CHAPITRE V
(1543, mai-septembre)
I, — Goa. Le côté du mal.
La capitale de l'Inde portugaise, en 1542, n'était pas encore le Goa dourada, la « ville dorée», qui s'annonçait de loin par ses dômes et ses tours sans nombre, émergeant des cocotiers, et dont on disait au xvii* siècle : « Qui a vu Goa peut se dispenser de voir Lisbonne. » Eglises, hôpitaux, chapelles, palais, tout se ressentait encore de l'improvisation des premiers jours. Saint François Xavier cependant, après un premier coup d'œil, ne put s'empêcher d'écrire : « Goa est tout peuplé de chrétiens. La ville est belle avoir. Elle a un nombreux monastère des Pères de saint François, et une Séo (cathédrale) très belle, avec un important chapitre, et beaucoup d'autres églises. Il faut grandement remercier Dieu Notre-Seigneur de ce que le nom du Christ est si florissant sur ces terres lointaines et parmi ces multitudes d'infidèles ^ »
Derrière cette façade chrétienne, l'apôtre ne sera pas long à découvrir de tristes réalités.
D'abord l'idolâtrie. Elle est très loin, à cette date, d'avoir disparu. Elle ne reste point enfermée dans le huis clos des quartiers indigènes 2. La population infidèle est nombreuse. Dès les premiers pas sur le port, le nouveau venu coudoyait
1. Mon. Xac,'ç. 252. Ce qui suit est pris en grande partie à François Pyrard et à Jean Mocquet qui visitèrent Goa dans les premières années du xvii* siècle.
2, Valignano, Mon. A'ac, p. 38-39.
toutes les races et tous les cultes, Musulmans de Gudjerat et d'Ormuz, Arabes et Perses, Hindous et Gafres. Mêlées aux éléphants débardeurs, s'agitait, courait, criait et chantait, la foule des portefaix, indigènes de la côte, tous païens.
Mais ce sont les chrétiens, qui, pour le moment, nous intéressent le plus. Une rapide promenade à travers la ville laisse entrevoir bien des misères.
Au milieu de la cohue indigène, les Européens passent, fiers, faisant de grands gestes, habillés de taffetas, satin et autres étoffes précieuses^. A cheval, sous d'immenses parasols, voici les fidalgos authentiques, suivis de leurs pages et d'une bande d'esclavescafresprétsà dégainer au premier signe, Puis des soldats pauvres qui ont emprunté un haut-de-chausses pour sortir, loué un esclave au carrefour et s'en vont parader par la ville. On distingue à leur manteau les casados^ gens mariés, petite aristocratie à part, qu'il ne fait pas bon traiter sans respect. Tous tranchent du grand seigneur devant les Indiens, et, simples vachers ou balayeurs de rue en Portugal, se donnent ici pour gentilshommes^.
A la porte des maisons, sous la véranda, d'autres causent, sont étendus sur leurs chaises longues, arrêtent les passants, les interpellent, ou jouent de la guitare. Des esclaves les entourent, agitant l'éventail, écartant les mouches, arrosant le sol, Pyrard ajoute, « grattant les pieds du maître et étant les cirons 3».
Les esclaves? Goa en est peuplée, comme Lisbonne, hélas! Tout près de la cathédrale, au pied du palais du gouverneur, se tient le marché, où Indiens et Gafres à vendre sont amenés par troupes, examinés, tâtés, marchandés, livrés à vingt ou trente pardàos au plus^.
Entrons dans une de ces maisons neuves à deux étages, blanchie à la chaux ou peinturlurée de rouge. Bien des détails nous inquiéteront. Les femmes — il y en a plusieurs, et que sont-elles pour le maître de céans? — sont jalousement
1. BiERviLLAS, Voyage à la côte du Malabar, Paris 1736. Ce voyage est fictif , mais rédigé sur relations originales.