‹ Saint François de XavierChapitre 18 sur 84 · III · texte numérisé non relu

III

Rien, autant que la mort de ceux qu'il aimait, ne pouvait, après l'amour de Dieu, confirmer François dans ses généreuses déterminations ; aussi, lorsque saint Ignace, le 3i mars i535, s'éloigna de Paris pour aller en Espagne régler les affaires de ses compagnons, François, dans la lettre qu'il lui confia pour être remise à son frère bien-aimé le capitan Juan, non content de se déclarer disciple d'Ignace et le fils de son zèle, conseille-t-il vivement au capitan navarrais de se mettre, lui aussi, à l'école du soldat castillan converti, La lettre de François est datée du 25 mars i535; on l'a publiée, traduite en latin, et sur ce texte latin ont été faites plusieurs traductions françaises. Nous avons eu sous les yeux l'autographe castillan ; en voici la traduction littérale : c'est comme un miroir, discret sans doute, mais fidèle, de l'âme de François et de sa vie, même extérieure, à Paris, du jour de son arrivée à l'heure présente :

Seiîor, je vous écrivis dernièrement par bien des voies et pour plus d*une raison. La principale, qui m'incite à vous tant écrire, c'est la ii^rande ohliîi^atiou que je vous ai. Outre que je suis, eu effet, voire cadet, j'ai nîçu de vous beaucou[) de bons offiœs; je ne veux pas (|ue vous me jutjiez méconuaissani et înçrat après de si excessifs hienfails. Aussi, {>ar tout messager que je trouverai, je ne manquerai pas de vous écrire. Quant aux autres lettres, si, le trajet étant si hmîj, elles ne vous arrivent pas aussi souvent (jue j'en écris, accusez, je vous i)rie, les

nombreux croisements de chemins qu'il y a de Paris à Obanoss. '^ Ainsi je fais quand, en réponse à bien des lettres que je vou--^i adresse, j'en reçois beaucoup moins que vous ne m'en écrive^K'. J'accuse la longueur de ces chemins, où tant de nos lettres 9^^ perdent. Il n'y a donc pas, de votre part, manque d'amour ç vous m'aimez, au contraire, grandement ; les privations et Ic^s , labeurs de ma vie d'étudiant, vous les ressentez dans votr« maison, où tout abonde, aussi vivement que j'en souffre A. Paris, où toujours le nécessaire me manque, et cela, uniquement parce que vous n'êtes pas informé de mes nécessités. / ^ les supporte donc, parce que j'ai la ferme confiance que, bie*^ renseignée au sujet de mes misères, votre grande libéralité ^f mettra fin.

Sefior, j'ai rencontré dernièrement en cette Université 1 ^ R. P. Fray Vear, qui me fit part de certaines plaintes qui vou^ étaient venues à mon sujet, et dont il m'exposa le détail. Ce qu'il ajouta me fit aussi comprendre que vous en aviez été pro-fondement peiné. Rien ne pouvait mieux manifester la tendre affection que vous me portez ; et mon plus sensible ennui , à cette occasion, a été précisément de savoir que votre peine était si grande.

Les méchants auteurs de ces rapports, je ne les connais pas, et il m'est difficile de les découvrir, car entre ceux que je vois il n'en est pas qui ne se dise et ne se montre très ami. Dieu sait ce que j'ai souffert, surtout quand j'ai vu mêlé à ces accusations le nom de Maître Inigo ; or, sachez-le, sefîor, que j'aie connu Maître Ifiigo, ça été pour moi une grâce insigne de Notre-Seigneur. Je vous le déclare, et j'y engage ma parole, je ne saurais, de ma vie, m'acquitter envers lui, tant je lui ai d'obligation. Que de fois, en mes nécessités, il m'a aidé de sa bourse et de ses amis; mais je lui dois plus encore : c'est grâce à lui que je me suis éloigné de compagnies perverses. Encore inexpérimenté, je n'en discernais pas le danger; mais, à l'heure

présente, les sentiments hérétiques de ces hommes ne sont phis un mystère à Paris, et je voudrais, pour tout au monde, ne les avoir jamais fréquentés. Ce service, fut-il le seul, je ne sais quand j'en pourrai payer la dette au seîior Maître Ifiigo; c'est lui, je le répète, qui m'a empêché de me lier ou de communiquer même avec des hommes dont les dehors paraissaient bons et qui avaient cependant, comme on l'a vu, le cœur rempli d'hérésies. Lui étant donc redevable d'un tel bien, je vous prie de lui faire l'accueil que vous me feriez à moi-^même. S'il était ce qu'on vous a dît, pensez-vous qu'il fût venu sous votre toit se remettre entre vos mains? Nul malfaiteur ne se livre à celui qu'il a gravement offensé. A ce siçne, sans autres preuves, vous pouvez certes reconnaître avec évidence la fausseté de tout ce que l'on vous a rapporté du senor Maître Inigo.

Et maintenant, je vous en prie de tout mon cœur, mettez à profit l'occasion qui vous est donnée de connaître le sefîor Ini$^o et de converser avec lui ; tout ce qu'il vous dira, croyezle. Il est à tel point homme de bonne vie, homme de Dieu, que de ses entretiens, de ses conseils vous vous trouverez très bien, je vous l'affirme. Encore une fois, de jçrâce, je vous en prie, faites-le.

Quant à ce que le senor Maître Inigo vous dira de ma pari, vous me ferez la grâce d'y douner le crédit que vous donneriez à mes propres paroles. De lui vous pourrez apprendre mes nécessités et mes peines ; mieux que personne au monde il est en état de vous les exposer, personne au monde ne les connaissant aussi bien que lui; et vsi vous désirez soulager ma pauvreté, le senor Maître Inigo, qui vous remettra la présente, recevra ce qu'il vous plaira me donner. Il doit, en effet, se rendre à Almazan, chargé qu'il est de lettres d'un de mes amis, originaire d'Almazan, qui étudie en cette Université ; or, cet ami, bien pourvu, reçoit ses fonds par voie très sûre, et il écrit à son père que si le senor Inigo lui donnait argent pour

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