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I. — Les Portugais aux Indes

Avant de suivre l'apôtre sur le terrain de ses labeurs, il nous faut dire en quel état il y trouvait la religion chrétienne.

Lorsque, cinquante ans auparavant, les Portugais avaient renoué les relations de l'Europe avec les Indes, il n'y avait, dans tout l'Orient, d'autres chrétiens que les Nestoriens du Malabar, lesquels se réclamaient de saint Thomas. Des églises fondées au xiii® siècle par les Franciscains et les Dominicains, le souvenir même avait disparu. Du jour où les Turcs, maîtres de l'Asie antérieure, avaient barré la route aux missionnaires latins, la chaîne apostolique avait été rompue. Personne, au temps de Xavier, ne se souvenait aux Indes que, vers 1330, Quilon, ou Coulam\ avait eu pour évéque un dominicain français^. Et personne en Chine, quand Mathieu Ricci parvint à se fixer à Pékin, ne lui parla de la hiérarchie catholique fondée deux siècles plus tôt par les Franciscains. Un instant, l'on avait pu entamer la forêt vierge ; la forêt vierge s'était refermée sur la tombe des premiers défricheurs.

D'autres revinrent. En 1498, les caravelles de Vasco da Gama promenaient dans les eaux du Malabar leurs grandes voiles blanches peintes d'une immense croix rouge. Avec les soldats, débarquaient les aumôniers. C'était l'Eglise qui reparaissait.

Mais qu'est-ce que les Portugais venaient chercher de si

1. Collam, Coïlum dans Marco-Polo; Columbum dans le latin du moyen âge; Coulâo, Coiilam, chez les Portugais, aujourd'hui Quilon.

2. Jourdain de Sévérac, sacré évêque en 1328 (voir L' Evangélisation de l'Inde au moyen âge par A. Brov, Etudes, t. 87, p. 577).

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loin? Tout le monde en Europe, sur la foi de Marco Polo, rêvait alors des incomparables richesses de l'Inde, et de celles, plus fabuleuses encore, du Gathay et de l'île Gipangu (Chine et Japon). Les Arabes en apportaient quelque chose au Caire, à Damas, à Constantinople, où les Vénitiens venaient le prendre. Les Portugais se demandèrent s'ils ne pourraient pas, eux, aller acheter sur place l'or, les épices, les soieries. Il y a plus; dans leur interminable croisade contre le Maroc musulman, ils eurent l'idée de solliciter l'alliance du fameux Prêtre Jean, ce roi chrétien qui, au moyen âge, vivait dans l'Asie centrale, et qu'aujourd'hui l'on signalait en Ethiopie. Comme on imaginait le continent africain assez court, l'Inde et l'Ethiopie n'étaient pas loin. Et les marins portugais étaient partis en explorateurs.

Le voyage fut plus long qu'ils ne croyaient. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, tâtant les côtes, allant à l'aventure, ils plantaient la croix. Les stations marchandes devenaient de petites chrétientés. Ainsi fut créée la mission du Congo. Enfin, le Cap fut doublé; encore quelques escales, les Portugais étaient aux Indes.

Campagne politique et commerciale, mais d'où l'esprit apostolique n'était pas absent. Tout se fondait pour eux en une seule perspective : la gloire de Dieu, le service du roi, le salut des âmes, la haine du croissant, les gains du négoce, l'extension de leur empire, l'accroissement de la mère Eglise. Quand, en juillet 1497, Vasco da Gama mettait à la voile, une immense foule en deuil couvrait le rivage de Belen. On eût dit un enterrement. «Voilà, criait-on, à quelles folies entraîne la cupidité! » Les chefs voyaient plus loin. Entre les mains du grand amirauté, le roi Don Manuel avait remis, symbole qui n'avait pas besoin de commentaire, l'étendard marqué de la croix.

De leur côté, les papes rappelaient aux rois, qu'au-dessus des intérêts des couronnes, il y avait la cause de Dieu. Or, la cause de Dieu, pour un peuple colonisateur comme le Portugal, comportait deux choses : l'affaiblissement des puissances musulmanes, l'évangélisation des infidèles. Voilà pourquoi, dès le milieu du XV® siècle, Nicolas V encourageait la guerre du Maroc. En 1493,

quancî, sur la demande des cours de Madrid et de Lisbonne» Alexandre VI traça la fameuse ligne de démarcation, qui, dans les terres nouvelles, à partir d'un certain méridien, assignait l'ouest aux Castillans, l'est à leurs rivaux, il leur disait: « Nous vous ordonnons, au nom de la sainte obéissance, d'envoyer, dans les terres fermes et les îles mentionnées, des hommes probes, craignant Dieu, habiles, capables d'instruire les habitants desdits lieux, dans la foi catholique et les bonnes mœurs ^ »

Rome ne pouvait pas en ce temps-là, comme aujourd'hui,^ suivre de près les conquêtes coloniales, les devancer même quelquefois, et, sur chaque terre nouvelle, fonder une nouvelle église. Il lui fallait s'en remettre au gouvernement conquérant. Il avait l'initiative, il faisait les frais des missions : Rome répondait à sa bonne volonté par l'octroi de privilèges nombreux. L'Eglise et l'Etat, normalement unis, travaillaient de concert à l'œuvre commune. Voilà pourquoi dès 1500, xVlexandre VI reconnut au Roi Très Fidèle le pouvoir de nommer des inspecteurs apostoliques dans les terres découvertes jusqu'aux Indes^. C'était le fameux « droit de patronage »qui se formulait. Or, il était, dès l'origine, tout entier fondé sur ce principe que les conquêtes du Portugal ne pouvaient pas ne pas être en même temps les conquêtes de la foi.

Le longde l'Afrique occidentale, les Portugais navaienttrouvé que des infidèles à convertir. Sur l'autre côte, passé le Zambèze, les musulmans commencèrent à apparaître. Aux Indes, là où ils n'étaient pas les maîtres politiques, ils étaient, du moins, les rois du commerce. Du premier coup, c'est à eux que les nouveaux venus se heurtèrentà Calicut. Ils les retrouvèrent partout,, de Mozambique à Ceylan, d'Ormuz à Malacca et jusqu'aux Moluques, partout ennemis irréconciliables de la croix et défenseurs acharnés de leur monopole. Par Aden et la mer Rouge, ils s'appuyaient sur les Mamelouks d'Egypte; parle golfe Persique, sur Bajazet II et Sélim. Une grande lutte s'imposait donc aux Portugais, s'ils voulaient être maîtres de la mer. La vieille croisade anti-islamique s'était déplacée, mais elle durait toujours.

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