‹ Saint François de XavierChapitre 27 sur 84 · Epist. mixt,, I, p. 23i · texte numérisé non relu

Epist. mixt,, I, p. 23i

2. Les maîtres dont parle ici François .s'appelaient Canacapoles ; leuis I fonctions ét<iient, outre renseignement du catéchisme, d'avoir soin desé^ ] ses, de baptiser en cas de nécessité, de dresser le rôle de ceux qui n'avwcol ^ pas reçu le baptême, de s'enquérir des faits scandaleux ou répréheosiblcs el d*en tenir note pour (jue le missionnaire, à son passasse, en fût instruit. Le 4,000 fanocns ou 4oo pardaos d'or, (juc le Vice-roi attribua aux Canacafxdes, étaient une redevance payée annuellement à la reine pour se-s escarpins ou pantoufles « para os chapirns dn Hainha, « Le Gouverneur, les donna de c-onfiance, sachant la piété de la Keine, et François s'empressa de lui notifiti le don. Il disait à la Reine : u Lt's petits chrétiens, fils et petits-fils de païens a élevés jçrâce à cette lart^esse, vous seront chapirns meilleurs et plus sur « que tous autres sur le chemin du ciel. » (Sébastien Gonçalvcz.)

Le pardao équivalait à 2 livres tournois de France.

Micer Paulo est avec ces écoliers : il leur dit la messe tous les jours, il les confesse et ne cesse de les former à la vie spirituelle. Il a charge aussi de tout le matériel nécessaire aux écoliers. La maison est vaste : plus de cinq cents écoliers y pourraient habiter et il y a rentes suffisantes pour les enlrelenir : beaucoup d'aumAnes se font à ce collègue et le gouverneur le favorise et soutient largement. Il y a, dans la sainte fondation de cette maison, que Ton appelle le collège de Sainte- Foi, sujet pour tous les chrétiens de rendre grâces à Dieu Notre-Seigneur. Avant de longues années, — je l'espère de la miséricorde de Dieu Notre-Seigneur, — le nombre des chrétiens se multipliera grandement, les limites de l'Eglise se dilateront, grâce aux étudiants de ce collège.

Il y a dans ce pays, outre les Infidèles, une classe d'hommes qu'on appelle Brahmes; toute la gentilité les entretient : ils ont charge des bâtiments oii sont les idoles; race la plus perverse du monde et de laquelle se peut entendre la parole du psaume : De {/ente non sancta, ah homine iniquo et doloso eripe me. Ces gens-là ne disent jamais la vérité; ils s'ingénient à fabriquer leurs mensonges avec finesse : là est leur travail d'esprit. Ils trompent ainsi ces peuples simples et ignorants; ils leur disent que les idoles exigent telles et telles oflTrandes ; ce sont les offrandes qu'il faut aux Brahmes pour entretenir leurs femmes et leurs enfants. Ils font croire au pauvre peuple que les idoles mangent, et de là vient qu'un grand nombre de ces hommes simples, avant de prendre leurs repas, offrent d'abord une pièce de monnaie pour l'entretien de l'idole. Les Brahmes font deux repas chaque jour, et tandis qu'ils mangent, les tambours (atahales) font grand bruit de fête : c'est, disent-ils, le signal du dhier et du souper des idoles. Quand leurs provisions sont près de finir, les Brachmes disent au peuple : « Les idoles sont fort irritées contre vous parce que vous ne leur envoyez pas ce qu'elles vous ont

demandé; hâtez-vous de le faire, de peur qu'elles ne voui donnent la mort, ou ne vous rendent malades , ou ne livrent vos maisons aux démons. » Et le pauvre peuple, de peur que ces maux ne lui arrivent et persuadé qu'ils arriveraient, donne en effet ce que veulent les Brahmes.

Ces Brahmes ont peu d'instruction, et la méchanceté, l'injustice comblent, chez eux et au delà, les déficits de la vertu. Ceux de ce pays sont fort ennuyés que je ne cesse de découvrir au peuple leur malice; eux, quand nous sommes seuls, me confessent la vérité, qu'ils trompent le peuple et qu'ils vivent de leurs mensons;"es au sujet de ces idoles, parce^ qu'eUes sont tout le bien qu'ils possèdent. Ils ont cette idée de moi que j'en sais plus qu'eux tous réunis; ils me font visiter et voient avec i^^rand'peine que je n'accepte pas les présents qu'ils m'envoient. Tout cela, ils le font pour que je ne dévoile pas leurs secrets; ils déclarent bien savoir qu'il n*y a qu'un Dieu et ils promettent qu'ils le prieront pour moi. En retour de tout cela, je leur dis entre nous ce qui me semble à propos, et puis, aux pauvres j^^ens que la seule crainte leur fait dévots, je manifeste à satiété leurs ridicules tromperies; un çrand nombre, pour cela, perdent la dévotion au démon et se font chrétiens. Tous les Gentils se convertiraient à notre foi si ce n'étaient les Brahmes. On appelle pagodes les maisons où vivent les Brahmes avec leurs idoles.

Les païens de ces contrées sont fort peu instruits dans les lettres, mais très savants dans le mal. Je n'ai fait chrétien, depuis ma venue dans l'Inde, (|u'un seul Brahme; c'est un excellent homme, célibataire (mancebo); il s'est donné a chargée d'enseii^iier la doctrine chrétienne aux enfants.

A roccasion de ma visite aux localités chrétiennes, je rencontrais de nombreuses pagodes. Je passai, un jour, proche d'une où vivaient plus de deux cents Brahmes. Ils vinrent me voir, et, entre beaucoup de choses qui se dirent, je les priai de répondre à cette question : — Os dieux, ces idoles auxquels s'adressent vos adorations, que veulent-ils que vous lassiez pour aller au ciel? — Ils disputèrent, et ii^randement, pour savoir qui parmi eux répondrait : enfin, ils dirent à un l des plus vieux que c'était à lui de répondre. Le vieux, qui avait plus de quatre-ving^ts ans, demanda que je fusse le premier à parler et à dire ce que voulait de nous, pour cela, le f Dieu des chrétiens. Je refusai, pénétrant sa finesse, de rien [ dire qu'il n'eût d'abord parlé. Il fut donc obli^-é de mettre à nu ses ij^norances : « Nos dieux, dit-il, pour (jue nous allions où ils sont, nous commandent deux choses : la première est de ne pas tuer de vache; nous les adorons. La seconde, de faire des aumônes aux Brahmes qui desservent les pa^codes. » Ce qu'avant ouï, et attristé de voir que les démons s'assujettissent ainsi nos frères jusqu'à se faire adorer d'eux, au mépris de Dieu, je me levai, disant aux Brahmes de rester assis, et, de toute ma voix, je récitai, en leur lans^ue, le Credo et les commandements de la Loi, — î\ chacun desquels je m'arrêtai un peu pour l'expliquer; et cela fait, je les admonestai, en leur langue, tout en exposant ce cpi'est le paradis, ce qu'est l'enfer; qui va d'un coté et qui va de Tautre.

Mon exhortation achevée, ils se levèrent tous et me firent de srrandes embrassades : « Vraiment, disaient-ils, le l)i<Mi des chrétiens est le vrai Dieu, puis(jue ses commandements

sont si conformes à la raison naturelle. » Ils me demandèrent si Tâme meurt avec le corps, comme Fâme des brutes. Dieu Notre-Seigneur me donna de leur répondre de telle sorte que mes arguments se trouvèrent adaptés à leur capacité; ils entendirent clairement la vérité de Timmortalité dés âmes el témoignèrent en ressentir une vive satisfaction. Il faut se garder, avec ces pauvres intelligences, de recourir, pour les éclairer, aux plus subtiles considérations des docteurs scola»tiques.

Ils me demandèrent ensuite : — « Quand l'homme meurt, par où s'en va son âme ?» — Et encore : a Quand Thomine est endormi et qu'il rêve être quelque part ailleurs, avec ses amis et connaissances (ainsi m'arrive-t-il très souvent d'être avec vous, frères bien-aimés), est-ce que l'âme va, en effet, ailleurs et cesse d'être unie au corps? » — Ils me prièrent encore de leur dire si Dieu est blanc ou noir. Il leur semble, en effet, qu'entre les diverses couleurs des hommes Dieu doit faire son choix. Eux n'hésitent pas à dire qu'il est noir, et ils trouvent cette couleur belle, parce qu'il n'y a dans le pays que des noirs. De là vient que presque toutes leurs idoles sont noires. Encore les trempent-ils très souvent dans l'huile, de sorte qu'elles sont infectes et laides à faire peur.

Je fis à toutes leurs questions des réponses qu'eux jugèrent satisfaisantes, même quand j'en vins à conclure : « Faites^ vous donc chrétiens puisque vous connaissez la vérité »; ils répondaient comme parmi nous font tant d'autres : « Que dira-t-on de nous si nous changeons à ce point, et d'état et de genre de vie? » Sans compter la tentation où les met cette pensée : « Une fois chrétiens, nous manquerons du nécessaire. »

Je n'ai rencontré qu'un seul Brahme un peu instruit : c'es en une localité de cette Côte; il avait, disait-on, étudié en de écoles renommées. Je cherchai et trouvai moyen d'avoir d<

FRAXœiS AU CAP DE COMOKIN llot'i lol!^). '^M 1

'•^t-reviies avec lui. Il me dit, en ;;^ran(J secret, (jue dans ces -^c>les la première chose (jue les maîtres exit^^eiit des futurs ^^olîers c'est le serment de ne jamais rèvtHer certaines doctri- ^^s qui leur seront enseie^uées. Par amitié le Brahme me fit con- "^^ître, toujours en grand secret, ces choses qu'ils doivent tenir ^HcKées; en voici une : « Vous ne direz pas qu'il y a un seul ^-'*^u, créateur du ciel et de la terre, lequel est dans les cieux ; ^*^^is vous adorerez ce Dieu, et non pas les idoles qui sont ^^s démons. » Les Docteurs ont quelques livres : on y trouve ^^ commandements de Dieu. L'enseif^nement se fait en une *Hngue autre que la vulçaire, comme il se fait chez nous en *^^lin. Le Brahme me donna fort bien le texte des conunande- ^^ents et l'accompag-na d'une bonne exposition. (les sat^es "^chose à peine croyable) observent le dinnuiche : ce jour-là ^Is ne disent qu'une formule de prière, mais ils la répètent i)ien des fois, savoir : » Je t'adore, ô Dieu, avec ta njrAce et ion secours, à jamais. » La prière est toujours dite A voix très basse, pour carder le serment du secret. Il me dit qu'ils xx)nsidèrent la polyç^amie comme contraire à la loi naturelle, et qu'il est écrit dans leurs livres qu'un temps viendra où tous .vivront sous une même loi. Il me dit encore que les docteurs jde ces écoles enseignent bien des procédés ou recettes d'enchantements.

Le Brahme me pria de lui dire, à mon tour, les principales choses de la loi des chrétiens, me promettant de ne les dér^ni* vrir à personne : « Je ne vous les dirai pas, lui répondis-je, que vous ne m'aviez, au contraire, promis de ne pas garder .secrètes ces choses principales de la loi des chrétiens, n II me promit de les publier. Je lui dis alors et je lui exposai avec grande joie ces importantes paroles de l'Évangile : (Jai rrr^ diderit et baptisalug fuerit nahu$ erit. Il les écrivit, et lu commentaire. aussi, en sa langue. Je lui exposai de même le Credo ei^ %ii le lien intime qui y relie les ^>immandemenU, je

joignis l'explication des Commandements à l'exposé du Credo*

Il m'a dit qu'une nuit, en songe, il vit avec grande joie qu'il «erait chrétien et qu'il irait avec moi compagnon de mes tu* vaux. Il me priait de ne le faire chrétien qu'en secret, et encore sous certaines conditions inacceptables, illicites. Je refasai. Il sera, je l'espère de Dieu, chrétien sans conditions. Je lui disais d'enseigner aux simples à adorer « un seul Dieu, créar teur du ciel et de la terre, lequel est dans les cieux » ; il refusa, de peur qu'à cause de son serment violé, le démon ne le tue.

Je ne sais plus de quoi vous parler au sujet de ce pays, si ce n'est des consolations que Dieu Notre-Seigneur répand dam. l'âme de ceux qui s'y occupent à convertir les Gentils à la foi de Jésus-Christ ; elles sont telles que l'on peut dire : s'il y e sur la terre joie digne de ce nom, la voici. Il m'arrive bicndei fois d'entendre une personne qui va parmi ces chrétiens parler ainsi : « 0 Seigneur, ne me donnez pas tant de consola* tions, ou, si votre bonté et miséricorde veut les donner, appelez-moi à votre sainte gloire, car il est trop dur à vos créaturea de vivre sans vous, après qu'une fois vous vous êtes si intimement communiqué à elles! »

Oh! si ceux qui étudient prenaient autant de peine pour se disposer à goûter de telles joies, qu'ils' en prennent, jour el nuit, pour apprendre les lettres. Oh! si la joie que l'écolier recherche dans l'intelligence de ce qu'il étudie, il la voulAj chercher dans le don par lui fait à ses frères de rintelligence! des choses, sans lesquelles ils ne sauraient connaître Dieu el le servir : quelles joies supérieures il ressentirait, et comme û ne trouverait plus prêt à rendre compte, à l'heure où JésuSf Christ lui dira : Redde rationem villicationis tiiae î

Mes récréations, en ce pays, sont de me ressouvenir bici des fois de vous autres, mes bien-aimés frères, et du temps où, par la très grande miséricorde de Dieu, je vous connu et jouis de vos entretiens. Je vois maintenant, je sens dani

rintime de Vàme combien, par ma faute, j'ai perdu de ce temps de noire commune vie : je n'ai pas mis à profit les grandes connaissances que Dieu Notre-Seigneur vous a données de lui-même; et toutefois, malgré Téloignement où vous éles de moi, vos prières, le souverain soin continuel que vous avez de me recommander à Dieu, mè valent une grande grâce; je le sens, Dieu Notre-Seigneur, par voire entremise et secours, me donne claire vue de la multilude infinie de mes péchés et les forces voulues pour vivre parmi des infidèles. Je lui en rends grâces, et à vous, mes bien-aimés frères.

Entre les nombreux bienfaits que j'ai déjà reçus, en ma vie, de Dieu Notre-Seigneur, et que je reçois tous les jours, il en est un singulier, c'est que vivant j'ai pu voir, comme tant je le désirais, la confirmation de notre Règle et genre de vie. Grâces soient à jamais rendues à Dieu Notre-Seigneur d'avoir ainsi jugé bon de manifester à tous ce qu^il avait secrètement donné à connaître au seul Ignace, son serviteur et notre Père.

Je finis, priant Dieu Notre-Seigneur qu'après nous avoir miséricordieusement réunis, et puis, pour son service, à tel point séparés les uns des autres, il nous rapproche de nouveau dans sa sainte gloire. Pour nous mieux assurer cetle çrâce et faveur, sollicitons l'intercession et le palronage de toutes les saintes âmes de ce pays qui, baptisées jïar mes mains, sont allées avant de perdre l'innocence jouir du ciel, où Dieu les a appelées : leur nombre est, je crois, de plus de mille. Je les prie ces saintes âmes, de nous obtenir de Dieu Notre-Seigneur, pour tout le temps que nous aurons à passer en cet exil, la grâce de connaître et sentir en nos âmes sa très sainte volonté et de l'accomplir parfaitement. De Cochin, le i5 janvier 1544-

Votre très affectionné frère en Jésus-Christ.

Francisco'.

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