‹ Saint François de XavierChapitre 73 sur 84 · I. Àjnda. H, fol · texte numérisé non relu

I. Àjnda. H, fol

FRANÇOIS A MALACA (JUIN 15i9). 459

Le 22, François avait écrit une lettre destinée aux Pères de Rome, mais que Simon Rodriçuez devait leur transmettre, après Tavoir lue :

La grâce et Tamour de Jésus-Christ Notre-Seig^neur, etc.

Au mois de janvier de la présente année 1549, je vous i^crivis longuement du fruit qui se fait au pays de l'Inde, soit dans les forteresses du Roi, soit sur les terres infidèles; d'où résulte la propagation de notre sainte Foi. Tous les Frères de la Compagnie vous écrivent aussi le bien que, par leur moyen. Dieu Notre-Seigneur opère dans les âmes.

Je partis de Flnde pour le Japon, au mois d'avril, avec deux compagnons, un prêtre et un laïque, et trois Japonais chrétiens. Ils ont été baptisés, après qu'on les eut bien instruits sur les principaux articles de la Foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cet enseignement leur fut donné, au collège de Sainte-Foi de Goa, où ils apprirent aussi î\ lire et î\ écrire. Ils y firent même les Exercices, et avec beaucoup de recueillement et grand désir d'en profiter. Dieu les y combla de grâces ; il leur donna connaissance multiple et sentiment vif et profond des bienfaits qu'ils ont reçus de leur Créateur et Rédempteur. Tel est le fruit qu'ils ont retiré et des Exercices et d'ailleurs, qu'avec beaucoup de raison, nous tous qui sommes ici désirons avoir une part des vertus que Dieu a mises en leurs âmes. Ils savent lire et écrire, et se servent de livres pour réciter leurs oraisons.

Je leur ai, plusieurs fois, demandé à quels pieux exercices ils trouvaient plus de îfoùt et de consolation ; ils m'ont dit

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que c'est à lire pieusement la Passion; ils y sont fort dévots. Ils eurent là, au temps des Exercices, do vives impressions, des consolations et des larmes.

Avant de leur donner les Exercices, nous les occupâmes, de longs mois, à entendre l'explication des articles de la Fcii et des Mystères de la vie de Jésus-Christ ; on leur exposa les raisons de Tlncarnation du Fils de Dieu dans le sein de la Vierge Marie, et celles de la rédemption du ^•enre humain par Jésus-Christ.

Je leur ai demandé, plusieurs fois, quel, entre les biens que notre Loi nous donne, est, à leur avis, le meilleur; ils m'ont toujours répondu que c'est la confession et la communion. Ik me disaient aussi qu'il leur semblait impossible qu'un homme raisonnable, à qui notre sainte Foi aurait été exposée, ne se fît pas chrétien. Vn des trois, appelé Paul de Sainte-Foi, disait, en Blêmissant (je l'entendis) : « 0 peuple de Japon, bien à plaindre étes-vous d'adorer comme dieux des créatures que Dieu a faites pour le service des hommes! » Je lui demandai la raison de ses trémissemements ; il répondit : « Je pensais aux ii^ens de mon pays, qui adorent le soleil et la lune, alors que le soleil et la lune, serviteurs et valets (moços y criados* de ceux (|ui connaissent Jésus-Christ, ne sont pas pour autre chose que pour éclairer et le jour et la nuit, afin que les hommes, aidés de leur lumière, servent Dieu sur la terre et v glorifient son fils Jésus-Christ. »

Nous arrivâmes à cette ville de Malaca, avec mes deux C4;mipaçnons, les trois Japonais et moi, le dernier jour de mai de cette année 1049. Dès l'arrivée, on nous donna force nouvelles du Japon, venues par lettres de marchands portug^ais qui s'y trouvaient. Ils me faisaient savoir qu'un grand Seigneur de ces îles désirait être chrétien, et que, par un ambassadeur envoyé au Gouverneur de l'Inde, il lui demandait des Pères qui allassent enseigner notre Loi.

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Ils écrivaieat encore : A un endroit uù arrivèrent quelques marchands portugais, le Seigneur du lieu leur doiitm, pour k'v loger, une maison abandon iki:e. Leî* i^^ens du pays ny voulaient plus habiter, parce que, disail-oTi, elle était banlée par le démon. Les l-^ortui^ais s'y établirent ; mais il leur arriva bientôt de se sentir Uraillés par leurs habita; ils regardaient de qnij d'où venaient ees lirailienieuts ; ils ne voyaient rien. Ils t?n étaient effravés. Entre ces PoPtui^ais se trouvait un enfant, qui, certaine nuit, se mit à pousser de «grands cris ; les Portutçais se levèrent tous et acroururent, en armes, se croyant at- 'afjiiés ; ils interrogèrent l'enfant sur la raison de ses cri« ; ' enfant répondit qu'une vision l'avait épouvanté et lui avait ^'ré les cris. Depuis, reufant planta de nombreuses croix autour de la maison, et il ne se produisit plus rien qui effrayât les Portugais. Les cens de l'endroit avaient entendu les cris ^^ l'enfant; ils en demandèrent Texplication ; on la leur donna, ^^ Ce fut alors que le Seiçneur du lieu leur apprit que cette ''*^î«on était infestée par le démon. Il leur demanda, à ce pro- ^^^^^ s'ils connaissaient quelque moyen de chasser le démon; ** ^-luoi les Portugais répondirent qu'il n'y en avait pas dv '^♦^illeur que le sig['ne de la sainte Croix; et depuis cpie les Por- ^ÏÇ^is eurent placé des croix dans la maison et au dehors, ^^-*x du pays se mirent à faire de même.

Ils m'écrivent qu'il y a jurande ouverture dans at pays pour

^>ctension de notre sainte Foi : les Japonais sont intelligents,

^^isés, raisonnables, désireux de s'instruire; de sorte que

J espère, si Dieu, malgré nos péchés, veut se servir de nous,

^Wil se fera du bien aux âmes de plusieurs Japonais, ou

niême à tout ce peuple.

Depuis que j'ai eu des informations sur le Japon, j'ai été longtemps à me déterminer, à savoir si j'irai ou non; mais depuis, il a plu à Notre-Sei^j^neur me donner dans l'intime de l'âme le sentiment qu'il voulait mon voyat^e au Japon pour

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son service en ce pays; et il m'a paru que si je iiéj^^ligeais cIV aller, je serais pire que les infidèles du Japon. L'Ennemi se donne bien du mal pour n) 'empêcher de le faire. Qu'aj»préhende-t-il de notre voyag^e au Japon, je l'ignore.

Nous prenons avec nous tout ce qu'il faut pour dire h messe.

S'il plaît à Dieu, cette année même, je vous écrirai loiiji^uement du Japon et de tout ce qui s'y fait. Dès que nous y arriverons, notre dessein arrêté est d'aller à la ville où résida le Roi, et de lui dénoncer l'ambassade donl nous sommes chargés auprès de lui par Jésus-Christ.

On dit que proche de la résidence du Roi, il y a de grandes écoles ; nous allons, pleins de la confiance que la miséricorde de Dieu Notre-Seigneur nous donnera de vaincre tous nos ennemis ; nous n'avons pas peur de nous voir en présence des lettrés du j)ays. Oh ! que peut-il savoir celui qui ne connaît pas Dieu ni Jésus-Christ? D'autre part, que peuvent craindre ceux qui ne désirent que glorifier Dieu, faire connaître Jésus-Christ et, parla, sauver les âmes? Nous n'avons donc aucune crainte des Infidèles, aucune crainte même de la nmltitude des démons qui infestent de tels pays ; tempêtes, barbares et démons ne peuvent, en effet, nous faire mal, nous peiner que lorsque Dieu le leur permet, et pas plus qu'il ne permet. Seule une crainte, une peine nous reste ; nous appréhendons d'offenser Dieu Notre-Seigneur; assurés que nous sommes de vaincre nos ennemis, si nous nous gardons d'offenser Dieu. Et cependant, comme Dieu Notre-Seigneur donne à tous grâce suffisante pour le servir et se garder de pécher, nous espérons de sa divine Majesté qu'il nous la donnera. Le bien ou le mal est, d'ailleurs, tout entier à bien ou mal user de la grâce de Dieu ; nous confiant donc grandement aux mérites de la sainte Mère Église, l'Epouse de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et aussi aux mérites particuliers de tous ceux

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^^ lu Compa^-nie du Nom de Jésus, et de tous leurs dévols et **^votes (y de todos sus deuotos y derotas), uous espérons ^^oir tel secours de ces mérites (pie nous arriverons à faire ^^n usage de la grâce de Dieu.

Grande est notre consolation de penser que Dieu Notre- •^^eigneur voit nos intentions, nos désirs, la tin que nous nous l^t*oposons en allant au Japon, savoir, faire connaître Dieu aux Créatures qu'il a formées à son image et ressemblance, le gloï^ifier lui-même en elles, et dilater les frontières de TÉglise, étendre le règne de TÉpouse de Jésus-Christ, notre Mère : là étant l'unique tin de ce voyage, nous avons grande confiance tjue Pissue en sera heureuse.

L'Ennemi y met bien des empêchements ; nous le combattons, et deux considérations nous aident tous à le vaincre : nous nous disons, d'abord, que Dieu sait nos intentions; puis, nous pensons : toutes les créatures dépendent de la volonté de Dieu ; elles ne peuvent rien faire sans la permission de Dieu ; les démons eux-mêmes sont à la discrétion de Dieu, et Satan, avant de nuire à Job, en demande à Dieu la permission.

Nous avons, ici, besoin de considérer tout cela, car nous y marchons environnés de bien des périls de mort. De toutes les traversées, celle du Japon est la plus dangereuse, à cause des tempêtes, des écueils et des pirates. Pour ne parler que du danger principal des tempêtes, c'est beaucoup que sur trois vaisseaux deux se sauvent.

Je pense, bien des fois, que s'ils venaient ici et se voyaient engagés dans les périls de ces voyages, nos grands docteurs de la Compagnie (/os muy letrados de nuestra (lompaùia) auraient l'esprit travaillé et rudement par une préoccupation de doctrine; ils se demanderaient avec anxiété si ce n'est pas tenter Dieu que de se mettre en de si évidents périls, et de naviguer là où tant de navires périssent ; mais je me ras-

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sure en pensant que i'Espril-SainI habite dans Tàme de nos docteurs et qu'ils mettent ses lumières fort au-dessus de leurs raisonnements. Sans cela, ils auraient Tespril en peine, et non pas en légère peine.

Je tiens quasi toujours devant mes yeux et mon àme ce que, bien des fois, j'ouïs dire à notre bienheureux P. Ignace, savoir, que ceux qui seraient [havian de ser) de notre Compagnie devraient beaucoup travailler à se vaincre, et jeter hors de soi (lançar de si) toutes les craintes qui empêchent les hommes d'avoir foi, espérance et confiance en Dieu, et prendre les moyens pour cela ; — et quoique il soit vrai que toute foi, espérance et confiance sont dons de Dieu, et que Dieu les donne à qui il lui plaît, cependant, le don communément est pour ceux qui font effort pour se vaincre eux-mêmes, et qui en prennent les moyens.

Il y a grande différence entre celui qui se confie en Dieu, en se munissant de tout le nécessaire, — et celui qui se confie en Dieu, sans rien avoir de ce nécessaire, bien qu'il lepûl avoir, mais qui s'en est dépouillé pour mieux imiter Jésus- Christ; — et de même, grande est la différence de celui qui, loin de tout péril de mort, croit, espère, se fie en Dieu, — » celui qui croit, espère et se fie en Dieu, alors que, pour son amour et service, librement {de volnntad), il s'est mis, poHvant les éviter s'il eût voulu, — en des périls quasi évidents de mort, et pouvant encore, ou les laisser, ou les prendre, a son gré.

Il me semble que de tels hommes, qui uniquement pour servir Dieu, et sans autre considération ni fin, vivraient en de continuels périls de mort, à ceux-là, la vie serait bient(^t à charge (uendria a les aborrecer la uida); ils désireraient mourir pour vivre et régner à jamais avec Dieu dans I^ ciel , car vivre comme ces hommes n'est pas une ^tf» mais une continuelle mort, et ceux-là sentent le dur exil oh

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, nous sommes de la gloire pour laquelle Dieu nous a créés.

Les Japonais nos frères el compagnons, qui avec nous vont au Japon, me disent que les Pères (prêtres) des Ja[)onais se scandaliseront à notre sujet, s'ils nous voient manger viande el poisson; nous allons donc, déterminés A vivre en continuelle abstinence {corner continuamenle dieta), plutôt que de scandaliser personne.

Ceux qui viennent de là-bas disent qu'il est bien ftjrand le nombre des Pères qu'il y a au Japon, et ils me donnent comme nouvelle très certaine que ces Pères sont très obéis du peuple, et des ig^rands comme des petits.

Je vous rends ainsi compte de toutes choses, afin que vous voyiez la jiçrande nécessité où nous sommes, ceux qui allcms au Japon, d'être aidés et fovorisés des saints Sacrifices et dévotes oraisons de tous les Frères de la bénie Compat^nie du Nom de Jésus.

Le jour ou la veille de saint Jean de l'an lo/ji), nous partons de Malaca pour le Japon. Nous passons en vue de la ('bine, sans y prendre ni terre ni port aucun. De la Chine au Japon, il y a deux cents lieues. Les pilotes disent que nous arriverons au Japon, du dix au (piinze du mois d'août de la même année. Que de choses {tan tas casas) n'aurai-je pas à vous écrire, de là-bas; que de particularités, sur le sol, ses habitants, leurs coutumes, leurs mœurs, les tromperies où les ençaiJfent les livres de leurs Universités, et tout ce qui se fait dans ces écoles!

Paul de Sainte-Foi, le Ja[)onais notre conqiagncm, m'a dit une chose (pii me donne taraude consolation; c'est que dans le monastère de son pays, où b(*aucoup de frmjles étudient, ils ont un exercice de méditation, que voici : Celui qui a charsçe de la maison, leur supérieur, (pii est plus lettré, les réunit tous et leur fait une instruction (platica), une sorte de sermon, et il dit ensuite à chacun d'eux de niédiler, pen-

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dant une heure sur ce point, savoir : « Un homme est à Taçonîe; ii ne peut plus parler; I*âme va se séparer du corps: s'il pouvait parler, à l'instant de cette séparation, de ce départ de l'âme, que dirait-elle au corps, cette âme? Et, de même, que diraient ceux qui sont en enfer ou au purgatoire, s'ils revenaient à la \ie présente ? » Puis, l'heure écoulée, le supérieur de la maison demande à chacun d'eux les pensées et sentiments qu'il a eus, l'heure de méditation durant; et s'ils disent quelque bonne chose, il les en loue ; il les reprend, au contraire, s'ils disent choses qui ne sont pas dijçnes de mémoire.

Ces Pères, dit-on, prêchent au peuple, de quinze en quinze jours, et il va beaucoup de monde, tant hommes que femmes, à leurs prédications. On pleure à ces sermons, les femmes surtout. Le prédicateur a une représentation peinte de l'enfer et de ses tourments, et il expose ces peintures aux regards du peuple.

Je tiens ces choses de Paul de Sainte-Foi : Je lui ai demandé s'il se souvenait de quelques-unes des propositions qu'il aurait entendu développer à ces prédicateurs. 11 m'a dit se souvenir d'avoir entendu, une fois, un de ces Pères prêcher qu'un mauvais homme, une mauvaise femme, font pire que le diable ne peut faire par lui-même : il fait ce pire, comme voler, semer des calomnies et autres semblables péchés, en s'aidant d'un mauvais homme ou d'une mauvaise femme. Paul ne cesse de me redire que les Japonais sont un peuple fort désireux de s'instruire.

Quand, par delà, l'expérience m'aura beaucoup appris, je vous écrirai bien longuement.

Dieu Notre-Seiçneur, par son infinie miséricorde , nous réunisse dans sa gloire, puisqu'en la vie présente, je ne sais quand nous nous verrons. Il est vrai que robéissance peut le

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faire (lo puede hacer), et ce (|ui paraît difficile est facile, ((uarid l'obéissance veut '.

De ce Malaca, le 22 juin 1049.

Serviteur inutile de tous les Frères de la Compagnie du ^omde Jésus*.

François.

A Simon, en particulier, il fait délicatement entendre que rhomme de son choix, Antonio Gomez, n'a pas satisfait. Ce billet est du 23 juin :

La çrâce et Tamour de Jésus-Christ Xotre-Seiçneur nous soient toujours en aide et favorahles.

Au mois de janvier de celte année iH^j), je vous écrivis très longuement, de Cochin, et avec moi tous les Frères.

La présente est pour vous informer cpie vous rendriez grand service à Dieu Notre-Seigneur, si vous envoyiez une personne qui eût déjà exercé Toffice de Directeur au collège de Coïmbre, ou qui fiU capable de l'exercer; — une personne dont la conscience ne se troubhU point à Texcès, dans une telle charge, bien que, comme vous le savez, Toffice de commander soit très dangereux pour ceux cpii le remplissent sans être parfaits et de grande perfection; — une persoime qui sût, avec beaucoup de sens et de prudence, veiller sur tous les Frères qui sont dans l'Inde; traiter, comme il convient, avec les Frères de la Compagnie, les soutenir, compatir à leurs peines. Cette personne à enviivcr, il est donc nécessaire que vous l'ayiez éprouvée dans les charges.

Antonio Gomez a beaucoup de talent pour la prédication, et ses sermons font beaucoup de bien; mais il a moins de

1. Lo que parcce difficil es facil, quamlo la o})edieDcia quîore.

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