Do CouTO, D. VI, 1. VII, ch. 5, p
4. Pour tout cet épisode, j'ai suivi le récit de Tursellini (1. II, ch. 5), de Lucena (II, ch. 7) et de Maffei (1. III). La version de Bartoli (I, n. 2) et de Sousa (p. 212-214) contient plusieurs détails peu vraisemblables. Ils racontent par exemple que les ambassadeurs paravers étaient au nombre de quinze, tous patangatins, c'est-à-dire chefs de village. Le capitan de Cochin aurait objecté que c'était peu pour représenter toute une nation; alors il en vint soixante-dix. Cela parait être du pur roman. Comment soixante-dix chefs de village eussent-ils pu gagner Cochin sans attirer l'attention des Maures.' Les Portugais n'étaient pas si difBciles à accepter les propositions de ce genre.
D'après l'historien des missions franciscaines, les Franciscains venus à la Pêcherie étaient au nombre de onze et avaient à leur tête le P. Mansel de Saint-Mathias. Jamais, ajoute-t-il, ils n'abandonnèrent leurs néophytes. Nous voyons, d'après do Couto (loc, cit.], qu'ils firent ce qu'ils purent, et qu'ils ne purent pas grand'chose. Saint François Xavier est formel : 5e do tempo que estes erâo christàos houvera quem os ensinara... forâo
Cet épisode, dont nous aurons bientôt à raconter les suites, nous montre de quels procédés sommaires on usait parfois dans l'apostolat des infidèles. 11 nous fait voir aussi dans quel milieu allaient se recruter les églises indigènes. Les Paravers étaient pauvres et de basse condition ; c'est chez les pauvres et dans les rangs infimes de la société indienne que, pendant longtemps, se feront exclusivement les conversions. Sans doute, c'est la loi générale dans l'histoire de la foi et de ses conquêtes : c'est l'application continue, à travers les siècles, de l'axiome : pauperes evangelisantur. Mais, en ces régions, l'axiome se trouvait avoir des corollaires inattendus et que les premiers missionnaires ne pouvaient soupçonner. On voit que nous voulons parler de la question des castes.
Quand les Portugais arrivèrent aux Indes, ils ne furent pas longs à s'apercevoir que la société hindoue était divisée en catégories tranchées, et qu'au sommet de la hiérarchie, il y avait les brahmes. Ils constatèrent que ces castes — le mot est portugais — ne se mêlaient pas, n'admettaient ni intrusion d'étrangers, ni passage de l'une à l'autre, qu'elles constituaient des corporations fermées, indépendantes, et imposaient à leurs membres des lois étranges. Là semblent s'être arrêtées leurs observations. La caste leur rappelait, mais avec beaucoup plus d'intransigeance, la distinction ordinaire entre nobles et roturiers. Ils ne paraissent pas avoir soupçonné que, d'une classe à l'autre, l'abîme était infranchissable, que la caste était la mesure à laquelle on jugeait toute chose, et qu'on allait les juger, eux, étrangers, d'après les lois de la caste. Ils voyaient les musulmans puissants, redoutés ; pouvaient-ilssupposer que cette révérence extérieure cachait un mépris profond, parce que le musulman était hors les lois de la caste ? Ils avaient donc traité indifféremment avec tous, sans distinction. N'avaient-ils pas le prestige que donnent le succès et la force? Les castes infimes leur fournissaient leurs gens de service. Ils bravaient les usages du pays, tuaient par exemple et mangeaient des vaches, l'animal divin dont le fumier purifie. Gela suffisait pour les
melhores chrlstâos. Mon. Xat>., p. 317. — Par ailleurs, do Gouto nous autorise à corriger Tursellini quand il nous dit (1. Il, ch. 5) : « Sacerdotes illi... summa loci intempérie et alimentornm inopia tcrriti, domos protinus rcmigrarunl. »
l' « ASIA PORTUGUESA » 141
juger : ils pouvaient être opulents, on les tenait pour plus vils qu'ils n'étaient riches.
Il y avait pis. Des indigènes avaient accepté la religion des nouveaux venus; ces néophytes étaient gens de basse caste. Elle aussi, dès lors, la religion chrétienne était jugée. On convenait sans peine qu'elle était pure, mais on ne l'embrassait pas. Les castes inférieures et moyennes l'eussent acceptée peutêtre venant d'en haut; mais elle partait d'en bas. Elle avait tout d'abord ouvert ses rangs à ceux qui étaient méprisés de tous; elle était prêchée par ces étrangers qui communiquaient avec les parias, «plus abjects qu'un chien malade, rebuts des rebuts, bons, tout au plus, à nettoyer les égouts et à enfouir les charognes ». Se faire chrétien, ce serait perdre sa caste, encourir une sorte de mort civile, tomber au rang des gens hors caste, à qui les brahmes laissent par pure générosité leur place au soleil.
La conséquence saute aux yeux : d'où viendront à l'Eglise indienne ses recrues? Ni des riches, ni des brahmes; exclusivement des castes basses et des gens sans caste. La bonne nouvelle pour les pauvres et pour les pauvres d'abord : c'est bien le programme évangélique, et il est réalisé pleinement aux Indes. Mais, le programme n'est pas : la bonne nouvelle pour les seuls paLiwres. Or, c'était à cette conclusion excessive que longtemps la prédication de la foi devait être acculée. « L'Eglise, écrivait un jésuite français au début du xviii® siècle, se recrute chez trois sortes de personnes » : chez « ceux qui se mirent sous la protection des Portugais pour éviter la tyrannique domination des Maures. Tels furent les Paravers» ; chez « ceux que les Portugais avaient subjugués sur les côtes par la force des armes »; enfin chez « les gens de la lie du peuple », c'est-à-dire dans les basses castes^
C'est pour sortir de cette impasse que les successeurs de Xavier, à la suite du Père Robert de Nobili, organisèrent leur fameux apostolat des brahmes.
La prédication de l'Evangile ne se heurtait donc pas dans les Indes aux seuls obstacles ordinaires, tirés des mœurs, de l'igno-
1. Lettres édifiante* et curieuses, Indes, !•' juin 1700 (t. I, p. 264).
rance, de l'idolâtrie. Il y en avait de très particuliers. Le christianisme ne pouvait se présenter que déjà compromis à l'avance. Compromis par son alliance avec le Portugal vainqueur et envahissant, compromis par les mauvais exemples des colons et des soldats, compromis encore par leurs maladresses, leur ignorance ou leur mépris des mœurs locales'.