perd sa bourse.
Promu à la maîtrise es arts, il a quatre mois pour faire choix entre les autres Facidtés, savoir : de droit, de médecine et de théologie. Le choix une fois fait, on ne pourra changer. Au boursier qui se détermine pour l'étude du droit, on donne sept ans de bourse pour se faire licencier en droit; s'il choisit la médecine, sept ans pour atteindre au doctorat. Enfin, il aura treize ans pour obtenir le doctorat en théologie. Quant au baccalauréat, dans ces Facultés comme dans celle des Arts, on suivra les usages de l'Université.
Il sert de beaucoup au maître es arts pour se perfectionner dans la grammaire, les humanités et les arts de faire quelque temps office de régent. L'expérience a appris que l'on s'applaudit dans les villes d'avoir pour régents des écoles des maîtres es arts qui ont fait, à Paris, apprentissage de régence clans les collèges de l'Université. Si donc un l)oursier de notre collège, a|)rès avoir été gradué maître è^ arts, voulait régenter en un collège de l'U^niversité, il le pourra, moyennant autorisation du principal de n!)tre collège. En ce cas, il n'y aura plus le logement , mais il jouira d'une demi-bourse, et si, après trois ans et demi de régence — temps maximum
qui lui sera accordé — il veut passer aux études dans Fuiie des trois Facultés de droit, niédeciue ou théoIoe;'ie, il aura de nouveau dans le présent collèi^e loi^enient et bourse eutim [)our étudier le temps ci-dessus uuucpié, à la condition cependant qu'il fera, dans notre collecte, une classe de «i^ranunaire ou de philosophie.
Dans le collèaj-e, on ne [)arlera que latin.
Il est interdit aux portionistes d'avoir ou donner A niaui^er ou à boire en leurs chambres, sauf le cas de maladie, el encore excepté le cas, pcmr une ou deux fois Tan, où tiii compatriote de passai^^e à Paris les visiterait. Seul, le principal pourra avoir des portionistes; il d(»vra cependant mander avec les boursiers, ou du moins assister aux repas pour le bon ordre et le bon service. Tous les autres (si ce nV.st peutêtre qu'il se rencontrât un écolier fils de prince ou «'v^pie) mans^eront au réfectoire conunun.
Nul ne pourra découcher : le boursier non çradué qui le ferait aura, pour la première fois, les verç^es dans la classe; pour la seconde fois, il sera châtié dans la salle, comme il est d'usaçe en l'Université de Paris.
Nul des portionistes ou boursiers ne sortira seid. Avec permission, il scH'tira en com[>a;ciii<' ^l<* celui qu'on lui aura désifci^né. Personne n'usera d'épée, ni de bâton d'attaque (inoasintts). Toute chanson déshonnéte est interdite dans la maison.
Deux fois l'an, on lient chapitre auquel assistent, le principal, le procureur et les Ixuirsiers. On peut v inviter les ré;jfents. Lecture (»st faite des statuts, et chacun peut y dénoncer les fautes et défauts des particidiers.
Le règlement (lu coilèi^-e de Sainte-Barbe, en 1025, ne différait si'iremenl pas, pour la substance, de celui du Mans en i526. Qtiant aux usages de TUnî-
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versilé relatifs aux promotions, les voici tels qu'on les pratiquait au seizième siècle :
Avant d'être admis à la classe de logique, l'écolier subit un examen sur la grammaire, la rhétorique, la langue grecque et la métrique. Après deux ans au moins d'études philosophiques, on peut être admis à subir l'examen du baccalauréat. L'examen se fait, pour chaque candidat, dans l'école de sa nation. Il y avait, rue du Fouarre, quatre anciennes écoles publiques se partageant les écoliers de l'Université qui y voulaient étudier, suivant leurs nationalités, toutes ramenées aux quatre dénominations de : France y Picardie y Normandie ^ Allemagne. Ces dénominations étaient purement conventionnelles. Ainsi, les étudiants d'Espagne, de Navarre, de Savoie étaient de la nation de France, et aussi les étudiants d'Italie, d'Egypte, de Syrie... Les étudiants anglais étaient de la nation d'Allemagne, etc.
Une année écoulée depuis le baccalauréat (si ce grade est obtenu après deux ans seulement d'étude), il faut, pour obtenir la licence, soutenir deux examens : un privé, in camerisj suivi d'un acte quod^ libetarium dans l'église Saint-Julien, et un examen public soutenu soit dans l'église Notre-Dame, soit dans l'église Sainte-Geneviève. Des examinateurs des quatre nations y prennent part avec leurs chanceliers.
Si le candidat réussit, la Faculté des arts s'assemble aux Mathurins où l'admission à la licence est proclamée. Après quoi, le chancelier de la Faculté des Arts assigne un autre jour d'assemblée aux Ma-
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ihurins ; tous s'y rendent en costume de cérémonie. Le candidat admis y reçoit son diplôme, avec la bénédiction apostolique donnée par le chancelier, et, dès ce jour, le litre de licencié lui est acquis.
Restait la Maîtrise. Pour être fait maître {rnagistrari) ou recevoir le bonnet (biretari)^ il fallait aussi que les trois ans et demi d'études fussent achevés. Le licencié n'avait qu'à demander à son maîtrerég'ent que, à tel jour, dont on laissait le choix au postulant, le bonnet mag*istral lui fut délivré. On s'assemblait, et, en séance publique, le rnaîtrei*ég-ent du licencié ou le bedeau demandait aux maîtres es arts là présents : Placet ne vobis talent^ licentiatum^ bivvetavi? On répondait : Placet, et le maître-régent donnait le bonnet avec les formules accoutumées. Du placet des maîtres, l'assemblée était connue sous le nom de Placet.
Le maître es arts ainsi admis n'était cependant qu'un maître d'ordre inférieur, appelé mar/ister no^ vus. Le maître es arts par excellence est le maître^ régent. Qui voulait ce titre et les privilèges des régents devait solliciter une régence, soit auprès de sa nation assemblée, soit auprès des régents de sa nation réunis en assemblée privée. A l'occasion, une chaire vacante était donnée au candidat. Les maîtres es arts non régents n'étaient invités qu'aux assemblées générales de la Faculté.
La Maîtrise était, pour les arts, ce qu'est le doctoral dans les trois autres Facultés.
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Déjà, le lecteur a quasi sous les yeux loule la vie de François à Paris comme éludianl, et, pour achever d'en mettre les mouvements en lumière, il suffit d'njouter quelques dates. Arrivé donc à Paris, à la Saint-Rémi de i525, François employa la première année scolaire à revoir la grammaire, la rhétorique, la langue grecque, la poésie, et il subit avec honneur un examen sur ces matières.
Le r*^ octobre de Tannée suivante i526, il commença son cours de philosophie, et, après trois ans et demi d'étude, il fut, le i5 mars i53o, promu au grade de licencié es arts; après quoi, il alla, pour s'exercer au grand art d'enseigner, donner des leçons de philosophie au collège de Beauvais, l'un des principaux de l'Université, sans préjudice de Tétude de la théologie, à laquelle il s'appliqua jusqu'au jour où il quilta Paris, le if) novembre i536.
Venons maintenant à sa vie plus intime.
A peine François était installé au collège Sainle- Barbe, dans une chambre de /jortionistes ou de simples caméristeSj que Dieu parut s'empresser de lui envoyer un ange visible en la personne du berger savoyard Pierre Le Fèvre :
J*ailai à Paris (an rollèi^r Saiiilr-liarlx») Tan i^i."). .ravais dix-nruf ans. Je prie Dieu de me roiiserver le souvenir reconnaissant des bienfaits dont il m'a ii^ratifié dès mon arrivée
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à Paris. Je» iiiels en })remièn» li<i;^iie la 4i;fràc<* d'avoir ou un inahir toi (\\u* Juan Pena, el d'avoir trouvé dans la diaiiihir (l(» son collè;;<% où jr Fus inslallé, si bonne sociclé : j'eniciids parler surtout de Maflre Kran(;ois de Xavier, (|ui est de h (iOrnpavjnie de Jésus.
Ainsi parle, dans son Mémorial , le bienheureux Pierre Le Fèvre. Avec plus de raison, François aurait pu voir un insijfne bienfait de Dieu dans la « bonne société » de Pierre, car, loin de la vig-ilance et des conseils de sa mère, François eût peut-être avant longtemps perdu son Ame à Paris, si son compagnon de chambre ne l'avait détourné des mauvais chemins où d'autres l'engageaient.
Apôtre des Indes depuis trois ans, François s'arrêta à San Tome, près de Meliapour. Or, le chapelain du sanctuaire vénéré, (|ui s'édifia grandement des vertus de François, écrivait plus tard, entre autres choses :
Au cours de nos entretiens fanùliers, il arriva au P. Maître François de nu* raconter diverses choses de sa vie depuis Tenfann» juscprà ee temps : en quel pays il était né, quels l'urenf son père et sa mère, à (pu'l Aî^e il était allé à Paris, ce (|ui lui était advenu dans rett<» ville, et, à propos de la vie que menaient les écoliers de son collè^^e, il me dit : « Ils étaient livrés à la débauche, et notre maître comme eux. Bien des l'ois, la nuit, ils sortaient <lu collège et ils m^unenaienl avec eux, le maîtn» s'y tnMivant; mais je fus saisi d*urie telle appréhension d<* contracter les chancres dont je voyais atteints et les écoliers et le maître, (pu* j(» n'osai jamais me comporter comme cmix. Cette crainte me soutint \\\\ an ou deux, jusqu*à ce qu(* le maîtn» mourut de ces maladies hont(Mises et qu'il
MŒMlKRIîS ANNÊKS A PARIS ( 1 525- 1 5::^y ) . lli
lions arriva un niaftre chaste el verUieux, de (|iii je suivis les hons exemples; de sorte que jamais, jus(|u*à ee jour, je n'eus (le telles acc^intanees {niinra.,. ronhecera mniher), » Maftre Pran(;ois me dit cela en confidence intime, sans ombre de vanité, ainsi que beaucoup d'autres choses qu'il serait inutile de ilélailler.
Entre ces autres clioses que François dit au chapelain de San Tome, on peut mettre les confidences relatives à la salutaire action des exemples et des leçons de Pierre Le Fèvre. I7n ami commun de Pierre et de François, lui aussi étudiant de TUniversité et camëriste de Sainte-Barbe, Simon Rodrijfuez, écrit en effet : « Grâces aux soins du zélé et de Tamitié d'iiligfo de Loyola et de Pierre Le Févre, François de Xavier, laissant là sa vie précédente, en mena une meilleure »; mais Inigo de Loyola n'ayant connu François qu'à la fin de Tannée 1029, alors (fu'il s'était déjà éloig-né du mal, il faut attribuer au zèle et à l'amitié de Pierre ce premier service rendu ^ l'ànie de François : Inig'o de Loyola enjfag'era dans la meilleure des vies celui que Pierre Le Fèvre dégagea d'une vie mauvaise ou périlleuse. François ne l'oubliera jamais, et, plus tard, aux heures des plus grands périls, au plus fort des tem- |)êtes, il invoquera d'abord, comme il le dit luimême, a l'âme bienheureuse de Pierre Le Fèvre. »
Tous les premiers biographes du Saint disent que François, en ce tem[)s, préoccupa les siens et qu'ils songèrent à le rappeler en Navarre. Les étudiants navarrais ne manquaient pas à Paris ; Maria de Az-
pilcueta ne put donc ig*norer long^temps le péril où se trouvait Tâme de son fils, et le chef de la famille, Miguel, dans la situation précaire où l'avaient mis les derniers événements, aimait sûrement mieux voir François à Técole du capitan Juan ou du capitan Valentin que de payer à Paris les frais de ses études et de ses amusements. Ici viennent à leur place quelquesJîHg'nes du procès de béatification.
Don Fermin Gruzat, vicaire de Santa Maria de Xavier :
Il y a quatorze ans (iGoo), Fray Beiiilo Ollta, prieur de San Salvador de Leyre, me montra une lettre qu'il avait tirée d'une armoire du vicomte de Zolina, seigneur de Xavier, et me dit qu'elle était d'une sœur de François Xavier, religieuse au monastère de Sainte-Claire de Gandie. Ladite sœur écrivait au docteur Jasso, du conseil de Navarre, lequel avait dessein de ne pas soutenir ou eni(aft»^er son tils dans la carrière des études : « Ne faites pas cela ; bien au contraire, favorisez les études de mon frère François; car j'ai la certitude qu'il doit devenir v^rand serviteur de Dieu et une colonne de TÉ^'lise. » Je tiens d'ailleurs dudil P. Ollta el des seift^cneurs de Xavier que celle relii^ieuse fut elle-même ijrande servante d«-' Dieu, femme de vertus e( sainteté éminenles. I^a lettre dont je parle, je l'ai lue et tenue en mes mains, dans le rastillo même de Xavier, et je la rendis au dit P. Ollta.
Fray Benito de Ollta, prieur de San Salvador de Leyre :
Les parents de François (son père ou Mi;;uel son frère) ayant le projet de le rappeler des études à la maison, faute de ressources {por faliti (h luriendd), sœur Madalena de Xavier
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leur adressa mi<* lettre dans la(|iielle elle les encourageait el les persuadait de ne pas se lasser de pourvoir aux études de Frain;ois, parce qu'elle avait en Dieu Tespérance (|ue Fran(;ois devait être une colonne de son Ei^lise {hnvia de ser una columna de su hjlesia).
Sœur Madalena fut «grande servante de Dieu, et elle est, aujourd'hui encore, tenue pour telle au monasti^re de Gandie. Après la mort de Madalena, Tabhesse d«» (landie écrivit à ce sujet ; elle parlait non seulement des vertus, mais encore des miracles de sœur Madalena.
Tout ce dessus, je le sais pour avoir lu deux lettres où les choses étaient loiitçuement exposées. Ces lettres, je les vis d*abord aux mains de Don Léon (iarro v Xavier. Avant la mort dudit vicomte don Léon et depuis sa mort, j'ai eu les dites lettres et ses autres papiers en mon pouvoir. Je les ai lî.-us rendus, el je ne sais ce que Ton a fait des deux lettres.
Le lecteur aura compris que Fray I3enito de Ollla avail raison" de dire, avec moins d'assurance que n^availfait Don Fermin Cruzal, que la lettre de sœur Madalena était adressée au docteur de Jassu. Ce furent évidemment la mère et le frère aîné de François qui reçurent Tavis de sœur Madalena et le mirent à profit. François ne dut pas ignorer, à Paris, les espérances de Madalena, et nul doute que la sainte abbesse de Gandie et Doua Maria n'aient eu aussi belle part que Pierre Le Fèvre et Ig-nace de Loyola au retour de François dans la voie du bien et aux ascensions de son âme vers Dieu.
Du i***^ octobre i525 au i5 novembre loSii, c'està-dire pendant onze années, François vécut à Paris sans jamais revoir la Navarre ni s'éloigner yuère de
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la grande ville. Une de ses lettres de loSo ne nous laissera pas de doute à ce sujet. Paris fut donc pour lui comme une seconde patrie, et bientôt tout ce qui intéressait les Parisiens l'intéressa lui-même. Il était, d'ailleurs, Français de cœur, comme il l'était de nom, les destinées de sa famille et les siennes propres n'ayant pas été depuis longftemps séparées des destinées de la France. Navarre et France c'était, pour les Jassu, une même chose, un même amour : c'est dire comme il s'émut, avec les Parisiens et tous les Français, tant que François P' demeura le captif de Charles-Quint; la part joyeuse qu'il prit aux solennelles actions de g-râces du mois d'avril iSaG pour sa délivrance; aux fêtes de son entrée à Paris le i3 avril 1027; comme il s'indig'na à la nouvelle de la profanation d'une statue de Notre-Dame dans la rue des Rosiers, le dernier jour de mai 1628, et pleura avec tout le peuple quand il vit, le 12 juin, François 1**' faire à la Mère de Dieu une royale réparation d'honneur. Que d'autres événements de celte période, sans parler des incidents quotidiens de la vie universitaire, impressionnaient le cœur ardent et noble de P^'rançois! Avec quelle émotion, par exemple, ne dut-il pas revoir à Paris, d'avril à décembre 1527, le jeune Henri de Navarre, son roi, maintenant détrôné et sortant des prisons de Pavie? Henri était né à Sang-uessa moins de trois ans avant que François naquît à Xavier, et bien des fois sans doute, jeune enfant, mené par son père en une des résidences royales et présenté au futur héritier de Jean d^41bret, François avait dès Tabord charmé le prince,
VUKMIKUES ANNÉES A PABlS (15*^5 lo2\)). 1 l5
comme dès l'abord il charmait tous les autres. Quoi qu'il en soit de ces conjectures, François ne vit pas^ Henri à Paris sans attendrissement. Charles-Quint n'avait pas fait de l'ing-ratilude la condition du pardon, el François savait trop bien que Don Juan son |)ère, et Doila Maria sa mère, et tous ses aïeux ne lui eussent jamais pardonné une Infidélité de cœur aux anciens rois de la Navarre.
Une émotion cependant les dominait toutes alors,
el dans son àme, et dans Fâme de Pierre Le Fèvre :
ensemble ils suivaient avec une application anxieuse
^ tous les mouvements du serpent de l'hérésie, qui
allait déroulant cauleleusement ses anneaux dans
(ons les quartiers de la grande ville et jusque dans
le quartier de l'Université, tout en dissimulant sa
télé venimeuse. François, il nous le dira lui-même,
dut à Initfo de Loyola d'avoir évité les morsures de
la bête.
Si les nouvelles qui vinrent à François du pays natal et de la parenté lui donnèrent des joies, ce ne furent guère que des joies comme il les faut aux chrétiens, c'est-à-dire tempérées de quelque tristesse.
Le peu de justice que le nouveau conseil royal daigna accorder, vers la fin de l'année i525, à la veuve de l'ancien président ne lui profila guère; car, dès le mois de juin i52(>, elle dut, avec son fils Miguel, constituer procureur qui soutînt, h Pampe-
lune, rinleriïiinable procès contre les berg-ers de Roncal ou plutôt contre leurs injustes maîtres.
Dégoûtée de ce monde, Dona Maria se souvenait mieux de ceux qui l'avaient précédée en uq monde Hïeilleur. Le lo mai 1627, à Pampelune :
Les membres du chapitre du couvent des Dominicains d'une par!, et maftre Die^jo de Jassu, docteur en sacrée théoloscie, «•xéculeur testamentaire du docteur de Jassu, sei^^neur, quand vivait, de Xavier, et mandataire de doua Maria de Azpilcueta, sefiora dudit Xavier, passent un accord au sujet de la chapellenie perpétuelle fondée par Arnalt Periz de Jassu et Guillerma de Atondo, en leur vivant seigneurs de Idocin. On fixe les jours de six nu*sses à chanter pour les nu>rts et on confirme la fondation de la messe quotidienne dans la chapelle de Saint-Pierre, martyr. Le docteur Die^^o sY*n*5'ai;:e à faire les pavements convenus, au nom de Doua Maria.
Mig-uel et Juan, frères de Francisco, et V'alenlin, son cousin germain, s'étaient empressés, l'annexion de la Navarre à la Gastille ime fois devenue un fait irréparable, de suivre les conseils du docleur Navarro et de reprendre au service des nouveaux souverains les traditions de leurs aïeux : il leur fut dès lors possible de contracter d'honorables alliances.
Le capitan Valentin avait déjà, en i5â6, plus de quarante ans : il se montra sage en épousant, cette année même, une veuve riche et de noble maison, Maria Cruzat. Née en 1487, mariée d'abord à Tauditeur des comptes D, Anton de Ag*uerre, Maria Cruzat, veuve depuis l'année 1022, touchait à la quarantaine lorsqti'elle épousa Valentin de Jassu. Dès lors,
PREMIÈRES ANNÉES .V 1»ARIS rir)25-15'i9). 117
on vil le capilan activement occupé à relever l'honneur et la fortune des Jassu de Panipelune que son frère aîné Juan avait jusque-là compromis : il paye les dettes de son père et les dettes de Juan ; il se fait attribuer par le Conseil de Navarre une rente de rÉlat, en dédommagement des péages perdus de Saint-Palais et de Garriz ; il acquitte les sommes promises à ses sœurs dans leurs conventions matrimoniales; il reconstruit ou restaure les paiacios de Salues et de Gazolaz ; il agrandit et embellit la maison du Justicia Pedro, de la rue de la Navarreria; il fait d'habiles placements, il achète de nouvelles terres, il plante des vignes, et bientôt l'ancien capitan est un des plus riches ciucladanos de Pampelune.
Maria de Azpilcueta cherchait pour son fds Miguel une digne compagne; Dieu la lui donna en 1527 • ^^ fut Isabel de Goili y Peralta, fdle du seigneur de Tirapu et des paiacios de Goni et de Salinas de Oro. Isabel était nièce du célèbre Rémi de Goni, docteur in utroqne des Universités de Cahors et de Toulouse, conseiller des rois de Navarre, vicaire général de Tévêquede Pampelune (cardinal d'Albret), et enfin grand dignitaire du chapitre cathédral. Isabel alliait encore les Xavier aux Garro, aux Gurpide, aux Ayanz, et elle ne les tirait pas du milieu de la fidélité où leur cœur aimait à vivre. Les Goni, eux aussi, avaient eu besoin de pardon, et dans l'acte même du 29 avril 1024, où Gharles-Quint usait de clémence à l'égard des Xavier, Tempereur disait : « Nous pardonnons aussi à Martin de Goni et an docteur Ramiro de Goni. »
118 J»RKM1KRES ANNÉES A PARIS (1525-1529).
Saint Michel Archang-e fut toujours, on s'en souvient, le patron du castillo de Xavier et de ses habitants; or, l'alliance avec les Gofii rattachait le Xavier à saint Michel par un lien nouveau. Plus d'une fois, sans doute, Francisco enfant entendit sa mère lui raconter l'hisloire du chevalier Juan Garcia de Gofii, et voici que Thistoire qui avait charmé son imagination et son cœur d'enfant devenait pour lui comme une légende et une tradition de famille : il ne put que s'en réjouir.
Dieu bénil aussi l'union du capitaine Juan de .Vzpilcueta, qui fut conclue l'année d'après i528. Juan épousa la fille et unique héritière du seigneur de Sotes et Aoz^ Don Gonzalo de Arbizu. De part el d'autre, les parents applaudirent. Maria, la mère du capitaine, le dota de mille ducats en vue d'un mariage si avantageux, et l'acte suivant prouve assez de quel œil le vit le père de la mariée :
Moi, Gonçalo de Arbizu, seigneur de Sotes e( Aoz, considérant le peu de forces qui me restent, je veux disposer de mes biens. I^our ce, ayant éijj^ard anx nombreux, i^^irands et atçréables services cpie vons, Jnana de Arbizu, ma fille unique, m^e de mon légitime mariage avec Catalina de Sarria, m'avez rendus et me rendez continuellement, chaque jour; vu aussi qu'avee mon ex[)resse permission et conformément à ma volonté, vons avez épousé, en secondes noces, le capitaine Jnan de Azpilcueta, je fais donation à vons, ma fille, en faveur dudit mariage, de toute mon hacienda, de mes maisons* palacios, seigneuries, prééminences, etc., tels que je les possède à présent au royaume de Navarre, afin que, dès aujourd'hui, vous en disposiez à votre ;^ré.
PRK.MIKUKS ANNKKS A PARIS (1525-1520). 119
François nous parlera hientôl des largesses qui lui venaient de Obanos, où résidaient le capitaine Juan et sa compagne. Juana fut donc pour François comme une seconde mère; elle aura aussi la joie de recevoir, en i535, saint Ignace dans son palacioj et tels passages de son testament, dix ans plus tard, autoriseront à penser que Juana mita profit la visite du Saint pour grandir elle-môme devant Dieu.
On ne lira pas non plus le testament de Juana de Arbizu sans demeurer persuadé que Juan de Azpilcueta mérita Taffection qu'elle lui témoigne. Juan fut, en effet, un homme de grand mérite. Sa vaillance de soldat, singulière, même en ce tenips, ne put qu'être alliée à d'autres qualités. Le docteur Navarro, qui le connut bien, met en relief cet aspect de l'âme du capitan. Après avoir dit : (c Le spectacle d'un combat de taureaux et de toreadores n'est pas digne d'hommes de cœur », il poursuit :
A ce propos, je me srMivieiis d'une parole du capitan Juan de Azpilcueta y Xavier, frère du très célèbre Francisco de Xavier, un des onze qui donnèrent coniniencemenl à la Conipai^nie de Jésus, si illustrée au loin par la fécondité de ses œuvres. Tous deux, à leur manière, furent soldats, et Juan ne mania pas avec moins de vaillance le i^laive corporel que Francisco le ly^laive spirituel. Or, ce capitan Juan ne voulut jamais assister à des courses de taureaux, et quand on lui en demandait la raison, il n'avait (prune réponse : « Là, disaitil, on apprend et Ton s'accoutume, non pas k attaquer l'ennemi, ou du moins à l'attendre, mais A le fuir. »
Nous retrouverons encore Juan, le digne frère de François, et celui que François aima le plus.
Du Béarn, en ce même temps, venaient à François des nouvelles aussi tristes qu'liumîliantes de ses cousins g'ermains Juan de Olloqui et Juan de Jassu. Tandis que, dans leur pays, au milieu de leur parenté, Migfuel de Xavier, le capitan Juan et le capitan Valentin accomplissaient des devoirs que la conscience autant que l'humaine sagesse imposait, le fils aîné du Jiisticia et le fils aîné de Margparita de Jassu les oubliaient, les violaient gravement sur le sol étranger de France. Ce n'est pas à leurs exemples que l'Eglise doit l'Apôtre des Indes. Francisco ne pul ignorer l'inconduite de ses deux cousins, et il ne manqua certainement pas à leur égard au devoir de bon parent, qu'il sut si bien remplir, à Paris, auprès d'un autre égaré. Nous le verrons bientôt, n'écoutant que son bon cœur et sa foi, courir l'espace de trente-quatre lieues à la poursuite d'un neveu de qui il n'espérait rien de bon. Comment douter qu'il n'ait, plus d'une fois, écrit à Juan de Olloqui, écrit à Juan de Jassu, et ne les ait suppliés de s'arrêter dans leurs voies mauvaises, et pour l'honneur de leur nom, et pour le salut de leur âme?
A la dale du pardon du i5 décembre i523, l'héritier de Margarita de Jassu et des Olloqui avait trentesix ans; il pouvait donc, s'il eut, lui aussi, profité du pardon du 29 avril 1624, contracter en Navarre une noble alliance et y perpétuer le nom, les vertus et la gloire humaine des Olloqui ses aïeux. Il eut le tort de ne le point faire et de malverser ^ en Béarn ou dans le pays basque. Plus tard, importuné par les supplications de sa mt^re, de ses sœurs, des
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Maria de .\zpilruelâ fijl. -rj > voit, }ve:^ oî^ .i:^^ j de crier à ses fils, dès i'ann^ uV-ô : N'imiîo; jvîv le fils de voire oncle Pe.Jn..: Avei^ raison, oa k% xv eWe criail à Francisco : « Onittez Paris, rf\loso«Mulo; a Xavier! >»
Mais voîci que Francisco, en 1629, digne ami du bienheureux Pierre Le Fèvre, ne donnait plus à sa mère que des joies. Madalena, sa sainte fille de Gandie, était là d'ailleurs poiir lui redire : « J*ai la certitude que mon frère François doit devenir g^rand serviteur de Dieu et une colonne de TE^plise. » Dofia Maria pouvait mourir : elle partit, en effet, de ce monde au mois de juillet 1529, et alla au ciel recevoir la re^compense de ses vertus et recueillir le fruit de tant de douleurs et d'ennuis chrétiennement supportés.
A Paris, Dieu n'oubliera pas Francisco. luig'O de Loyola s'achemine déjà vers le collège Sainte-Barbe; eu la personne du Saint, Dieu fera retrouver au fils de Juan de Jassu et de Maria de Azpilcueta tout ce qu'il a perdu.