CHAPITRE X
COMMENT FRANÇOIS DE XAVIER TRAVAILLA EN PORTUGAL jusqu'au jour de son EMBARQUEMENT POUR l'iNDE.
(Juin 1540-7 avril i54i^.)
Le i3 juillet i54o^ François, depuis un mois déjà en Portugal, écrit de Lisbonne à « ses très chers frères en Jésus-Christ, Maître Ignace et Maître Bobadilla, à Rome » :
La grâce et l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur nous soient toujours en aide et favorables. Amen,
Ils ont été nombreux et ininterrompus les bienfaits de Jésus- Christ Notre-Seigneur à notre égard durant notre voyage de Rome en Portugal^. Nous nous sommes attardés plus de trois
1. Documents et soarces, t. I, chap. xxiii. — La lettre de François du i3 juillet i54o est traduite d'après le texte castillan original et autographe conservé à Rome. — Celle du 18 mars 154I9 d'après le texte original conservé au Séminaire de Salamanque.
2. Simon Rodriguez partit de Rome, le vendredi 5 mars i54o. Il signe ainsi l'acte par lequel il donne à saint Ignace son suffrage : a Rome, 5 mars i54o, Jour de mon départ. » Polanco nous apprend qu'il s'embarqua malade A Civita-Vecchia, et que, arrivé à Lisbonne, il passa d'abord quelques jours dans une maison de campagne de Mascarenhas, proche de la ville^
mois en chemin avant d'arriver à Lisbonne * : — Qu'après une si longue roule, à travers tant de fatigues, le seigneur Ambassadeur et toute sa famille, du plus grand au plus petit, soient arrivés en parfaite santé, il y a là sujet de donner à Jésus- Christ Notre-Seigneur bien des louanges et des actions de grâces; — et d'autant plus que sa main, outre la commune assistance, intervenait très spécialement pour nous sauver de tous périls et aussi pour aider le seigneur Ambassadeur à gouverner sa maison, à la maintenir dans un tel ordre qu'elle seitiblait plutôt maison religieuse que séculière. Lui se confessait et communiait très fréquemment, et les criados, se modelant sur lui et l'imitant, faisaient de même, à tel point que n'ayant pas toujours dans les hôtelleries la commodité voulue pour entendre la confession des criados, il nous fallait, en chemin, mettre pied à terre et, un peu à l'écart, je les confessais.
Comme nous traversions l'Italie, il plut à Notre-Seigneur manifester miraculeusement sa bonté à l'endroit d'un de ces çriados, celui qui résida à Rome dans l'intention de s'y faire
pour achever de s'y rétablir (Chronicon, I, p. 80). Gonçalvcz nous a donné la diite (17 avril) de l'arrivée de Simon à Lisbonne, et François nous dira bientôt qu'en arrivant lui-même à Lisbonne, il y trouva Simon malade : c'était vers le 1 3 juin.
Nous ignorons comment on pourrait concilier ces faits avec les anecdotes mêlées à l'histoire de la venue de Simon Rodriîçuez en Portugal. (Imagem da virtude...j p. 60; — Ann. G l or i os. y p. 722; — Synopsis Annal., pp. 2, 3). Ces anecdotes supposent, en effet, que Simon Rodriflruez et Fran- (;oisde Xavier y seraient venus ensemble.
I. Il est difficile d'expliquer ce calcul de François : « Tanlamos en el « camino, antes de llegar a Lisboa, mas de très meses », car il dira plus loin : « El dia que llegne en Lisboa... y esto aya (haj'a, ou bien : haja) « un mes. » La difficulté est bien plus grande pour ceux qui datent la lettre du 3 juillet. — La copie romaine, faite, ce semble, sur l'autographe, porte la date du xiii juillet. Si l'on suppose que François arriva à Lisbonne le 17 juin, le voyas^e de Rome à Lisbonne aura duré plus de trois mois, — el, le i3 juillet, François pourra dire, à la rigueur : « Le jour que j'arrivai â « Lisbonne,... // y a un mois. »
J'rayle. Contre le gré de tous, il voulut passer une grosse rivière ; mais telle était la violence du courant que, nous tous présents, il emporta le criado et son cheval, plus loin que du logis où nous vous laissâmes jusqu'à Saint-Louis-des-Français. Dieu Notre-Seigneur voulut bien ouïr les dévotes prières de son serviteur l'Ambassadeur qui, avec tous les siens, ardemment et non sans larmes, suppliait Dieu de le délivrer, et Notre-Seigneur voulut bien le sauver, en effet, plus par miracle que par humaine assistance. C'était un écuyer de l'Ambassadeur.
Tandis qu'il allait ainsi sur l'eau, il eût certes mieux aimé être dans le monastère; vif était le regret qu'il ressentait d'avoir différé l'exécution du dessein qu'en ce moment il eût tant voulu avoir accompli. Lorsque je pus m'entretenir avec lui, il me dit : « Rien, tandis que j'allais sur l'eau à ma perte, sans espérance de salut, ne me faisait autant de peine comme d'avoir si longtemps vécu sans me préparer à la mort. » Et de même il avait en ce moment, disait-il, l'âme bien marrie de n'avoir pas mis en œuvre, mené à terme ce que Notre-Seigneur lui avait donné de commencer de vie nouvelle. A l'entendre, tous s'animaient à bien faire. Pour lui, il demeura si épouvanté, que l'on eût dit qu'il revenait de l'autre monde et qu'il en avait senti les tourments, si pénétrante était la façon dont il en parlait. Il disait : « Qui ne se prépare pas â mourir n'a pas même, à la mort, le courage de penser à Dieu. » Ce que ce bon homme disait, c'était, non pour l'avoir lu ou entendu dire, mais pour y être passé et le savoir d'expérience.
Ceci me fait bien prendre en pitié beaucoup de nos amis et connaissances : j'ai peur que, après avoir tant différé d^exécuter leurs bonnes pensées et bons désirs de servir Dieu, Notre-Seigneur, ils n'aient plus ni temps ni moyen, quand ils le voudront faire.
Le jour que j'arrivai à Lisbonne, j'y trouvai maître Simon dans l'attente, pour ce jour même, de la fièvre quarte. Mon arrivée lui donna tant de joie, et j'en eus tant de le revoir que nos deux joies unies eurent la force d'expulser la fièvre; de sorte que, ni ce jour-là ni un autre, la fièvre ne Ta repris, et cela, depuis déjà un mois : le voilà bien portant, et il fait beaucoup de fruit.
Sachez qu'il y a ici bien des personnes amies de nos services, et tant, que nous ne pouvons toutes les satisfaire, et ce sont des personnes de qualité. Nous en sommes très peines, mais le temps nous manque. Un grand nombre de çeos se rencontrent ici qui vivent désireux de servir Notre-Seigneur, et qui le feraient s'il se trouvait quelqu'un qui leur donnât des Exercices spirituels, pour les aider à ne pas remettre d'un jour à l'autre l'exécution de leurs bons désirs. Certes, quelque hâte que les hommes puissent mettre à faire le bien qu'ils connaissent, ils trouveront, s'ils y regardent bien, qu'ils tardèrent trop à le faire; mais la pleine connaissance que donnent les Exercices est d'un grand secours à plusieurs : elle les réveille et les dégage de ce qui pourrait les retenir. Ceux-là surtout y sont aidés qui, contre toute raison, voudraient non pas aller où Dieu les appelle, mais tâcher de mener Dieu au chemin de leurs propres désirs, se laissant ainsi eux-mêmes guider, moins par les bons désirs que Dieu leur met dans l'âme, que par leurs affections désordonnées. De telles gens et de leur sort, on doit avoir plus de compassion que d'envie, si l'on considère quelle raide côte ils gravissent, par quel chemin ils vont, difficile et périlleux, et la fin pleine d'angoisse où ils aboutiront, triste paie de tant de fatigues.
Trois ou quatre jours après notre arrivée en cette Tille, le Roi nous fit appeler et nous reçut avec beaucoup de bonté. Il était seul avec la Reine, en une chambre où nous fûmes
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plus d'une heure avec eux. Ils nous demandèrent bien des particularités sur notre genre de vie {mode de procéder)^ comment nous nous étions connus et réunis; quels furent nos premiers desseins. A propos de nos traverses de Rome, ils ont été fort heureux d'apprendre comment la vérité s'est manifestée, et que nous ayions poussé les choses jusqu'à faire éclater le faux des accusations. Son Altesse désire vivement voir la sentence rendue en notre faveur. Ici, tous s'édifient que nous soyons allés en avant jusqu'à ce que le jugement fût porté, et telle est, à cet égard, leur bonne impression, qu'à leur avis, si nous n'avions ainsi fait, jamais nos ministères n'auraient eu de fruit : c'est, ici, le sentiment de tous, que rien de mieux ne se pouvait faire que ce que nous avons fait : — avoir sentence et que la vérité fût connue. Et le Roi et la Reine nous ont témoigné grand contentement d'être bien informés de nos affaires.
A la fin de l'entretien. Son Altesse fit appeler sa fille l'Infante et son fils le Prince, afin que nous les vissions*. Il nous dit combien de garçons et filles Dieu lui avait donnés, quels étaient morts, quels survivent. Le Roi, comme la Reine, ikiuh ont, en un mot, témoigné grand amour.
Ce même jour et dans ce même entretien, le Roi nous recommanda beaucoup la confession des jeunes gentilshommes de sa cour : il y a établi la règle que tous ces pages se confessent chaque semaine. Il nous a instamment priés d'avoir bien soin d'eux : « Si ces jeunes hommes, disait Son Allessi?, connaissent Dieu et le servent, ils auront plus lard l'estime
1. Llnfaote était Marîp, nire en 1.527, au mois ijff juillet: HIe avait dom: treize aos. Elle fut niariée, en i.>4i, â Philippe, HIs atné de C^iarleM«?uinf, et mourut, de ci>uches. Tannée suivante. \jt l'rinre était Jean, IîIh atné de Jean 111. Né au hkns d^ niai 1537. il était pnfant de \r*ns hus '|uand Vntn^ rois le connut. Il nKiurut, avant \e roi mju |iére. «fi I553-
On sait que la Bein#». fenifii^* de Jean 111, était (Catherine, mr.nr t\r f Jbarlev t^Kiiot. Le mariaire de Jean III et de flatherîne datait ^n .> «MTfitenilire t'f^'u
de tous, et leurs exemples amèneront la réforme de tous les séculiers de mon royaume, s'ils vivent comme ils le doivent, car le bas peuple se modèlera sur eux : j'en ai l'assurance, la réforme des nobles suffira à la réforme d'une grande partie de mes États. » C'est chose dont on ne peut que s'émerveiller et rendre à Notre-Seigneur de vives actions de grâces, que de voir à quel point le Roi est zélé pour la gloire de Dieu et aflFectionné à toutes choses bonnes et saintes, et nous tous de la Compagnie, ceux de par-delà comme ceux d'ici, nous lui sommes très obligés pour sa bienveillance à notre égard.
Après nous, à ce qu'il m'a dit, l'Ambassadeur a vu le Roi, et Son Altesse lui a dit : « Quand il m'en devrait coûter cher, je serais heureux d'avoir ici tous les hommes de cette Compagnie. »
Bien des personnes de notre connaissance travaillent à empêcher notre départ pour les Indes. Il leur semble que nous ferions ici plus de fruits qu'aux Indes, par la confe^ sion, les entretiens particuliers, les Exercices spirituels, l'administration des sacrements, l'exhortation au fréquent usa^ de la pénitence et de l'Eucharistie, et la prédication de la parole de Dieu. Parmi ceux qui travaillent ainsi à nous retenir dans l'espérance de ce fruit plus grand, se trouvent le confesseur et le prédicateur du Roi.
D'autre part, c'est merveille que d'entendre les gens qui ont longtemps vécu dans les Indes nous dire le grand fruit que nous y ferions, vu la bonne disposition de ces peuples à recevoir la foi de Jésus-Christ, Notre-Seigneur. Ils disent : « Si aux Indes, comme ici, vous procédez par des voies à tel point écartées de toute ombre d'avarice, nul doute qu'en peu d'années, lorsqu'on aura vu et reconnu que vous cherchez uniquement le salut des âmes, vous n'aviez converti à la foi de Jésus-Christ deux ou trois rovaumes d'idolâtres. » Telles
sont les grandes espérances que nous donnent ceux qui ont passé de longues années dans les Indes.
Ici, nous sommes activement à la recherche de quelques prêtres qui voulussent, pour le seul service de Dieu et le salut des âmes, aller aux Indes avec nous : il nous semble que nous ne saurions mieux servir Notre-Seigneur, en ce moment, qu'en poursuivant celte recherche de compagnons. Que nous soyons une douzaine de prêtres, tous d'un même esprit, d'une même volonté, et nous ne pourrons manquer de faire beaucoup de fruit. Déjà, il s'en découvre quelquesuns. Un prêtre, que nous connûmes à Paris, nous a promis de venir avec nous, de vivre et mourir avec nous, d'aller aux Indes avec les mêmes désirs que ceux qui nous y mènent. Celui-là, nous le croyons, est très sûr, car il a déjà fait ses preuves. Un autre, qui n'est que sous-diacre, mais qui sera bientôt prêtre, s'offre aussi à nous de très bonne volonté. Outre ces deux, un docteur-médecin, lui aussi fort connu de nous à Paris, a promis de nous suivre. Il n'usera là-bas de son art que pour sauver les âmes et les attirer à la connaissance de leur Créateur et Seigneur, sans y rechercher aucun autre intérêt.
Nous nous préoccupons fort de ne joindre à nous que des personnes bien dégagées de toute avarice; cela même ne nous suffit pas, il nous les faut dégagées de toute apparence d'avarice, afin que nul ne puisse concevoir le soupçon que nous recherchons moins le spirituel que le temporel.
Le Roi a parlé à un évêque qui nous aime beaucoup, et aussi à un sien confesseur, pour qu'ils nous invitassent à prêcher. Nous avions différé quelque temps, voulant d'abord nous appliquer à d'humbles emplois ; et nous ne témoignons pas avoir volonté ou intention de prêcher, bien que ceux qui nous connaissent ne désirent rien tant. Mais un jour, le Roi nous manda, et, après avoir parlé d'autres choses, il nous dit
que nous lui ferions plaisir de prêcher. Nous nous offrîmf» donc de bon cœur à le faire, et pour lui obéir, et dans l'espérance que nous avons en Jésus-Christ Notre-Seigneur de pouvoir, avec son secours, opérer quelque bien dans les âmes. Nous commencerons de dimanche en huit, et telle est Taffeo tion que Ton nous porte à Lisbonne, que nous ne saurions manquer de faire quelque fruit : ce que nous demandons très instamment à Notre-Seigneur, c'est que augeat eorumfidem qui de nobis aliquam exspectationem vel opinionem habenL Ayant de nous Tidée qu'ils en ont, nous avons en Dieu Notre- Seigneur cette grande confiance que, sans égard à nous, mais * en considération de la Foi de ceux qui désirent nous entendre, il nous donnera savoir et grâce, ut possimusj et consolari eos, et quœ vel necessaria vel utilia sunt ad animarum salih tem di'cere^.
De Lisbonne, le i3 juillet i54o.
Au nom de tous ces vôtres d'ici que vous chérissez en Notre-Seigneur,
Francisco.
Peu de jours après, le 26 juillet, François écrit encore pour réparer quelques oublis. Il demande donc si le Bref d'approbation de la Compag^nie a été expédié : le Roi et les autres amis seront heureux de le voir. Le Roi désire aussi voir les Exercices. Don Pedro Mascarenhas g'arde précieusement la lettre qu'il reçut du P. Ignace, sur le chemin d'Italie en Portugal : ce serait un vrai bonheur pour lui que d'en recevoir une seconde : si la chose ne se peut
1. Ce fui dès lors, raconlait D. Pedro Mascarenhas, que par tout le royaume on commença de donner le nom d^npôtres aux membres de la compagnie de Jésus. (Sebasl. Goncalv.)
faire, il est à souhaiter qu'on puisse toujours lui communiquer les lettres que le Frère Francisco Estrada écrira à Simon et à François. Deux licenciés en théologie font les Exercices : on les donnera à d'autres; mais on les laisse attendre et désirer, en vue d'un plus grand bien. Le nombre de ceux qui communient fréquemment, à Lisbonne, est déjà grand. Il y a sujet d'espérer la prochaine fondation d'un Collège de la Compagnie à Coïmbre : Estrada et d'autres pourraient déjà venir étudier à cette Université; rien ne leur manquera. Il faudra, pour la fondation du Collège, avoir d'abord les instructions du P. Ignace; mais il n'y a pas d'autre difficulté du côté des amis : que des sujets viennent, on leur bâtira des maisons.
Quant au départ pour les Indes, le Roi n'est pas encore décidé. Deux évéques insistent pour le départ : des rois, disent-ils, se convertiront. En attendant, François et Simon cherchent des compagnons : ils sont plus faciles à trouver pour demeurer à Lisbonne que pour aller aux Indes. François demande enfin des instructions et des pouvoirs pour l'agrégation des sujets à la Compagnie, pour l'établissement de maisons dans l'Inde, et il signe : « De votre sainte charité le fils minime, en Jésus-Christ, Francisco*. »
I. La lettre de François renfermait probablement une ou plusieurs hijue-' ias. Saint Ignace dut g^arder et puis détruire celle où François lui rendait compte de la balte faite à Loyola.
Entre les témoins cités au procès de béalificatioe de François, en i6i4, se trouva Martin de Âzpilcueta, natif de Barasoain :
J'ai, dit-il, entendu parler du Père François de Xa™r à Miguel de Azpilcueta, mon père, mort il y a quatorze ans, à l'âge de soixante ans ; à ma grand'mère, qui s'appelait Maria de Garinoayn, morte il y a trente ans, à l'âge de quatre-vingthuit ans ; à Don Pedro de Jaureguiçar, seigneur de Jaureguiçar, mort, il y a dix ans, à l'âge de soixante-seize ans, et aussi au docteur Xavarro (qui de son nom de famille s'appelait Martin de Azpilcueta), mort il y a vingt-huit ans, à l'âge de quatre-vingt-treize ans.
Quand le P. Xavier alla en Portugal, le docteur Navarro Occupait la chaire de prima à l'Université de Coïmbre. Il apprit, par lettre d'un marchand navarrais, que le P. Xavier était arrivé dans le royaume de Portugal pour se rendre de là aux Indes. Aussitôt le docteur écrivit une lettre au roi don Juan, se plaignant fort que ledit P. François ne vînt pas le voir à Coïmbre, puisqu'ils étaient si liés, ledit Père lui ayant écrit bien des fois de Paris et de Rome ; que ne pas le voir, alors qu'ils étaient si rapprochés, lui serait fort sensible; qu'il suppliait donc Son Altesse d'ordonner au P. François de venir à Coïmbre, ou il gcmvernerait sa maison et tous ceux qui y demeuraient; qu'en retour de cette grâce, il offrait à Son Altesse de faire deux leçons extraordinaires, une de matières, spirituelles et l'autre de droit canon ou autre faculté; que plus tard, quand lui serait arrivé à son jubilé de docteur, le neveu et l'oncle iraient ensemble aux Indes. Mais le docteur
n*obtiiit pas ce qu'il demandait : François ne voulut pas aller à Coïmbre. Ce que je viens de raconter, je le sais pour l'avoir lu eu certains papiers du docteur Navarro, mon oncle; je suis héritier de la maison natale dudit docteur.
Ici encore, on prête à François une volonté qui ne fut pas la sienne. Lui-même nous en fournira la preuve dans deux de ses lettres au docteur Navarro. Nous les donnerons^ après avoir mieux exposé aux reg-ards du lecteur rattachante physionomie de Martin de Azpilcueta. Lui-môme nous en révélera plus d'un intéressant aspect.
Martin naquit à Barasoain, proche de Pampelune, le vendredi ï3 décembre i^gS. Son père, qui s'appelait Martin, était venu, cadet de la maison des Azpilcueta de Sada, s'établir à Barasoain, et il y avait épousé, nous l'avons dit, Maria de Jaureg-uiçar, fille de la noble et antique maison basque de ce nom.
Le docteur se félicite d'avoir eu une mère très dévote à Notre-Dame :
Plus que d'autres, peut-^tre, de ma condition, j'ai obligation à Notre-Dame : ma mère, qui s'appelait Marie, s'empressa de m'ofFrir à la Mère de Dieu, et depuis, cette Bienheureuse Vier/içe a présidé aux actes pliis noiahles de ma vie : j'ai été baptisé dans une éçlise dédiée en son honneur; deux bénéfices simples, dont les revenus me soutinrent pendant mes éludes jusqu'au doctorat, me furent donnés en deux églises de Notre-Dame, et ce fut aussi en une église de Notre-Dame que j'eus le bénéfice unique qui les renqilaça. J'avais les yeux fixés sur une image de la Bienheureuse Vierge, (|uand je tombai en une rivière débordée, et tandis (pie Ton me croyait
174 iTHÀNÇOIS EN PORTirOAL (1540-1541).
déjà noyé, je me trouvai doucement tiré de Teau ; ce fui liJl jour de fête de Notre*Dame que je pris Thabit du saint Ordre de Roncevaux ; dans une église de Notre-Dame, je reçus, c» divers temps, les Ordres mineurs et tous les saints Ordres; un jour de fête de Notre-Dame et dans son église, je fis ma profession ; en une autre église de Notre-Dame, je célébrai ma première messe basse, et en une autre, également de Notre- Dame, je célébrai ma première messe chantée. Dieu m'a donné une seconde mère pour remplacer la première; elle aussi s*appelle Marie, et elle est abbesse du monastère de Sainte-Marie de Cellas, dona Maria de Tavora, que ses vertus n'illustrent pas moins que sa haute naissance. Il me reste de désirer et d'espérer mourir en un jour consacré à sainte Marie, d'être enseveli en une église qui lui soit dédiée, et d'aller au ciel la louer éternellement. Amen.
La dévolion à Noire-Dame était, chez les Azpilciieta et les Jaureg'uiçar, un héritage de famille. Navarre raconte :
Mon grand-père, vaillant soldat, avait un frère, soldat aussi vaillant que lui, qui mourut sur le champ de bataille : aussitôt, disait-il en un langage plus militaire que canonique, aussitôt je donnai au défunt le mérite du jeûne de tous les samedis de sept années consécutives, que j'avais récemment terminé en l'honneur de la Bienheureuse Vierge Mère de Dieu.
Après avoir étudié les Arts et aussi la théologie i rUniversité d'Alcala, il étudia, à TUaiversité de Toulouse, la théologie encore et l'un et l'autre droits. De disciple, il passa maître.
Navarro nous a dit plus haut quel bon sentiment d'esprit national le ramena de France en Espag-ne. Ce
fut en rentrant dans son pays qu'il fut arrêté, à Roncevaux, par son disciple et son ami François de Navarre, frère du maréchal, à qui d'ailleurs le ratlachaienl des liens de parenté. Martin y prit Thabit des chanoines réguliers, « ministres des pauvres et des pèlerins », qu'il ne quitta jamais. De là, en i525, il alla à Salamanque, où, pendant quatorze ans, il enseig-na le droit canon dans la chaire primaria. A ceux qui lui reprochaient de n'être pas assez Espal^nol, Navarro, obh'g-é de se justifier, répondait :
N'est-ce pas en Espaçne, à Salamanque, et Tété comme l'hiver, que j'ai, pendant quatorze ans, fait deux leçons par jour, et souvent de trois heures chacune? La plupart des professeurs du royaume, autrefois mes disciples, me rendent lémoignaçe à cet éçard, et je les en remercie. Cette chaire primaria de Salamanque, nul ne la quitta, avant moi, que pour passer à un opulent évêché. Cédant à deux ordres exprès de l'Impératrice, à trois ordres formels de l'Empereur, je m'éloiçnaî, quand des ordres semblables eurent mis fin aux efforts que l'Université faisait pour me retenir, et j'allai, comme on l'exiçeait, à Coïmbre; mais je ne me rendis qu'à la contrainte, et j'avais juré que je ne partirais pas sans l'assentiment de l'Université, de peur qu'on ne me juçeât oublieux de ses bienfaits.
Ce fut donc Elisabeth, sœur de Jean III de Portugal, devenue en 1626 Impératrice et reine d'Espagne, qui obtint de Charles-Quint que Navarro allât vivifier rUniversité de Coïmbre. Il y enseigna seize ans, savoir de iSSg à i555. Navarro venait donc d'arriver à Coïmbre, quand il apprit que François de Xavier
était à la cour de Jean III, et qu'il se disposait à partir pour les Indes.
Navarro n'écrivit pas seulement à Jean III; il écrivit aussi, et deux fois, à François, qui lui répond, de Lisbonne, le 28 septembre i54o :
IHS. — Très Révérend SeûoPy — J'ai reçu de Votre Mer^ cedy depuis que je suis dans cette ville, deux lettres et toutes deux amoris et pietatis erga me plenas. Jésus-Christ Notre- Seigneur, pour l'amour de qui Votre Merced s'est déterminée à me les écrire, la récompense d'une si i^rande charité el bienveillance, car, pour moi, quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis acquitter l'obligation que je lui ai, ni répondre dignement à la grande affection qu'elle me porte : aussi, connaissant ma misère {et hoc per Dei clementiam^ quum inutilis ad omnia sim), propter habitam de me aliqualem vel cognitionemy vel saltem cognitionis umbram, studui spem omnem et fiduciam meam in Deo ponere; videns me nemini posse œquam gratiam referre : et hoc me plurimum solatur, qiiod potens est Deus sanctœ animœ tuas et similibus retribu'tionem et comprœmiationem amplissimam pro me dare.
Quant à vous communiquer les choses, qui me touchent {mis cosas)y prœsertim de nostro vitœ instituto, je serais très heureux qu'il s'offrît une occasion de nous voir, car personne, à cet égard, ne pourrait mieux que moi vous renseigner. Plût à Dieu Notre-Seigneur qu'aux nombreuses grâces que j'ai reçues de sa divine Majesté s'ajoutât celle de nous voir en cette vie, avant que mon compagnon et moi ne partions pour les Indes; alors je pourrais vous informer pleinement de ce que vous me demandez dans vos lettres. Vous le dire par écrit, sans être prolixe, commode fieri nequit.
Ce que Votre Merced me dit dans sa lettre, savoir, que pro hominum consuetudine, multa de nostro oitœ instituto dicun^^
tur; par uni refert, Doctor egregie, ab hominibus judicarij prœsertini ab eis qui prias judicant quam rem intelligant.
Le porteur de la présente, Basilio Gomez, désire fort être serviteur et disciple de Votre Merced; il est grandement mon ami et moi le sien. Je vous supplie donc, de mon côté, que, si preces meœ apud te quidpiam possunt (possuni quidem multum per tuam humanitatem), sa bonne et si parfaite volonté à votre endroit soit agréée, avec le désir qu'il a d'être serviteur et disciple de Votre Merced. Outre qu'en l'admettant ainsi entre les vôtres, vous rendrez service à Notre-Scigneur, vous me ferez à moi une faveur signalée en prenant la peine de le pousser aux études; il désire, en effet, employer sa jeunesse à la culture des bonnes Lettres, et Votre Merced n'a-t-elle pas à considérer eh ceci ses obligations. Dieu Notre-Seigneur lui ayant donné si ample trésor de doctrine, non pas pour en jouir elle seule, mais pour les communiquer à beaucoup d'autres?
Notre-Seigneur nous ait toujours en sa garde. Amen. De Lisbonne, le xxviii de septembre de l'année i54o. Filius in Christo, quoad usque uixerit.
Franciscus de Xavier.
Peu de jours après, le 8 octobre, le P. Simon Rodrig^uez écrivait de Lisbonne à saint Ignace :
Nous sommes bien surpris, mon frère Maître François et moi, de n'avoir pas de nouvelles de vous, depuis si longtemps. Nous vous écrivîmes très longuement par un courrier du Roi de Portugal. Aujourd'hui, je serai court, n'ayant appris qu'une heure d'avance, par un fils spirituel de Maître François, le départ du présent courrier.
Tout va bien, grâces à Dieu. Notre santé est bonne, et nos petits talents trouvent tellement à s'employer, que nous i\\
pouvons atteindre : nous confessons une bonne partie des principaux seigneurs et dames de ce royaume où Dieu nous a menés... Maître François a donné les Exercices à un prédicateur et à un gentilhomme ; ils en ont retiré grand fruit. C'est chose admirable à voir que la piété de ce peuple, et comme il va épris d'amour pour Dieu Notre-Seigneur... Tel, plus que duc, s'ouvre à nous en des entretiens intimes, comme s'il se confessait, et ainsi les frères du Roi.
Le grand Inquisiteur nous a confié le soin spirituel des prévenus ou condamnés pour la Foi ; nous en avons assistas deux jusqu'à la mort. La prison de l'Inquisition et plus de cent gentilshomtnes qui se confessent tous les vendredis nous occuperaient assez...
Deux juifs sont venus d'Afrique pour se faire chrétiens : le Roi nous les a confiés...
Quant au départ pour les Indes, Maître François et moi ne sommes pas sans inquiétude. Le Roi, dit-on, n'y consentirait pas; il croit notre présence nécessaire à la cour. Nous lui avons fait parler; nous n'avons pas encore de réponse. Que Dieu Notre-Seigneur règle tout pour son service ; il sait que nous n'avons qu'un désir, une volonté, être là où nous puissions glorifier son nom. Faites-nous savoir vos pensées à ce sujet. Ce qui fait agir le Roi, c'est la grande affection qu'il a pour nous, ainsi que la Reine et les frères du Roi. D'autre part, on nous dit qu'il se fera un grand bien outre-mer, et cela nous détermine à partir, et nous voudrions n'en pas être empêchés...
Maître François est maintenant à quinze lieues d*ici, en visite chez Don Pedro Mascarenhas : il rentrera dans cinq ou six jours; il s'étonne fort des chaleurs de ce pays.
Ecrivez-nous, et bien longuement; parlez-nous de Le Fèvre, de Laynez, de ceux d'Irlande, de tous nos frères, de toutes les affaires de la Compagnie. Dites aux frères de Paris de nous
écrire. Enfin, je prie Dieu Notre-Seigneur de vous conserver tous en son service... Frères, priez Dieu pour nous.
Au nom des deux, voire frère en Jésus-Christ,
Simon Rodriguez.
Le docteur Navarre écrivit une troisième fois, et, ce semble, il fit sien le rôle de fils spirituel que François avait paru s'attribuer. François lui répondit, le 4 novembre :
Votre lettre du 25 octobre a donné à mon âme tant de joie et de consolation, que rien ne pourrait m'en donner davantage, si ce n'est votre vue, a me per multos jam dies optata.
Vous sachant appliqué à des travaux et occupations aussi saintes que le sont des œuvres de piété et Tinstruction de ceux qui veulent être doctes uniquement pour employer leur doctrine au service de Jésus-Christ Notre-Seiçneur, je ne vous plains pas comme je vous plaindrais, si j'avais lieu de croire que rimmense talent dont Jésus-Christ Notre-Seigneur vous a doté vous le dépensiez moins utilement à son service; car la récompense de Tœuvre sera d'un prix bien plus haut que la peine qui vous Taura acquise; quando super multa erii constitutus, qui in modico fuit Jidelis. Si donc, à l'heure présente, ayant à faire quelques cours en sus des leçons accoutumées, vous en ressentez la fatigue, une pensée doit vous donner courage pour accepter résolument ce surcroît de labeur, c'est qu'il fut un temps où vous vous employâtes moins activement qu'il n'eût fallu à faire valoir le grand talent de votre doctrine. Aussi sommes-nous heureux, nous qui aimons votre bien, de vous voir payer de cette façon vos vieilles del^ tes, au lieu de se fier à des héritiers. Combien, en effet, pâtissent dans l'autre monde pour avoir trop compté sur des exécatiBurs testamentaires! Et ideo horrendum eut incidere in
manus Dei viventis , prœsertim in reddenda vîllîcationis ratione.
Plaise à Dieu Notre-Seigneur (à qui il a déjà plu dé vous donner tant de savoir pour le départir à d'autres) que vous soyez, à votre tour, libéral dans la communication de ce bieo à des âmes qui ne désirent s'instruire que pour mieux seniir leur Créateur et Seij^neur. Ayez, dans ces labeurs, la gloire de Dieu en vue, et au cœur le désir de l'accroître ; alors, dabit Dominas vires, et itci fiel, Doctor egregie, ut in alla uita simus socii consolât iomim,, si in hac fuerimus passionum comités.
J'écrirai, selon votre désir, au prieur de Roncevaux, et ma lettre lui sera portée par le sefior Francisco de Motillon, quand il retournera en Navrrre; ce sera d'ici à vingt jours.
Le reste, je le remets à notre première entrevue ; ce sera quand vous y penserez le moins, car la si vive affection que vous me témoignez dans vos lettres me fait une oblijgation de vous obéir sur ce point : Ego vero meum ergn te anioris vin-^ culum taceo : Dominas novity qai amborum intima solus ipse rimatar, qaam mihi sis intimas.
Vale. Doctor egregie., et me, ut soles, ama. De Lisbonne, ce V* novembre i54o.
Tuas in Domino humilis servus,
Franciscus de Xabier.
Le lien qui rattachait le cœur de François au docteur Martin de Azpilcueta , c'était doiia Maria de Azpilcueta, sa sainte mère; on le devine à ces accents d'amour, à la fois si vifs et si discrets. On peut encore juger par là à quel point se sont mépris ceux qui, après avoir montré François supérieur aux sentiments de la chair et du sang^ jusqu'à ne vouloir
FRANÇOIS KN PORTUGAL (1540-1541). 181
pas donner à sa mère la joie de le revoir en ce monde, ajoutent, en cet endroit :
Les lettres de Martin d'Azpilcueta furent inutiles; un homme qui n'avait pas voulu se détourner du chemin pour rendre une visite à sa mère n'eut 4çarde de faire un voyaçe et de quitter ses occupations importantes pour voir un de ses parents.
Si François n'alla pas à Coïmbre, comme avec tant d'ardeur il le désirait faire, la cause unique en fut sûrement quelque insurmontable obstacle qui surgit à la dernière heure.
Ainsi, avant de partir, François ne put-il s'empêcher de dire et de redire amoureusement adieu à saint Ignace et à tous ses frères de Rome. Sa lettre est du i8 mars i54i :
fHS. — La çràce et Tamour de Jésus-(ihrist Xotre-Seiîçneur nous soient touj^mrs en aide et favorables.
Nous avons reçu vos lettres tant désirées, et nos âmes, comme elles en ont Tohliti^ation, se sont réjouies d'apprendre que vous êtes tous en bonne santé et tous si pieusement et saintement occupés à élever, avec TédiKce spirituel, une demeure matérielle, afin cpie les ouvriers de l'heure présente et ceux de l'avenir, ayant les moyens requis ad laborandiirn in Mjinen Dominiy puissent continuer Tanivre déjà si bien commencée pour le service de Dieu Notre-Sei^neur. Vous nous
montrez bien le chemin de ce divin service ; plaise à Noire* Seigneur nous donner sa sainte grâce pour vous imiter, nous maintenant éloiçnés tantum corpore, licet prœsenies anima numquam magis quam nunc.
D'ici, je vous fais savoir que le Roi trouve bonne notre façon d'agir, parce qu'il voit de ses yeux les fruits qui en résultent; et comme il en espère de plus grands, si nous sommes un jour plus nombreux, il est décidé à fonder un collège et une Maison des nôtres, savoir de la Compagnie de Jésus. Pour ces fondations demeureront ici Maître Simon, Maître Gonzalo et un autre prêtre docteur en décrets- Beaucoup d'autres, de jour en jour, demandent d'être admis dans la Compagnie. Le Roi prend fort k cœur la fondation de ces maisons; nous ne lui en parlâmes jamais, nec per nos, nec per tertias personas : c'est de sa pure et simple volonté qu'il s'est déterminé à les bâtir, et chaque fois que nous l'avons vu, il a ramené l'entretien sur cette affaire.
L'été prochain, il bâtira le collège, à l'Université de Coïmbre ; la Maison sera, je pense, à Evora, et je crois que le Roi écrira à Sa Sainteté, pour qu'elle lui envoie un ou plusieurs sujets de la Compagnie, qui aident à Maître Simon dans ses commencements.
Le Roi est si affectionné à notre Compagnie, il désire tellement, tanquam unus ex nobis, la voir grandir, et cela pour le seul amour et honneur de Dieu Notre-Seigneur, qu'il nous oblige par là à lui être, propier Deum, perpétuels serviteurs. Vraiment, en présence d'une si bonne et si ardente volonté, accompagnée d'oeuvres aussi parfaites, il nous semble que nous serions bien coupables aux yeux de Dieu Notre-Seigneur si nous ne reconnaissions pas l'obligation que nous avons à ceux qui se signalent ainsi au service de sa divine Majesté. Oui, nous croirions tomber dans le péché d'ingratitude si, tous les jours de notre vie, nous ne nous souvenions de Son Al-
tesse dans nos indignes oraisons et sacrifices, si grandes sont nos obligations à son endroit.
Mirer Paul (Camerino), un autre qui est Portugais, François Mansilhas et moi nous parlons cette semaine pour les Indes. Certains, qui ont vécu en ces pavs-là plusieurs années, nous disent qu'il y a voie bien ouverte pour la conversion des âmes ; nous espérons donc en Dieu Notre-Seigneur que notre travail y sera très fructueux.
Le Roi nous envoie bien enrichis de ses faveurs ; il nous a fort recommandés au V'ice-roi, qui cette année se rend aux Indes. Celui-ci nous témoigne grande affection. Son vaisseau est Je nôtre, et il ne veut pas qu'autre que lui s'occupe de notre embarquement ; il veut nous pourvoir lui-même de tout le nécessaire, jusqu'à exiger que nous mangions à sa table. J'entre dans ces détails uniquement pour vous montrer que, grâce à la faveur du Vice-roi et à la grande autorité qu'il a dans ces pays infidèles, nous y pourrons faire beaucoup de bien. Ce Vice-roi a déjà vécu longues années dans l'Inde; il est grand homme de bien; on le tient pour tel ici, et il est là-bas aimé de tous. H m'a dit, un de ces jours, qu'en une certaine île de l'Inde, où ne vivent que des infidèles, sans mélange de Mores ni de juifs, nous aurions un grand fruit assuré ; lui ne doute pas que le roi de cette fie et tous ses sujets ne se fassent chrétiens. Quand nous considérons devant Dieu Notre- Seigneur la foi vive de certaines personnes, qui ont de nous quelque bonne opinion, et combien ont besoin de nos petits et faibles services ff entes (jiiœ Deuni ignorant et dœmonia coiuntj nous ne pouvons douter (notre espérance demeurant toute en Dieu) que nous n'ayons aux Indes occasion de servir Jésus-Christ Notre-Seigneur, d'aider nos frères et de les attirer à la connaissance de la vraie foi.
Nous vous en prions pour l'amour et service de Dieu Notre- Seigneur, quand, au mois de mars prochain, les vaisseaux de
Portugal partiront de nouveau pour Tlnde, écrivez-nous longuement vos pensées au sujet de la conduite que nous aurons à tenir parmi les infidèles. L'expérience sans doute nous éclairera sur quelques points, mais nous espérons de Dieu Noire- Seigneur qu'il plaira à sa divine Majesté, comme il lui a plu de le faire jusqu'à présent, de nous éclairer par votre moyen sur tout le reste, et de nous apprendre ainsi comment nous devrons le servir. Nous craignons, en effet, qu'il ne nous arrive ce qui arrive à tant d'autres, à qui Dieu refuse bien des choses, parce qu'ils négligent de demander, de rec^evoir d'autrui ou ne le veulent point faire. Dieu donnerait si, humiliant noire entendement, nous sollicitions dans nos œuvres aide et conseil, surtout de ceux qu'il a plu à sa divine Majesté d'établir ses médiateurs entre Elle et nous, pour nous faire savoir à quoi Elle désire employer nos services. Ainsi donc, roffamus vos, PatreSy et obsecramus iteriim atque iterum in Domino, per illam nostram in Christo Jesii conjiinctissimam amicitiam, écrivez-nous vos avis, indiquez-nous à quelles industries nous devons recourir, selon qu'il vous paraîtra, afin de mieux servir Dieu Notre-Seigncur, puisque tant nous désirons que Jésus-Christ Notre-Seigneur nous manifeste par vous sa volonté. Puis, dans vos prières, nous désirons, ultra solitam memo' riam, un autre souvenir plus particulier. La longue traversée, des relations avec les gentils, si neuves pour notre petit savoir, tout cela exige plus de secours que de coutume.
Des Indes, nous vous écrirons plus longuement par les premiers vaisseaux qui en reviendront, et nous vous donnerons sur toutes choses des renseignements complets.
Quand j'ai pris congé du Roi, il m'a dit que, pour l'amour de Notre-Scigneur, je lui écrivisse fort au long sur ce qui pourrait favoriser la conversion de ces pauvres âmes; qu'il s'attristait beaucoup de la misère où elles vivent, et qu'il désirait ardemment que Dieu, créateur et rédempteur, ne fût
pas ainsi perpétuellement offensé par des créatures qu'il a faites à son image et rachetées à un si haut prix. Tel est le grand zèle de Son Altesse pour l'honneur de Jésus-Christ Notre-Seigneur et le salut des âmes, qu'il y a vraiment sujet de donner à Dieu d'infinies louanges et actions de grâces, en voyant un Roi si bien et si pieusement pénétré des choses divines. Si je n'en étais, comme je le suis, témoin, je n'aurais pu croire à tant de bien que j'ai vu en lui. Plaise à Dieu lui donner de longues années de vie, puisque si bien il les emploie, et qu'il est à tel point utilis et necessarius populo suo. Autre nouvelle d'ici ; c'est que la cour est bien réformée, et tellement, qu'elle tient plus de maison religieuse que de cour. Un si grand nombre se confessent et communient tous les huit jours, sans y manquer, qu'il y a vraiment sujet d'en louer et bénir Dieu, et notre travail de confession est tel que, fussions-nous au double de prêtres, nous aurions encore des pénitents de reste pour nous occuper tout le jour et une partie de la nuit, et cela de seules gens de cour sans autres du peuple. Quand nous étions à Almérin, ceux qui venaient à la c-our pour affaires s'émerveillaient d'y voir tant de communiants, les dimanches et fêtes, et entraînés par cet exemple, ils faisaient comme eux ; de sorte que si nous étions plus nombreux, nul ne viendrait négocier avec le Roi qu'il ne songeât à négocier avec Dieu. La multitude des confessions ne nous a pas laissé le temps de prêcher; mais comme il y a beaucoup de prédicateurs à la cour, nous avons laissé la prédication, persuadés que nous servions plus utilement Notre-Seigneur au confessionnal qu'en chaire.
D'ici, plus rien à vous apprendre, si ce n'est que nous sommes sur le point de nous embarquer. En finissant, nous demanderons à Jésus-Christ Notre-Seigneur la grâce de nous revoir et réunir corporellement en l'autre vie. Je ne sais, en effet, si nous nous reverrons jamais en la vie présente : il y a
si loin de Rome aux Indes; puis, la moisson des Indes est assez abondante pour qu'on n'aille point chercher de moisson ailleurs. Celui-là donc qui le premier arrivera au ciel, et làhaut non invenerit fratrem quem in Domino diligit, qu'il prie Jc^sus-Christ Notre-Seiçneur de nous y réunir tous dans sa gloire.
De Lisbonne, i8 mars i54i.
Francisco.
A celte lettre^ François joignit une hijuela^ moins coniiriunicable ; il Fadressait à ses très chers frères en Jésus-Christ, « Micer Jaio e Micer Lainez », sans néglig-er d'y parler à saint Ignace : il dit en substance :
J'écris à Pedro Codacio ce qu'il a à faire pour obtenir secours du Roi dans la construction de notre maison ; que certains cardinaux, amis et l'Ambassadeur, lui en écrivent ou du moins à Don Pedro Masrarenhas. Écrivez vous-même à Don Pedro ; vos lettres lui font plus de plaisir que je ne sauraifi dire ; il les garde avec soin et les relit souvent. II est vôtre à tel point, que je me sens obligé d'être sien tant que je vivrai. Il serait bon, ce me semble, sauf meilleur avis, que vous écrivissiez au Roi pour le remercier du dessein qu'il a de vous bâtir un collège à Ooïmbre ; cela servira à faire hâter la construction. On aime fort ici ces bons procédés {aca^ son mucho de cumplimientos). Vu tout ce que Don Pedro a dit de vous au Roi, je sais que votre lettre lui fera plaisir» Je sais aussi que votre lettre passera sous bien des yeux.
Mansilhas n'a reçu aucun ordre sacré, et le bonhomme a plus de zèle, de bonté et de grande simplicité que de science. Je crains, si Dieu ne nous vient en aide, que nous n*ayons là-bas, aux Indes, embarras pour le faire ordonner. II désire
fort avoir par votre moyen une dispense qui lui permette de se faire ordonner, extra tempora, ad titulum voluntariœ panpertatis et sufficientissimœ simplicitatis, de (elle façon que sa grande bonté et sainte simplicité supplée à ce qui lui manque de doctrine.
François, d'une manière aimable, s'informe des dispositions spirituelles de quelques amis, à qui Ton voit que ces passag'es de la lettre ne manqueront pas d'être lus :
Maintenant que notre rèçle est approuvée, je voudrais savoir si tels et tels amis, zélés promoteurs de la Compagnie, se sont joints à nous ou le feront prochainement; j*en connais qui auront peine à trouver la paix de l'âme s'ils ne la cherchent dans les travaux et les humiliations de notre genre de vie. Ceci n'est pas dit pour le seul Francisco Zapata, à l'exclusion du Licencié. Celui-ci aura beau aller et venir d'une grande maison à une autre, son cœur ne jouira pas du repos véritable.
Il a un mot pour le médecin de la maison :
Je tiens pour certain que le senor Doctor Lopez, s'il s'éloiiçne de nous, perdra son don de guérir (dicha en cnrar), à ne pouvoir plus secourir l'estomac du P. Ifiigo.
Un mol pour le jeune parent de saint Ignace, qu'il avait vu arriver à Rome, en iSSg :
Je ne sais pourquoi je ne puis tirer de mon esprit la pensée de notre très cher frère Antoine Araoz, depuis que le Roi a décidé que certains d'entre nous partiraient et que d'autres
resteraient. Je crois qu'il nous viendra voir aux Indes aiw une demi-douzaine de prêtres.
Il conclut :
Quand vous nous écrirez, pariez-nous de tous nomtnatim. Ce ne sera qu'une fois l'an ! De grâce donc, parlez-nous d'eux et longuement; que nous ayons là de quoi lire huit jours. Nous ferons de même pour vous.
Au nom de tous vos frères d'ici, très affectionnés en Jésus- Christ,
Francisco de Xabier.
François ne partit pas sans être muni de pouvoirs très étendus ; on les trouve exposés dans quatre Brefs du pape Paul III, expédiés en divers mois et jours de Tannée i54o; les premiers s'adressent, à la fois, à Simon Rodriguez et à François de Xavier, et cependant, comme si déjà Ton eût prévu que François n'aurait pas son ami pour compa^^^non dans rinde, un Bref de la première date, 27 juillet lô^o, n'est que pour lui et l'institue nonce du Saint- Siège : c( Paul m, à notre cher fils François de Xavier, de la Compagnie de Jésus, professeur de théologie et nonce du Saint-Siège apostolique *• »
Lorsque le temps du dépari fui proche, raconte le P. Gonçalvez, Jean III ordonnai Don Antonio de Ataide, comte de Castanheira , de s^informer auprès de Maître François des choses (jui lui seraient nécessaires pendant la traversée, et de les lui procurer. Tout ce que le comte put ohtenir fut que le
I . Le texte intésiTal de ces Brefs est donne par Sebastien Gonçalvez dans son Hist. (ms.) de la Com/j. de Jésus dans 1*1 nde^ chap. vu cl viii.
Père acceptât, pour lui et ses conipaji^iions, une soutane de laine grossière {algumas cacheiras grossas), afin de se protéerer contre les froids du cap de Bonne-Espérance, et quelques livres pieux qu'on ne trouverait pas dans Tinde. Il ne voulut aucune provision de bouche. Encore moins accepta-t-il un serviteur que lui offrit Don Antonio : a II le faut pour votre dijg^nité », lui disait le comte; vous ne pouvez pas laver votre ling-e, ni vous occuper du pot-au-feu. » A cela, d'un air modeste et çrave, . François répondit : a Senor, cette jalousie d'une prétendue diçnité, ce zèle pour accomplir de prétendus devoirs a mis la chrétienté dans le déplorable état où nous la voyons. Pour moi, j'entends laver mon linçe, m'occuper du pot-au-feu, et servir encore les autres ; à quoi j'espère ne perdre aucune autorité. »
I^e comte demeura très frappé de ces paroles ; souvent depuis il les rappela, et il disait encore : « (Ihargé d'approvisionner les jg^ens qui, sur ces vaisseaux, étaient au service du Roi, j'eus fort à faire avec la plupart pour les empêcher de demander ou même de prendre plus qu'on ne leur voulait donner; et autant ou plus avec le P. Maître PVançois, pour obtenir qu'il ne refusât pas absolument tout , et consentît à Hccepier du Roi quelque ba§fatelle. »
Tout c«la, le P. Louis Gonçalez de Camara l'entendit, en 1 55o , de la bouche même du comte de Castanheira ; et le P. François Anriquez, à qui le P. Gonçalez de Camara l'avait raconté, le rappelait, à son tour, aux Pères et Frères du collège de Coïmbre dans une lettre qu'il leur écrivit d'ici. C'était leur dire efficacement : Voilà ce que vous aurez à faire quand an vous enverra du Portugal dans l'Inde.
Le récit suivant est aussi du F. Sébastien Gon- . çalvez :
r Avant de s'embarquer, François alla recommander son
voyage à Notre-Dame, dans le sanctuaire qui lui est dédié sous le vocable de Notre-Dame de Nazareth. Proche de là, tandis que le Saint disait la messe, deux g-entiishommes étaient à vider une querelle, Tépée à la main. Un des deux tomba gravement blessé, et des témoins coururent à la recherche d'un prêtre. On trouva François qui, la messe finie, se rendit auprès du blessé et le confessa ; mais quand il fallut obtenir du malheureux jeune homme qu'il pardonnât à son adversaire, tous les efforts de François furent inutiles. Le mourant allait jusqu'à répondre qu'il aimait mieux aller en enfer. F'rançois alors lui dit : « Mais ne pardonneriez-vous pas si Dieu vous accordait la vie? » Le jeune homme demeura comme interdit à cette question, et répondit enfin que si Dieu lui donnait la vie, il pardonnerait. François se mit à prier, demandant à Dieu assurance de vie temporelle pour le blessé, afin que son âme ne pérît pas éternellement. Il se sentit exaucé et déclara au jeune homme qu'il ne mourrait pas de sa blessure. Tel fut l'accent du Saint, que le jeune homme n'en douta pas; il pardonna, et guérit, en eflFet, comme le Saint le lui avait promis.
François , on Ta vu , pensait s'éloigner de Lisbonne avant la fin du mois de mars; le départ n'eut lieu que le 7 avril, jeudi après le dimanche de la Passion : c'était le jour anniversaire de la naissance de François. Le Vice-roi,; ami de l'apôtre, était Martin Alphonse de Sousa, et le vaisseau qui le portail s'appelait le S aint^ Jacques.
Il est de tradition à Lisbonne que, sur la plage de Belen, François, près de s'embarquer, prêcha au peuple et aux nombreux gentilshommes qui l'avaient suivi. Les religieux du couvent de Torre de Belçn
i lui procurèrent, à celle fin, une chaire mobile, qui l demeura ensuite vénérée dans leur église jusqu'à ce I que, à la prière de Doila Catarina, fille de Jean IV, F. elle fut transférée dans la chapelle du palais de
Bem posta.
Li'ancien et beau tableau des Adleuœ de François
de Xavier à Lisbonne ^ que possède l'Académie des
sciences, achèverait, si les détails en sont histori- \ queSy de donner uà caractère de singulière grandeur
à la scène du dépari de TApôtre des Indes.