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CHAPITRE Xll

ou FRANÇOIS DE XAVIER RACONTE A SAINT IGNACE ET AUX PÈRES DE ROME SES PREMIERS TRAVAUX AU CAP DE COMORIN.

(Octobre i542-février i544')

François dul s'éloigner de Goa et descendre au Cap de Comorin, tout de suite apr^s avoir écrit sa lettre du 20 septembre i542, puisque, dés le 28 octobre, il adresse, de Tutucurin, la lettre suivante A saint Ignace, où il lui expose les fruits de ses pre-r miers travaux :

Je vous écrivis de Goa, coajiiie j'étbiis prè« de partir |Miur Tutucurin avec trois clerrs iruJid^èries du iséiuinaire de Goa, Nous avons visité quelques UxalitAs |>euplées de 4-â^tiK nui, il y a quelque huit ans, rerurent !♦* baptême, O/Wioie il u'\ a pas de Portugais résidants eu oe pavs. qui est foft stérile et pau^ vre, les fidèles, privés de tout se^u^urs des préti>*s, ne sa \ eut rien^ si ce u'est qu^iis sont cLrétieiis.., I>epuis mon arrivé^*, je D^'ai donc pas cessé d'aller d'au viliaj^e à un aufr#*. donuLant le baptême aux eu faut s qui ne Tavaieut pas ^u(^>re re^/u : j'en

ai ainsi baptisé un çrand nombre de ceux qui, comme Tim dit, ne savent pas distinçj^uer leur main droite de la ^oche. Les autres, plus grands, ne me laissaient pas de repos que je ne leur eusse enseiçcné quelque prière ; je n'avais le temps ni de dire Toffice, ni de mang^er : ici, j'ai coinmeiicé à hien entendre que talium est regniiin cœlorum. Coiiiment, sans être impie, se soustraire î\ de si pieuses importuniu^s? J'allais donc leur enseignant sans rehlche le signe de la croix, le SymWe des Apôtres, le Pater noster et V Ane Maria. Je les ai trouves bien intelligents, et s'il y avait quelqu'un qui travaillât à Ifs former, je ne doute pas qu'ils ne devinssent de très bons chrétiens.

Je me suis, un jour, détourné de mon chemin pour visiter une bourgade où personne ne voulait être chrétien, quoique les localités circonvoisines aient reçu la foi : les habitants s'en disent empêchés par le petit roi païen de l'autorité duquel ils dépendent.

Ici, François raconte comment, dans celle bourgade, une femme en mal d'enfanl fui miraculeusement délivrée après avoir été instruite des principaux mystères et baptisée. La bourg'ade s'émulelle principal officier du roitelet, collecteur des impôts, qui se trouva providentiellement de passag-e, autorisa tout le monde à embrasser la foi chrétienne, François et ses compagnons les ont instruits et baptisés. Gela fait, ils sont venus à Tutucurin, d'où le saint écrit. Là, ils ont été fort bien accueillis et l'avenir est plein d'espérance.

François loue de nouveau le zèle de Martin de Sousa. Dernièrement, les^mahométans volèrent leurs barques aux chrétiens de Gomorin, qui n'ont d'autre

ressource que la pêche, soit des poissons, soit des perles : le Gouverneur a rudement châtié ces ennemis de notre Foi. Les barques ont été recouvrées et celles des mahométans ont été données aux chrétiens qui n'en avaient pas. Martin de Sousa médite, en ce moment, le grand dessein de transférer tous ces pécheurs de Gomorin, qui vivent fort épars, dans une île où, sous l'autorité d'un bon chef, ils auraient grarantis leurs intérêts de ce monde et de l'autre.

François, enfin, suggère à saint Ignace l'idée d'un Bref de félicitation, que le Pape adresserait à Martin de Sousa. Le Gouverneur sera, du moins, heureux d'avoir une lettre du Père Ignace. François signe : « Vester in Christo filins. Fr. de Xavier^. »

Quatorze mois plus tard, au commencement de janvier i544» François, après quelques jours passés à Goa, se rendit à Gochin, d'où étaient près de partir les vaisseaux qui allaient en Portugal, et, le i5 janvier, il adressa aux Pères de Rome la lettre suivante; on y trouvera le tableau de la vie de l'apôtre et l'exposé de ses œuvres durant cette période :

La grâce et l'amour de Jésus-Christ Noire-Seigneur nous soient toujours en aide et favorables. Amen.

II y a deux ans et neuf mois que je partis de Portugal, et depuis lors je vous ai écrit trois fois, celle-ci comprise, et je

1. Correa {Lendas), sous Tannée iôl[3, fait intervenir le Saint dans la légende du fils du roi-grand de Comorin, emprisonné avec sa mère par le roi de Travancor. Tous deux écrivent à François pour qu'il négocie, avec le vice-roi, leur délivrance, etc. Correa signale en ces termes la première apparition de François dans Tlnde : <« ... hu/n Mettre Francisco, qiitm « modo d'aposloiio fazia sua vida, e amdava Ha corn os cristaos allem « do cabo de Comorin,., »

'£A PHA503IS Al CVP DE OjMORIX 1 1S42-1543».

n'ai reiru de vi>uà depuis mon arrivée dans Tlnde qu'unf kftre datée du i8 janvier lo^a. Dieu Notre--Seî$rneur sait b con.s«'ilation qui m'est venue avec elle. Il y a deiLx mois sfufement qu>lle me fut remise ; le vaisseau qui la portait iuVenu à Mozambique : là est la cause d'un si srand retard.

Micer Paulo, Francisco de Mansilhas et moi nous portoos fort bien. Micer Paulo est à Goa, au collèçe de Santé-Fé;! a â sa charsre les écoliers de cette maison.

Francisco de Mansilhas et moi sommes avec les chrétieos du cap de Coroorin^ Il y a plus d'un an que je suis avfcevi} et vous saurez qu'ils sont nombreux, et que chaque jour! s'en fait beaucoup d'autres. Dès que j'arrivai à la cote oùfls vivent, je cherchais à savoir d'eux quelle connaissance Os avaient de Jésus-Christ Notre-Seisrneur. Je leur demandais i profios des articles de la Foi, ce que, devenus chrétiens, h savaient ou croyaient de plus qu'au temps où ils élai«Jt païens : je n'eus d'eux qu'une réponse, savoir, qu'ils étaienl chrétiens, et que n'entendant pas notre lansrue, ils is^noraienl notre Loi et ne savaient pas ce qu'ils avaient à croire.

Leur lanî^ue native esl le malabar; la mienne le basque (hisrayna). Ils n'entendaient pas la mienne, et je n'entendais pas la leur; je réunis donc les plus savants d'entr'eux , el ]* cherchai des ;^ens qui entendissent leur langue et la mienne .

1 . Paiil de Camerino et François Mansilhas Wnrent de Mozambique p* les V vaisseaux du royaume », qui partaient de Mozambique en septembre* « l-^s vaisseaux du royaume » arrivèrent à Goa le 20 octobre (Lenrffl*)' D'après (jonçalvpz, Mansilhas aurait aussitôt accompagné ou s\xW\ François à la col^ Ac, (.'.oniorin; mais il est certain {Selectœ Indiaram Epistoi,,^* t*) «pjp Mansilhas attendit, à (ioa, r|ue François vînt Vy chercher, vers la fia de Tannée suivante i;V|3, et (|ue, jusque-là, François travailla seul, ou n'cul que des auxiliaires ètrans^ers à la (^ompas^nie.

2. Le lecteur remarquera que François, s'ètant mis ici comme eu demeuic de déclarer sa nationalité, ne se dit ni Porlut^'ais, ni Castillan, ni Espagnol, ni Navarrais : il se dit Basque pour la langue et, de fait, le basque fut la langue de son père et de sa mère. François semble dire que son interprète, pool la traduction de la doctrine et des prières, entendait le basque; sûremeni

Après cela, en de nombreuses séances et avec grand labeur, nous rédigeâmes les formules de prière : celle du signe de la croix d'abord, accompagné de la confession des trois Personnes en Dieu; puis le Credo, les Commandements, le Pater nostery VAve Maria, le Salue regina, le Con/iteor; le tout fut ainsi traduit du latin en malabar.

J'appris ces formules par cœur, et puis une clochette à la main, j'allais réunissant tout ce que je pouvais d'enfants et d'hommes, dans l'endroit où je me trouvais et, deux fois le jour, je leur enseignais les prières un mois durant. Les enfants (ce fut bientôt une institution régulière) devaient enseiner ce qu'ils avaient appris, et à leurs pères et mères, et à tous les gens de la maison, et encore aux voisins.

Les dimanches, j'assemblais pour dire les prières en leur langue, tous les habitants du lieu, hommes et femmes, grands et petits : à quoi ils témoignaient prendre grand plaisir. Ils venaient donc très joyeux et récitaient d'abord à haute voix le Credo en leur langue, commençant par la confession d'un seul Dieu en trois Personnes : le premier je disais les paroles et tous suivaient.

Le Credo achevé, je le redisais moi seul, article par article, ni'arrêtant à chacun des douze. Je leur faisais observer qu'être chrétien ne veut pas dire autre chose, si ce n'est croire fermement, sans hésitation aucune, les douze articles; puis donc qu'ils se déclaraient chrétiens, je leur demandais, à chacun des articles, s'ils le croyaient fermement; et tous à la fois, hommes et femmes, grands et petits, les bras posés en croix sur la poitrine criaient, pour chaque article : — Oui. Je leur

ce ne fut pas en basque, mais en portuflpais que François conversa avec ses interprètes de Malabar; mais le portiitçais étant deoenu sa lansfue, François, après avoir écrit : « Ma lanscue est le basque *>, put, sans danger d*induire en erreur ceux qui devaient lire ses lettres, ne pas leur dire que la langue commune employée dans les c^mférences de Malabar fut le portugais ou le castillao et non pas le basque.

fais redire le Credo plus souvent que les autres formules, parce que seule, la foi aux douze articles autorise l'homme à se dire chrétien.

Après le Credo, je leur enseigne, en premier lieu, les Commandements ; je leur dis : « La loi des chrétiens n*a que dix (( commandements, et celui-là est bon chrétien qui les ohsent « comme Dieu le veut. Celui-là, au contraire, est un mau- <( vais chrétien cpii ne les observe pas. » Chrétiens et infidèles demeurent stupéfiés (mui/ espantados) de voir comme la Loi de Jésus-Christ est sainte et de tout point conforme à la raison naturelle.

Le Credo et les Commandements récités, je dis le Pater noster et V Ave Maria. A mesure que j'avance, ils répètent ce que j'ai dit. Nous récitons douze Pater noster et douze Ave Maria en l'honneur des douze articles de la Foi. Ceux-là achevés, nous en récitons autres dix en Thonneur des dix Commandements, et voici quel ordre s'y observe :

Nous commençons par réciter le premier article de la Foi; après quoi je dis en leur langue et eux avec moi : « Jésusce Christ, Vï\s de Dieu, donnez-nous grâce pour croire fer- « mement et sans hésitation aucune le premier article de la « F'oi » ; et pour qu'il nous donne cette grâce, nous récitons un Pater noster. Cela fait, nous disons ensemble : « Sainte « Marie, Mère de Jésus-Christ FiU" de Dieu, obtenez-nous de votre Fils Jésus-Christ grâce pour croire fermement et sans « hésitation aucune, le premier article de la Foi »; et pour qu'Elle nous obtienne cette grâce, nous lui disons Y Ave Maria.

Le Credo et les douze Pater noster et Ave Maria ainsi récités, nous récitons les Commandements selon la méthode que voici :

Je dis, et eux avec moi, le premier Commandement, cl aussitôt après, ensemble encore, nous disons : « Jésusce Christ, F^ils de Dieu, donnez-nous grâce pour vous aimer

FRANÇOIS Al CAr DK I.OMOIUN (^loTMM^î^. ViU

€f par dessus toutes choses »>; ei eetto ijnWe «iusi tienuuuitV^ nous récitons tous un Paier nostfr: hM|uel «ohexê, nous tlw sons : « Sainte Marie, Mère de •lésus-C'.hrist, «ilitene^-uttus de €« votre Fils, çràce de pouvoir (iliserver le pivnuer taunnnui* <t dément »; et la grâce ainsi denuunhV, nous «lisons tons VAve Maria. Nous faisons de nu^nie pour les neuf «uIivn commandements.

Ce sont là les çrâces cpie je leur enseiiçue ii «leuuiuder par nos formules de prière, et je leur dis que s*ils les ohlieniu'Ut, Dieu leur donnera tout le reste plus entièrement qu'ils ne sauraient le demander.

Je fais réciter le Conjiteor à tous et spériideuM'ut i\ ceux qui doivent être baptisés; et après le Conjitonr^ le finuitt : i\ chaque article, je leur demande s'ils le rn»ient lerniement. Quand ils m'ont répondu oui, et que je hîur ni exposé lu Loi de Jésus-Christ qu'ils ont à observer pour se muiwr^ je les baptise.

Quand nous voulons achever nos prières, nous disons le Saloe Hegina.

J'espère de Dieu Notre-Seii^nenr que \i'm euftiutH seront hommes meilleurs que leurs parents, r;ir ils se montrent fort affectionnés à notre I^#i, désireux de l'observer, d'»ppr<'ndre les prières et de les enseiirner U d';iulre«i. Ils ont en horreur les actes idolâlriques de^ \9H\irus'^ h tel \Hfiftl^ qu'il leur ittu^t* souvent de le* romJi^flre, et il*» r^-prennent l#'ur^ (^'re*, leur ^ mères quand iU le^ v^/i^nf itsçir fit tuhut^, iUm (/!«*< iU *^ font amwaierir* ^l vir-nnenr rue f\*fUttf^t H^tn 4t ^-^^ Htff<.

Si je sms a^ersi q(*'it <N*r {i^.^»-*^ hf>t* 4t IVn/lfoit 4r^ / l*//w* de ce zenrf". j'^H^mblf^ ^/*i^ l^^ ^xt^utk 4» ff^#, tf j^ ^^t* >fv^/ eux hà p^j de^ tAol^^ nuf *^^ h<'iff«',r<^^^.. ^>* n^AU^*. ;»I/^r^ tr»-»

renlif nje- Fni pr-.evâ.'*»r'^rir .'i fi4'i<if».*iir.- f^^.-vtM ^f«* ;i* ^,Atr^\<YïX^^tA

232 FRANÇOIS AU CAP DE COMORIN (1542-15i3).

les idoles sont bientôt en pièces et quasi en poussière; puis, ils crachent dessus, ils les foulent aux pieds. Ils les sounift* tent à d'autres affronts encore, et s'il paraît à propos de nen pas dire les noms, c'est honneur à ces petits de ne les épargner point à qui a l'insolente audace de se faire adorer de leurs parents.

J'ai résidé quatre mois en une grande localité chrétienne, pour y traduire en leur langue nos prières et les enseigner; or, il me venait alors tant de gens demander que j'allasse à leur maison réciter certaines prières sur les malades, et les malades eux-mêmes venaient à moi si nombreux que, sans autre travail, la seule récitation de ces évangiles m'eût assez occupé ; de sorte que, satisfaire ainsi la dévotion de ceux qui m'appelaient à eux ou qui venaient à moi, et, de plus, enseigner les enfants, baptiser, traduire des prières, répondre à des questions sans fin, enterrer les morts..., il y avait là un travail excessif. Je ne pouvais cependant rejeter leurs si saintes demandes, sans péril pour leur foi en notre religion et loi chrétienne ; mais la chose alla si loin qu'il me devint impossible de contenter tout le monde, et la question de savoir chez qui, d'abord je devais me rendre éveillait, d'ailleurs, sans que j'y pusse remédier, de petites passions; j'usai donc, pour que tous fussent satisfaits, de l'expédient que voici : Je donnais aux enfants qui savaient les prières charge d'aller aux maisons des malades; là, ils réunissaient les gens de la famille et les voisins; tous, à plusieurs reprises, récitaient le Credo, disant au malade de croire et qu'il serait guéri; puis venaient les autres prières. Tous les malades étaient ainsi visités et, de plus, le Credoy les Commandements, les prières étaient enseignés dans les maisons et sur les places. Notre-Seigneur, du reste,

récompensait par de nombreuses grâces de guérison la foi des parents et voisins et celle des malades eux-mêmes, usant ainsi à leur égard d'une signalée miséricorde, puisqu'il tirait de leurs infirmités occasion de les mener, comme par contrainte, à la Foi.

La où j'ai ainsi commencé l'ouvrage, je laisse quelqu'un qui le poursuive et je vais faire de même ailleurs; de sorte qu'on ne manque jamais ici de saintes occupations. Quant aux fruits, le baptême des petits enfants et l'instruction des autres en produisent de meilleurs que je ne saurais jamais récrire.

Partout où je passe, je donne copie des prières et j'en fais faire d'autres copies par ceux qui, là, savent écrire; je recommande qu'on les apprenne par cœur, qu'on les récite chaque jour et que tous s'assemblent, le dimanche, pour les dire; à cet effet, je désigne en chaque lieu quelqu'un qui préside aux assemblées. Que de chrétiens demeurent à faire, en ces contrées, parce qu'il manque de gens qui s'occupent à de si pieuses et saintes choses ! Bien des fois il me vient la pensée d'aller aux Universités d'Europe, principalement à l'Université de Paris, en Sorbonne, et là, à grands cris, comme un homme qui a perdu le sens, de dire à des hommes plus riches de science que du désir de se disposer à tirer d'elle bon profit, combien d'âmes, par leur négligence, sont frustrées de la gloire et vont en enfer. Si, tout en étudiant les Lettres, ils s'étudiaient aussi à considérer le compte que Dieu leur en demandera, beaucoup d'entr'eux, touchés de ces pensées, recourraient à des moyens, à des exercices spirituels faits pour leur donner connaissance, intime sentiment de la volonté divine ; ils se conformeraient plus à elle qu'à leurs propres inclinations, et ils diraient : Domine, ecce adsum : quid me vis facere? Mitte me quo vis, et si expedit, etiam ad In dos. Combien plus heureusement ils vivraient, et avec espérance

fondée d'obtenir de Dieu miséricorde, quand, à l'heure de la mort, viendrait ce juçeinent particulier auquel personne ne saurait échapper; ils pourraient, en effet, s'y aider du Domine i fjuinque ta tenta tradidisti mihi, ecce alla quinque superlih cratns siim. Beaucoup de ceux qui étudient aux Universités r étudient, je le crains, plus pour atteindre, la science aidant, aux di|çnités, aux bénéfices, aux évéchés, qu'avec le désir de se conformer d'abord aux rèiçles de vie que ces dignités et ces conditions ecclésiastiques requièrent ; il n'est que trop commun qu'un étudiant dise : « Je veux devenir savant pour acquérir un bénéfice, une dignité d'Eglise; arrivé là, j'entends y servir Dieu. » Ils se déterminent donc dans ces choix d'états de vie par leurs inclinations désordonnées; ils ont peur que Dieu ne veuille pas ce qu'ils veulent ; leurs affections désordonnées se refusent à remettre le choix au bon plaisir de Dieu.

J'ai été près d'écrire à l'Université de Paris, ou du moins à notre maître De Cornihns et au docteur Picard, que des millions et millions de Gentils se feraient chrétiens si les ouvriers ne manquaient, afin que ma lettre les excitât à chercher et à diriger vers ce but les hommes qui non quaerunt quae sua sunt, sed quae Jesu Christi,

Telle est la multitude de ceux qui, dans le pays où je me trouve, se convertissent à la foi de Jésus-Christ, que bien des fois il m 'arrive d'avoir les bras lassés de baptiser et de ne pouvoir plus parler, à force d'avoir redit, en leur laojgue, le Credo^ les Commandements, les autres prières et l'instruction, aussi en leur langue, par laquelle je leur explique ce que veut dire chrétien, ce que c'est que le paradis et l'enfer, qui va d'une part et qui de l'autre. Les prières que je répète le plus sont le Credo et les Commandements. Il m'arrive de baptiser, en un jour, toute une localité. Trente sont déjà chrétiennes sur cette côte.

FRANÇOIS AU CAP DE œMORlN (1542-1543). 235

^Le P. Martin de Sainte-Croix écrivant, de Lisbonne, le 22 octobre i545, au bienheureux Pierre Lefèvre, lui donne sur la vie de François, au Malabar, quelques détails, qui ne seront point déplacés en cet endroit :

Ici est arrivé des Indes un jeune homme appelé le Licencié Juan Vaz, fils d'une des principales maisons de Lisbonne. Il a vécu six mois avec le P. Maître François et nous a raconté de lui des choses bien remarquables. Interrogeant Maître François, ce jeune homme a pu apprendre bien des particularités que ni Maître François ni les autres de là-bas ne songeront à nous écrire, et je n'ai pas moi-même le temps de vous en donner le détail. Je me borne à vous dire quelque chose de son çenre de \'ie : Il va déchaux, sa soutane est toute déchirée et il a sur la tête un misérable capuchon de toile noirâtre. Là-bas, dit le Licencié, on appelle Maître François Balea Padre, le Grand-Père. Il est chéri de tous, et inuenit gratiam apud regem unum; à tel point que, par criée, faite dans tout le royaume, chacun est tenu d'obéir au yrand-père, frère du roi^ comme au roi lui-même, et il y a liberté, pour tous ceux qui le voudraient, de se faire chrétiens. Cle roi a donné à Maître François une grosse somme d'argent, dont il s*esl servi pour nourrir et habiller les pauvres. Quarantequatre ou quarante-cinq églises sont déjà bâties en autant de localités de la côte de la Pêcherie converties au christianisme. Maître François est accompagné de quatre prêlren indigènes, ceux-là mêmes desquels il écrivait précédemment qu'ils lui servaient d'interprètes. Il les a fait ordonner prêtres^ et six autres sont au collège de (joa pour être ordonnés à leur tour et aller évangéliser un pays, à 25o lieues de (ioa. Maître François sait maintenant fort bien la langue du pays. En rasf* campagne, deux, trois, quatre, six mille âmes le suivent, et,

du haut d'un arbre, il leur prêche. Le Licencié nous a dit encore que François Mansilhas se trouve en une autre région, où il est fixé, occupé seulement à baptiser ou à faire les enterremenUs. Sa résidence principale est en une ville, grande trois fois comme Coïmbre ; tout son désir est que d'ici W viennent des auxiliaires : niessis quidem multa\

François reprend :

Le Gouverneur de l'Inde est grand ami de tous ceux de notre Compagnie ; il désire beaucoup qu'il en vienne quelquesuns dans ces régions, et je crois qu'il en écrit au Roi. 11 est aussi très affectionné aux nouveaux chrétiens. Il leur a fait une merced de quatre cents pièces d'or, qui doivent être, tous les ans, employées à rénuuiérer ceux qui, dans les chrétientés nouvelles, s'occupent diligemment à enseigner la doctrine chrétienne '.

Je vous écrivis, l'an passé, au sujet d'un collège qui se fait en la cité de Goa ; il y a déjà beaucoup d'écoliers, de diverses langues, tous de race païenne. Parmi eux, dans le colley même, où nombre d'habitations sont déjà achevées, beaucoup étudient le latin. Les autres apprennent à lire et à écrire.

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