I . AJudo, ms. Lettres des Indes
François, le même jour, ëcrivit aux Pères de Portugal.
11 rappelle sa lettre du i6 décembre i545. Il ajoute que, du cap de Gomorin aux îles de Macaçar, la distance est de plus de 900 lieues; qu'avant de partir, il laissa avec François de Mansilhas un Père espagnol et trois prêtres indigènes. A Ceyian, se trouvaient cinq frayles de Tordre de Saint-François et deux autres prêtres; c'était assez pour l'entretien des chrétientés existantes, vu qu'il n'y a pas d'autres chrétiens que ceux-là dans l'Inde, en dehors des forteresses, et qu'ici, des vicaires enseignant et baptisant, il pouvait donc partir pour Malaca et, de là, passer à Macaçar.
Puis, François raconte, avec quelques détails de plus, la conversion de Jean d'Eyro :
Je trouvai un marchand, propriétaire d^ln vaisseau ; il me pria de le confesser. Aucune prudence humaine n'aurait pu amener la détermination qu'il prit; mais il se fit grande violence, il se vainquit et prit le chemin du ciel. Dieu, par sa miséricorde, agit si puissamment dans Tintime de son âme que, s'étant confessé, un jour, il se résolut, le jour suivant (ce Tut là même où Ton martyrisa l'apôtre saint Thomas), à ven- Ire son vaisseau et tout ce qu'il y avait dedans ; puis, comme ibéral dispensateur, il donna aux pauvres, sans se rien rélerver, tout le prix de la vente.
Nous partîmes ensemble de San-Tomé et nous arrêtâmes, i mi-chemin de Macaçar, en une ville appelée Malaca, où le loi a une forteresse. Le Capitan me dit qu'un religieux prêre était allé, mandé par lui, du côté de Macaçar, en compa- ;nie de beaucoup de Portugais, sur un galéon bien approvi-
sionné, afin d'encourager tous ceux qui voudraient se faire chrétiens, et qu'il ne lui semblait pas à propos que j'allasse plus loin, avant d'avoir de ses nouvelles. J'attendrai donc trois mois et demi à Malaca.
François raconte ses travaux à Malaca, déjà connus. II dit de plus :
J'étais logé à l'hôpital; d'autres, bien portants aussi ^ j étaient admis... Dieu aidant, je pus réconcilier entre eux bien des soldats et autres habitants de la ville. J'allais, le soir, par les rues, emmenant avec moi de nombreux enfants, de ceux à qui j'enseignais la doctrine chrétienne; et, une clochctle à la main, je recommandais au peuple les âmes du purgatoire.
Les trois mois et demi passés, aucune nouvelle du Religieux n'était venue; d'autre part, les vents qui amènent ta vaisseaux de Macaçar ne soufflaient plus. Je me déterminai à partir pour une autre forteresse du Roi, appelée Maluco : c'est la dernière dans cette direction. A 60 lieues de là, il y a deux îles, une desquelles, de 3o lieues de tour, fort peuplée, s'appelle Amboïno : le Roi en a fait merced à un excellent homme et bon chrétien, qui viendra, d'ici à un an et demi, s'y établir avec sa famille. Je trouvai dans cette île sept localités chrétiennes. J'administrai le baptême aux enfants qui 1 ne l'avaient pas reçu. Beaucoup moururent, peu après leur baptême. On eût dit que Dieu Notre Seigneur attendait seulement, pour les appeler, qu'ils fussent au chemin du salut.
François, à propos de ses ministères sur les huit vaisseaux de la flotte de Fernand de Sousa, écrit :
Aider à bien mourir est un grand travail, quand on a
itTaire à des hommes qui menèrent une vie peu conforme à la loi de Dieu. Eux qui, vivant en de continuels péchés dont ils ne voulaient pas se déprendre, se fiaient tant à la miséricorde de Dieu, ils n'ont plus confiance en elle, à la mort. Dieu aidant, beaucoup de soldats se réconcilièrent : ils vivent maintenant plus en paix. La flotte partit pour Tlnde, au mois de mai, — et j'allai, avec mon compagnon Jean d'Eyro, à Maluco, distant de 60 lieues.
Par delà Maluco, à 60 lieues, est l'fle du More, où se firent, il y a des années, beaucoup de chrétiens; mais la mort des prêtres qui les avaient baptisés les laissa dans l'abandon et l'ignorance. Le pays du More est plein de dan- ^rs; le peuple est très perfide. 11 mêle des poisons aux aliments et breuvages qu'il donne : De là vient qu'on ne s'empresse guère d'aller y secourir les chrétiens. Il est cependant nécessaire que les âmes de l'fle du More soient instruites, et que quelqu'un les baptise pour leiir salut ; j'ai, de mon côté, Tobligation de perdre la vie du corps pour assurer à mon prochain la vie de l'âme. Je me suis donc résolu d'aller à l'île du More, pour y secourir les chrétiens in spiritualibus^ et d'afi^ronter tout péril de mort, me confiant en Dieu Notre- Seigneur et mettant en lui toute mon espérance. Je veux, dans la mesure de mes petites et misérables forces, faire en moi l'épreuve de cette parole de Jésus-Christ, notre rédempteur et Seigneur : Quiainu/ue voliierit aniniam snnm salvani facere perdet eam : qui antem perdiderit aniniam suant prop^ ter me inveniet eam.
Ce latin est facile à entendre, et la sentence de Notre- Seigneur, dans cette généralité de sa forme, n'a rien d'obscur; mais dès que l'homme en vient à se l'appliquer, dès qu'il traite de se déterminer à perdre la vie pour Dieu afin de la mieux trouver, et à se jeter, pour cela, en des hasards où probablement, en effet, il laissera la vie, — ce qu'il faudrait
délerminer se fait alors si noir, que le latin, tout clair qui est, devient obscur. En vérité, je pense qu'en pareil cas, fià mesure que le cas se reproduit, celui-là seul, quelque dude (ju'il soit, parvient à Tentendre, à qui Dieu Notre-Seiçnw, par son infinie miséricorde, veut bien l'expliquer. C'est in que Ton voit la condition de notre chair et quelle en est b faiblesse, Tinfirmité.
Beaucoup de mes dévoués amis ont tâché de nie détoumer du projet d'aller en de si dangereuses terres; n'y pouvant réussir, il sont venus m'ofFrir bien des contre-poisons. Je leur ai bien su çré de leur amour et bienveillance, mais jf me suis çardé d'accepter ce qu'ils m'offraient ainsi avec tam d'affection et de larmes. Je n'ai pas voulu me charçer de j craintes, n'en ayant pas; j'ai voulu surtout, ayant mis ma ' confiance en Dieu , ne rien perdre d'elle , en recourant î d'autres appuis. J'ai prié mes amis de me recommander continuellement à Dieu : de tous les contre-poisons, c'est le meilleur qu'on puisse trouver.
Déjà, de Comorin à Malaca et à Maluco, je me suis \u en bien des périls, soit sur mer dans les tempêtes, soit, là et ailleurs, au milieu de cens ennemis. Une fois, entre autres, notre vaisseau, de quatre cents tonnes, avec un vent violent en poupe, laboura le sol l'espace de plus d'une lieue. Il n'eût fallu que la rencontre d'un seul écueil, et le vaisseau était en pièces; il demeurait ensablé, s'il se fût trouvé moins d'eau d'un cAté que de l'autre. Il y eut alors bien des pleurs. Dieu voulut, en ces dangers, nous montrer et nous donner à entendre le peu que nous sommes, quand nous comptons sur nos forces ou nous appuyons sur les créatures. Lors, au contraire, que dépris de cette vaine confiance et de ces espérances trompeuses, nous allons au créateur de toutes choses pour mettre en lui notre espoir, pour nous confier en celui à qui il est si facile de nous fortifier contre des périls affrontés et
FRANÇOIS Alix MOLUQUES (1546). 337
subis pour 80ii amour; Theure de ces périls venue, on voit comment tout le créé obéit au Créateur; la perspective de la mort n'empêche pas que l'âme n'ait impression vive de joie très supérieure aux impressions de la crainte; et, le péril, les angoisses, qui nécessairement l'accompagnent, une fois disparus, l'homme ne saurait ni écrire ni exposer de vive voix tout ce qui se passa en lui, durant l'heure de l'épreuve. Ce qui reste, c'est que le souvenir du passé, çravé dans la mémoire, ne permet plus de se lasser au service d'un si bon Maître. On compte que ce Maître, dont les miséricordes n'ont point de fin, donnera, demain comme aujourd'hui, les forces qu'il faudra pour le servir.
François expose les ordres qu'il a donnés aux vouveaux arrivés de Portugal, et comment tels et tels ont été par lui destinés à Maluco. Il poursuit : Cette région de Maluco est un amas d'îles, à proximité desquelles on n'a point encore découvert de terre ferme. Elles sont innombrables et toutes peuplées de Gentils, faute d'ouvriers qui les invitent à devenir chrétiens. S'il y avait, à Maluco, une maison de notre Compaj^nie, une multitude de cens »c feraient chrétiens. C'est là ma pensée arrêtée : il nous faudrait, à ce bout du monde de Maluco, fonder une maison, pour le jg^rand service (pi'elle rendrait à Dieu Notre-Seiçneur*.
I. François allait, de temps en temps, de Tune à Tautre des lies Amboïno : il se rendait k Vile de Vnranoula, quand une tempête menaça d*en^loutir le bAtîmeot ({ui Tavait pris A bord pour le déposer à la côte. François plongea tltosla mer 8on crucifix, et la tempête K*apaisa; mais le lien qui le retenait 8*éUDt détaché, le crucifix demeura dans Teau. Le lendemain, déposé sur lerivaifc, François s^achemiiiait vers le hourfij^ de Tomadou, quand un crabe flortit de la mer, tenant le cbrist entre ses pattes : il le déposa sur le sable eC replonjB^ dans la mer. François s\i{^enouilla et demeura là, en une oraison profonde, l'espace de demi-heure. Ainsi raconta le fait, sous serment, François Roiz, qui accompas^nait le Saint. Son t<'>moifi;'nai^e fut reçu, à Zebù, ville des Philippines, par le vicaire sçénéral de rrvé(|ue de cette résç'ion. (GoDçalvez).
Les Gentils sont, dans ces régions, plus nombreux que les Mores; ils s'aiment peu entre eux. Les Mores voudraient que les Gentils, ou se fissent Mores, ou devinssent leurs esclaves. Les Gentils ne veulent pas être Mores, et moins encore leurs esclaves. S'il y avait quelqu'un qui leur prêchât la vérité, tous se feraient chrétiens, car les Gentils aiment mieux être chrétiens que Mores. Il n y avait ici que des Gentils, avant les j soixante dernières années. De La Mecque, où les Mores disent qu'est enseveli le corps de Mahomet, \ânrent deux cacizes, qui firent passer un grand nombre de Gentils à la secte de Mahomet. Ce qu'ont de meilleur les Mores de Maluco, c'est qu'ils ne savent absolument rien de leur pen^erse religion; s'ils ne deviennent pas chrétiens, la raison en est uniquement que personne ne leur prêche la vérité.
J'entre dans tous ces détails, afin que vous gardiez mieux souvenir et tristesse d'une telle perdition d'âmes, procédant du seul défaut de secours spirituel. Qui n'aurait pas assez de savoir acquis ou de talent pour être admis dans la Compagnie, en aura de reste pour faire du bien à Maluco : il n'y faut que la volonté d'y venir pour vivre et mourir avec ces pauvres gens. S'il nous en arrivait de tels, (Chaque année, une douzaine, la mauvaise secte de Mahomet [serait bientôt ruinée ; tous se feraient chrétiens, et Dieu serait moins offensé | qu'il ne l'est maintenant, personne ne se trouvant là pour reprocher aux infidèles leurs vices et leurs péchés.
Pour l'amour de Jésus-Christ Notre-Seigneur, de sa 1res sainte Mère et de tous les saints qui sont la gloire du paradis, je vous prie, mes très chers Pères et Frères, de vous souvenir spécialement et toujours de moi devant Dieu, car je vis en un extrême besoin de sa faveur et de son assistance, et par conséquent de la vôtre. De nombreuses expériences m'ont prouvé que, grâce à vos prières. Dieu Notre-Seigneur m'a aidé et secouru en bien des tribulations et du corps et
de rànie. Aussi, pour ne vous jamais oublier, pour mieux garder de vous continuel souvenir, à la ijrande joie de mon Ame, sachez que des lettres que vous m'avez écrites j'ai détaché vos noms, tracés de vos propres mains, et ces noms, tant j'ai de consolation à le faire, je les porte toujours sur moi, joints à l'acte de ma profession. Grâces soient rendues, d'abord à Dieu Notre-Seiçneur, et puis à vous autres, mes très doux (suaoissimos) Frères et Pères, pour avoir été ainsi faits de Dieu, que de porter seulement vos noms sur moi me console à tel point : encore allons-nous bientôt nous revoir {presto nos veremos) en l'autre vie, plus à loisir que dans la vie présente. Je m'arrête.
De Amboïno, le lo mai i546.
Vester minimus /rater et filins,
Franciscns * .
A la lettre précédente, le Saint joignit un feuillet où il décrit le pays et donne force détails sur les mœurs des habitants. Les îles sont monlag'neuses et très boisées; les hauteurs servent de forteresses; les volcans abondent; les tremblements de terre sont si fréquents que personne ne s'en épouvante. LMmag'e de l'enfer est quasi partout sous les yeux, et cependant on se permet tous les excès de l'immoralité, et l'anthropophagie est si peu en horreur que, d'une famille à l'autre, on se prête, on cède les vieux parents pour les manger, comme on se prête ailleurs les aliments les plus communs. La langue qui se parle à Malaca est très répandue dans ces îles; chacune cependant a sa langue à part. Peu de gens (ce qui est