‹ Saint François XavierChapitre 128 sur 820 · Massara, Criminale, p · texte numérisé non relu

Massara, Criminale, p

l' « ASIÀ PORTUGUESÂ » 135

meilleurs résultats possibles. Elle s'impose d'autant plus que souvent l'intention de ceux qui demandent le baptême n'est pas d'une pureté parfaite. Les motifs sont honnêtes, on doit le supposer, mais humains. Il faut laisser au surnaturel le temps de prendre le dessus. Et parfois, c'est deux ans et davantage que se prolonge le catéchuménat. Aussi bien, c'était la règle universelle dans l'Eglise primitive, celle que les docteurs, moralistes et canonistes supposent presque toujours; celle que les missionnaires de la Compagnie de Jésuspratiqueront, à Goapar exemple, en établissant près du collège Saint-Paul une maison de catéchumènes, celle enfin que suivent aujourd'hui tous les missionnaires.

Lorsque François Xavier vint aux Indes, les missionnaires avaient une manière de faire plus expéditive. La conversion s'opérait pour ainsi dire en trois temps : adhésion de l'esprit aux principaux dogmes sommairement expliqués, baptême, catéchisme. Méthode rapide mais dangereuse; car, à remettre l'instruction à plus tard, on risquait de l'oublier complètement. Mais elle avait pour elle, en certains cas, des raisons graves.

Pour qu'un adulte ignorant et borné, de ceux que les moralistes 3ippe\[ent rudes ou rudiores, puisse légitimement recevoir un sacrement, il est un minimum de science dont la théologie la plus indulgente ne saurait exempter. Aux docteurs de déterminer quelles sont les vérités de foi indispensables à savoir pour recevoir le baptême. A eux encore de fixer en quoi doit, à tout le moins, consister cette adhésion de l'esprit aux vérités nécessaires. Or, de certaines intelligences plus grossières, tout ce que l'on peut exiger, c'est une adhésion actuelle aux principaux articles de la foi et aux actes des vertus théologales, à mesure qu'on les propose; les pauvres âmes ne sont pas capables d'un plus grand effort. Elles ne peuvent ni retenir, ni à plus forte raison exposer ce qu'elles ont une fois admis. Faut-il les priver pour cela des sacrements, et spécialement du baptême ? Sans compter qu'il est à craindre parfois que l'acte de bonne volonté qui les amène à la porte de l'Eglise ne dure pas, et que, repoussées, elle ne s'en éloignent pour toujours. Ne peut-on alors, tout d'abord et provisoirement, se contenter du minimum exigible ?

Mais les Indiens de caste infime, les seuls en somme qui fussent alors accessibles à la foi, ne pouvait-on les considérer comme intelligences bornées, à qui, sous peine de ne rien obtenir, il ne faut pas trop demander ? Ajoutez que, l'expérience en fait foi, la grâce sacramentelle est là qui produit des merveilles. Que de fois, le baptême survenant, l'âme se trouve éclairée, fortifiée, transformée ! elle comprend et retient sans difficulté ce qui, hier, lui restait inabordable. « Les effets du baptême, nous raconte un missionnaire, sont si sensibles à l'égard des Indiens qu'ils n'ont pas besoin d'autres preuves pour s'assurer de la vérité de la religion que le changement qui s'opère en eux\ »

Il fallait tenir compte aussi de ce fait que le baptême ne faisait pas seulement de l'Indien un enfant de Dieu ; plus ou moins, il le transformait en sujet du Portugal. A tout le moins, il l'introduisait dans la sphère d'influence et de protection du Roi Très Fidèle. Si l'on était en pays directement portugais, le néophyte recevait un nom chrétien et européen ; il s'appelait Manoel Fernandez, Duarte Barbosa, Francisco Alvarez, etc. Parfois même, on lui faisait adopter le costume de ses maîtres nouveaux. C'était un excès. Mais cette transformation forcée avait cette conséquence que la rupture avec le passé était profonde. L'Indien sortait en quelque sorte des cadres sociaux du pays. On le biffait de la liste des castes. Entre son passé et lui, il mettait une barrière infranchissable. Il y avait là une garantie de persévérance. Dans ces conditions, il semblait qu'on pût aller plus vite. Baptiser rapidement le candidat, c'était couper court avec toutes les tentations, c'était le soustraire à des causes multiples d'apostasie. Nous pouvons trouver à redire dans cette manière de faire : les conquérants de l'Inde la jugeaient normale. Donc, on se hâtait : c'était l'usage universel au temps de notre saint. Voici comment les choses se passaient encore à Geylan cinquante ans plus tard.

La foule des indigènes étant réunie à l'église, un missionnaire

1. Abbé Peruin, Voyage dans J'Indouslan , t. I, p. 130. L'auteur cite le cas d'une ancienne prêtresse des idoles qui n'arrivait pas à concevoir l'idée d'un Dieu unique. Elle insistait pour être baptisée, alléguant l'action du démon qui lui enlevait toute mémoire. On la baptisa et l'intelligence s'ouvrit.

l' « ASIA. PORTUGUESA » 137

faisait un sermon sur la vanité des idoles et la vérité du christianisme. Il demandait à ceux qui étaient convaincus de rester à l'église pour une explication plus développée des articles de la foi. Il arrivait alors que les indigènes manifestaient leurs intentions par des malédictions lancées aux faux dieux. Puis commençait l'exposition du dogme, et la foule répondait en chœur à chaque point par un acte de foi explicite. Suivait un exercice semblable pour l'adhésion de volonté aux commandements de Dieu et de l'Eglise, un acte de détestation pour les idolâtries passées et les péchés commis. Tout se terminait par la cérémonie du baptême aussi solennelle que possible'.

Si l'on s'en tenait à ce système, tout n'était pas fini, une fois le baptême administré.

Il fallait maintenant cultiver ce germe de foi, si frêle encore ; faire entrer dans la mémoire, dans l'intelligence, danslelangagemême, et dans la pratique delà vie, ces notions «chrétiennes nécessairement superficielles. Or, non seulement dans les pays lointains où passaient des marchands, plantant la croix, prêchant, baptisant, promettant de revenir, et nerevenantpas ; mais, dans la banlieue même de Goa, et jusque chez les néophytes de la ville, la seconde partie du programme trop souvent restait lettre morte. Vers ce temps-là, un fait qui tient étroitement à l'histoire de notre saint vint mettre cette lacune en pleine lumière.

Les Paravers étaient une caste de pêcheurs dont les villages s'éparpillaient le long des côtes méridionales, entre le cap^omorin et Ramnad. Ils vivaient de la pêche des perles. Mêlés au reste de la population, ils formaient cependant un groupe autonome. Us avaient leurs coutumes, leurs lois, leur magistrat, et jusqu'à leur « roi ». Ce « roi des Paravers » était juge et administrateur suprême. Son privilège le plus appréciable était de pouvoir prélever sur la pêche de l'année deux barques pleines. Droit vraiment royal qu'il avait usurpé peut-être, quand les rajahs du pays, la vieille dynastie des Pandiyas, avaient été

l.LeUredn P. F. Negrào, O. S. F. (M. de Givezza, t. II, p. 97-101 de l'édition française). Cette lettre, notons-le, ne nie pus qu'il y ait eu des instructions préalables: mais elle n'e,n parle pas.

vaincus et annihilés par leur puissant voisin, le roi de Vijiyanagar.

Vers 1530, ils dépendaient nominalement de ce dernier, c'est-à-dire, en pratique, de ses lieutenants, les Nayakers du Maduré. Mais, comme ces derniers étaient en guerre avec le roi du Travancore, les Paravers se trouvaient à la merci du premier qui viendrait les exploiter. Ce furent les musulmans de la côte occidentale qui se présentèrent.

Les pêcheurs eurent fort à souffrir de leurs exactions. En 1534\ l'un de ces nouveaux venus eut une rixe avec un des principaux Paravers, et ce dernier ne s'en tira que l'oreille déchirée^. L'insulteur fut tué. Les musulmans répondirent par des violences nouvelles. Exaspérés, les Paravers se jetèrent sur leurs ennemis et tuèrent tous ceux qu'ils purent atteindre. A leur tour, les musulmans décidèrent l'extermination de la caste. Leur flottille bloqua la côte. Ils achetèrent à prix d'or la complicité des seigneurs locaux. Est-il vrai que la tête des pêcheurs fut mise à prix, cinq fanoens'^ pièce, environ 2 fr. 70, et qu'il se présenta tant de meurtriers pour toucher la prime que le tarif baissa jusqu'à un fanoen? La chasse au Paraver ne rendant plus, la caste fut sauvée. Tel est du moins le récit des historiens portugais.

Il y avait alors sur la côte un Malabar européanisé qui se faisait appeler Jean da Gruz. Le roi de Portugal avait récompensé ses services en le nommant chevalier de l'ordre du Christ. Il était venu dans le pays faire le commerce de chevaux. Les Paravers lui demandèrent conseil. Jean da Cruz prôna la puissance des Portugais. Les pêcheurs avaient tout à gagner à se mettre sous leur protection et à se faire chrétiens. Là-dessus une petite ambassade fut envoyée à Gochin. Les députés avaient pour consigne de se faire baptiser et de remettre entre les mains du capitan les intérêts de la caste. Justement le vicaire

1. Xavier écrivait le 28 octobre 1542 qu'il y avait huit ans de^iuis que les Paravers s'étaient faits chrétiens. Mon, Xav.^ p. 273.

2. Ce Paraver ne serait-il pas le roi de la caste? et l'objet de la rixe ne serait-elle pas le tribut prélevé par lui sur la pêche?

3. Le fanôen, ou faïuim, petite monnaie dont la valeur a beaucoup varié. En 1553, d'après Barros, elle équivalait à 20 reis. Mais le rei, vers ce temps-là pouvait valoir 0 fr. 0268 (YuLE, Glossary, au mot pardao). Un fanoen, au temps de Xavier, pouvait donc revenir à 0 fr. 536.

l' « ASIA PORTUGUESA » 139

épiscopal don Michel Vaz se trouvait là. Il plaida la cause des Paravers, et le gouverneur général, Nuno da Gunha, décida qu'on irait à leur secours.

Pendant qu'on préparait la petite expédition, les ambassadeurs étaient baptisés. Sur le conseil de Jean da Cruz, eux aussi voulurent se mettre sous la protection de la Sainte Croix en la faisant comme entrer dans leur nom. Et depuis ce temps, assure Tursellini, les chefs de la caste se font appeler da Cruz^. La flottille portugaise n'eut qu'à se montrer. Les Maures furent dispersés et disparurent. Désormais les Portugais se chargèrent de protéger le monopole des Paravers. Tous les ans, la saison venue, deux petits vaisseaux étaient envoyés de Geylan au lieu de la pêche, et les Portugais se faisaient payer ce service par le don d'une des deux barques concédées au roi de la caste^.

Des Franciscains, avec Maître Diogo de Borba, avaient accompagné les soldats dans leur petite expédition. La moisson qui s'off'rait, abondante et inopinée, fut par eux recueillie en grande hâte. Vingt mille baptêmes, dit-on, furent administrés. Puis les prêtres s'éloignèrent, comptant revenir pour parachever leur œuvre. En fait, tout se réduisit à quelques visites pendant les carêmes qui suivirent^. Lorsque, quelques années après, Xavier viendra chez les Paravers, il les trouvera absolument ignorants, ne sachant qu'une chose; ils étaient chrétiens, et avaient reçu, avec le baptême, un nom portugais^.

1. Xavier, dans ses lettres de 1544, datées de la Pêclierie, parle plusieurs fois d'un Manuel da Cruz, son homme de confiance.

2. Je tiens ces détails d'un missionnaire du Maduré, bien au courant de l'histoire de sa mission.

Page 1