IL
Au mois de février i548, il en savait à peine « dire deux mois », et voici qu'au mois d'octobre, il sons;e à composer une {grammaire qui aide les jeunes missionnaires à apprendre le malabare, sans se fatiguer autant que lui.
Il revient encore à son bien-aimé Père, et dit en terminant : « Avant la venue du P. Maître François, il y avait aux Indes grande disette de serviteurs de Dieu. Quel bien s'est fait depuis qu'il arriva avec ses compagnons ! »
Tels des Pères du cap de Gomorin n'avaient pas encore eu le bonheur de rencontrer François. De ce nombre était Baltasar Nunez*; il écrivit, le i5 novembre i548, aux Frères de Portugal :
J*ai reçu vos lettres, mes frères, le lo octobre dernier : j'étais ici, au cap Comorin, fort désireux d'avoir nouvelles de vous tous, et il plut à Xotrc-Seigneur que vos lettres me fussent portées, de tioa, par notre si aimé, si chéri P. Maître François. Jamais (pour mes péchés) je n'avais eu, jusqu'à ce temps, le bonheur de le voir. Dieu voulut me donner, à la fois, ces deux consolations, recevoir vos lettres et voir Maître François.
Que je vous donne, en premier lieu, nouvelles de notre Père et si vrai Père. Sachez donc que c'est un homme de la taille du P. Manuel de Xobrega, ni bien petit, ni bien j^rand. Sa démarche, sa tenue belles, mais de telle sorte, que rien n'y attire l'atlenlion; un visage ouvert; les yeux toujours
I. Tous les oal;iloti^iios, imprimés et manuscrits, comptent le P. Baltasar Nunez parmi les missioimaires envoyés en Portugal en i546; mais nous oe trouvons plus mention de lui après i55i. A celte dernière date, il écrit
encore des lettres i\ ses frères de Portugal.
FRANÇOIS A OOMORIN rir>4S). I^SU
élevés et humides de larmes; la hoiiche toute souriante {r/it^nt de riso; pleine de sourire); paroles bnWes, nuùs (|ui tirent des larmes : « Jésus! très sainte Trinité! » Viuis n'entendriez sortir de sa bouche rien tant que ces deux nuits, et il ajoute, en les redisant : « 0 mes Frères et n^es c()n1[)a^:nons, c<unl)ien il est meilleur que nous ne pensons, iu)tre Dieu! (!onsidéi*e/, et louez-en Dieu, rendez-lui-en ftçnlces, connnent, en si peu «h» temps depuis que notre sainte Compay^nie est confirmée (il n'v a que sept ans), Notre-Seiçneur a voulu o[»érer en elle tant de j^andes choses! Nous les voyons de nos yeux, nu»s hien-aiinés compae^nons : plusieurs vivent à Rome, d'autres A Valence, d'autres à Gandie, d'autres à Coïmhre, <rautres A Sanln-Ké de Goa, d'autres à Socotora, d'autres au cap (Homorin, d'autres à Malaca, d'autres aux Moluques, d'autres au Japon, (»ù j'irai prochainement ! »
Ces paroles, mes frères. Maître Fran<;ois les disait avec une telle ardeur de dévotion, qiu» iu)us en étions éunis jusqu'aux larmes. Tout cela, dit pour n(»us encoiira((er, et avec tant de charité et d'amour, luuis excitait, en effet, A concevoir des désirs toujours plus e^rands de travailler et de souffrir, et à les mettre à exécution. Il nous racontait, à cette niérne fin, ses propres fatifi^ues et travaux.
Dans les pays où il s'arrêta, là où il passa, il demeure di* lui un tel renom, que ce que l'on en devrait dire ne jiaraltrait pas croyable- Ces choses-là. je ne veux pas les érrin»; «'IleH sont tellement ditrnes dp considération, qu'on ne doit pan \vh confier au papier. Si crrand fsi VMh\ de la vie t\f MaMn* François, que son nom est célèbre dann t/*ijle l'Jnde, #•! ci'bii-là s'y estime le plii«i heur^-ux. qui penv être l'u droit de m* din* davantaçre son ami.
Ce peu d^ noiivell*-^*. je voim b-H /-/rin. fren'*, p;ir'*' qn** j^ sais que vou* *^rez b^'ireux d** W^ hftftr^'tnit'-; tuât*, qu^-l r**^ grelj'ai dt- n^ v/»-;* pa* ^•^[^'/•^r. ;••.<•/: d/'t;iil, b'H «*<'f^^dl«'*! q****
Ton raconte de Maître François; j'en ressens plus dVnnm que vous n'en ressentirez. Sachez, et n'en parlez pas, qiif Dieu opère par son moyen beaucoup de choses desqufllf?i, comme j'ai dit, il n'est point licite de parler. J'en demeuri" donc là, au sujet de notre bon Père; j'ajoute seulement qui! partira, en avril i549, F^^"^ '^ Japon. C'est, je crois, un voya^'e d'un an et demi, les vents ne soufflant pas en certain? mois; de sorte que la fati«[ue y sera grande; mais notre Père s'est déterminé à marcher, malgré tout , son zèle lui faisant espérer le salut de beaucoup d'âmes en ce pavs ; il prend ainsi pour lui le plus pénible, et il nous distribue le reste*.
En ce temps, Ballasar Nunez étaît à Travancor: François l'y avait envoyé pour consoler le P. Fraoçois Enriquez el travailler avec lui \ Baltasar se rendit à ce poste cl, quand il partit de Punicale, le Saint le chargea de remettre à François Enriquez la lettre suivante : elle est datée du 22 octobre :
La grâce t»t Tamour de Jésus-Christ Notre-Seiçneur nous soient toujours en aide et favorables. Amen.
Dieu Notre-Seigneur sait combien plus j'aurais de joie à vous voir qu^\ vous écrire, et combien plus j'aimerais partager vos travaux, tous entrepris pour l'amour et senice de Dieu Notre-Seigneur, que le repos, la vie tranquille de ceux
1. A la fin de 1548, tous les esprits n*étaiciit pas, même A Lisbonne, ood- ({iiis à Françjois de Xavier : il s'y trouvait des personnages qui, pour adnieltre la vérilé de ce (|ue l'on racontait des admirables œuvres de l'Apôtre d<* Indes, avaient besoin d'entendre de graves témoins oculaires leur en faire k* récit. (V. Epist. nii.rf.y 1, p. fiof).)
2. Fran(;ois Enricpiez, venu de Portugal en i540, alla, dix ans après, it^ cevoir, au ciel, la récompense de ses travaux. Il dut, alors, se féliciter d'avoir suivi les saints avis de François.
FRANœiS A COMORIN <ir>48>. îtt>l
qui ont sous la main tous les plaisirs dv\ nioiulo : do oou\-4M ron ne peut avoir (pu* pilit^. (Juant aux autres, de qui saiul Paul disait : Qnilms diffmis non rrai munilus, leur sort t»sl l^randement enviable.
J'envoie où vous êtes Ualtasar Nuuez : je le destiiu* A ee royaume de Travancor, afin qu'il vous y aide eu vos travaux, et qu'il partage vos consolations pn^entes, en attendant de Dieu Xotre-Sci«fneur la vraie, IVternelle nVoinpense.
Pour moi, je vais à (loa, pour y plaider la cause {para faoorecer) de ces chrétiens, en une affaire que, Dieu aidant, j'espère élucider, et d'où, je l'espère aussi, résultera la conversion de beaucoup de païens. Heconnnandez la chose i\ Dieu : nos péchés, il est vrai, sont (grands, et nous ne nu^ritons pas d'être ses instruments en uru* a*,uvre qui intéresse ii ce point son service : priez-le néanmoins de v<»uloir bien, par un effet de son immense bonté et de son anuair infini, se servir de nous pour la propai^i^ation de notre sainte Foi.
Le Père Antonio ira bientôt vous voir. Si vous souffrez de la tète, c'est que, là où vous êtes, vous ne pouvez travailler. Vous ferez ce que le Père vous dira, soit qu'il vous retienne là, soit qu'il vous dise d'aller dans l'Inde vous faire soigner à Goa.
Si vous n'avez pas besoin de Diiarte, erivo\e/-le an l'ère Antonio.
Ne vous désolez [>as de voir que vous ne faiten pa^, Hur n*n terres, autant de fruit qur vous dénireriez, le peuple étant ni adonné à ses idoMtries i-t le Moi si c^futraire iiu% nonveau» chrétiens : considère/ plutôt que vous UtiU'H phm tU* fruit /pie vous ne fiensez. vu le viin ei la dilisr'-nci^ qij#* v/fuh turUs'A a baptiser les nou\eaux-n/-n. a b'ur /-omnniniqiHT la vie itpirituelle : nf voyez-to'j'i p;#n qu** p^-u ^Vlinlifim^ \flnu* < ott noir*. vont en paradis. •! T/^n ^tr^-pf/- U-n fufitftt^ d^ qii;»t/,r/'' an» '•• au-de^s^ju*. qui rwnr^rif dan* V\f/ui»tHUti' du rri;il ' V/»»i» faiï<-at
donc, croyez-le bien, mon frère François Enriquez, plus de bien que vous ne pensez : combien d'enfants de ce royaume de Travancor, que vous avez baptisés depuis votre arrivée, maiotenant morts et en possession de la çloire du ciel, n'auraient pas ainsi joui de Dieu, si vous n'eussiez été là! Sûrement, l'ennemi de la nature humaine vous abhorre; il vous veut loin de ces terres, parce que, vous parti, le royaume de Travancorni» donne plus d'élus au ciel.
Pour troubler et inquiéter les serviteurs de Jésus-Christ, le Diable a coutume de leur représenter, avec intention mauvaise, des services meilleurs à rendre à leur Dieu ; il ne veut cependant que les tirer du lieu où ils rendent de^ semces moindres. Je crains bien que ce ne soit la tactique de l'Ennemi contre vous : s'il s'acharne à vous ennuyer, à vous fatiguer, c'est pour vous jeter hors de ces contrées. II peut v avoir huit mois, que vous êtes sur cette côte : eh bien, par le seul baptême des enfants, morts depuis, vous avez sauvé plus d'âmes, que vous n'avez fait en Portugal, à Coulao et par le chemin de Coulao à la côte de Travancor. Ayant donc, en si peu de temps, sauvé, sur ces côtes, plus d'àmes qu'avant d'y venir, ne vous étonnez pas que TEnnemi multiplie ses tentations, pour vous en expulser et vous jeter là où vous ferez moins de fruit.
J'envoie les Pères Cypriano et Moraes à Tfle de Socotora, où il y a beaucoup de chrétiens, et aucun Père, ni personne qui baptise.
J'attends, d'un jour à l'autre, les Pères qui sont venus, cette année, de Portugal : ils viendront me trouver ici, comme je leur en laissai l'ordre, quand je partis de Goa. Ils nous apporteront nouvelles du Père Antonio Gomez, si le vaisseau cjui le menait avec ses compagnons est arrivé : on l'attendait encore, à mon départ de Goa.
Notre-Seigneur vous donne beaucoup de santé et de vie
FRANÇOIS A GOMORIN (1548). 393
pour son saint service; et, la vie présente achevée, qu'il vous
prenne en la gloire du paradis.
De Punicale, 22 octobre i548'.
Votre frère en Jésus-Christ.
Francisco.
A Goa, peu après le départ de François pour le cap de Gomorin, un deuxième groupe d'ouvriers était arrivé de Portugal ; entre autres, Antonio Gontiez et Paul del Valle*. Celui-ci eut la joie d'être chargé d'aller trouver François : il raconte luimême (24 décembre i548) :
Quand nous arrivâmes à Goa, au commencement d'octobre, notre béni Père Maftre François était au cap de Comorin. II
1. Ajuda, --, fol. 4i* — La date du 22 octobre était sur V original : la
Déclaration des exécuteurs testamentaires de Jean de Castro semblerait cependant prouver que François se trouvait alors à Goa, et non à Punicale. Mais François écrit : « Eu me parto para Goa. » — Voilà donc deux pièces originales signées par François, le 22 octobre i548, Tune à Punicale, et l'autre à Goa. La Déclaration n'énonce pas le lieu où elle fut rédigée; mais sûrement les quatre signataires ne se sont pas rencontrés k Punicale. II reste à supposer que François, sur la présente pièce, écrivit 22 octobre par distraction, au lieu de 22 septembre. François, au mois de septembre, était, en effet, dans la région de Punicale. Peut-être aussi donna-t-il, è Goa, sa signature avant de partir pour Punicale, — et la pièce n'aurait été datée que plus tard, quand il fallut l'expédier au Roi.
2. Le P. Antonio Gomez, venu de Portugal, en i548, mourra, en y retournant (i555), après avoir été expulsé de la Compagnie par François de Xavier.
Paul del Valle, venu, lui aussi, dans l'Inde, en i548, se montra vaillant ouvrier, au cap de Comorin, pendant quatre ans, et mourut saintement A Punicale, le 4 mars i552.
plut à Notre-Seigneur que, huit jours après noire débarqu^ meut à Goa, on m'envoyât vers lui, pour lui apporter les litres de Portugal et ensuite r<^sider sur ces cAtes. Panenui Cochin, ville à cent lieues de Goa et à cent autres lieues dn cap de Comorin, je l'y rencontrai.
Ah ! mes frères, qui pourrait donc, mieux que ne le sain raient faire mes tièdes paroles, vous faire entendre la joieqw ressentit mon âme?. Celui-là, oui, est un vrai serviteur df Dieu, et jamais je nVn vis aucun de semblable à lui. Frères, ceci est certain, à le voir seulement, sans qu'il vous parle, on se sent animé d'un désir si pénétrant (tan odarifero) de servir Dieu, qu'on n'en peut donner une idée. Sa bouche ne cesse de redire : Loué soit Jésus-Christ! et avec une telle ferveur, qu'à l'entendre, les cœurs s'enflamment.
Il passa avec les frères de Cochin cinq jours, durant lesquels nous ne le perdîmes pas de vue ving-t heures. Il ne peut se rassasier d'interros^er au sujet des frères, et de tout ce qui se fait en Europe. Il veut particulièrement qu'on lui parle du Père Maître Simon, et du Père Içnace par-dessus tous. Il m'interroçea aussi beaucoup sur le Père Estrada. Il va, \f cœur toujours très rempli d'amour (anda siempre muy llem de a mon).
Après les cinq jours, il partit pour Goa, désirant vivement voir le Père Antonio Gomez, qui arrivait pour être Recteur du coUèj^^e; et moi, je suis au cap de Comorin, où je me trouvp avec les bénis Pères et Frères, Antonio Criniinal, Enriqiir Enriquez, Adam Francisco, Balthasar Nunez, N..., qui tousï^e portent bien et servent Dieu, de tout leur cœur'...
Tandis que François s'occupait à consoler et instruire ses frères du cap de Comorin , tous, à Goa, le