‹ Saint François XavierChapitre 170 sur 820 · Ainsi Manapar et Virandapatanam · texte numérisé non relu

Ainsi Manapar et Virandapatanam

4. Ce « roi », ou Jadi-Jalaver, n'apparaît pas une fois distinctemr:nt dans la correspondance de Xavier.

à tête d'éléphant, cônes de boue badigeonnés de rouge et de blanc, chevaux d'argile à l'usage des dieux qui voudront galoper dans les ténèbres, cent autres inventions grotesques et obscènes. Gela, c'était l'idolâtrie qu'il fallait attaquer.

Se cachait-il quelque chose de pur derrière ces apparences? Xavier n'aura ni le temps, ni les moyens, ni peut-être le goût de le démêler. Sans doute, il n'abordait pas l'Inde tamoule avec la naïveté des compagnons de Vasco da Gama qui prenaient les pagodes pour des églises, la déesse Mahya allaitant Krishna pour la Vierge Marie, et les Brahmas à défenses d'éléphant pour de simples diables. Mais il n'était pas davantage un érudit, et il ne voyait en tout cet étalage mythologique que le triomphe insolent du démon et l'abrutissement des créatures faites à l'image de Dieu.

C'est une triste chose que l'idolâtrie hindoue. Je ne parle pas du brahmanisme pittoresque cher aux touristes, ni du brahmanisme transcendant, avec sa métaphysique abstruse, qui^ après coup, donne un sens élevé aux rites impurs et aux légendes sottes. Seul le culte populaire importe ici, tel qu'il s'étale dans le brouhaha des fêtes en plein vent, tel qu'on l'entrevoit dans le mystère des pagodes.

Jungle inextricable de superstitions; chaos d'esprits, de démons, de demi-dieux, de saints déifiés, de dieux domestiques, de dieux locaux, de dieux universels, de dieux des dieux. Ghaque race y a mis du sien. Les vaincus des temps préhistoriques, aborigènes ou Dravidiens, ont fourni ce qu'il y a de plus impur et de plus cruel, culte du serpent, sorcelleries, emblèmes dégradants. Les brahmes, arrivés avec des croyances panthéistes encore élevées et un culte relativement chaste, ont tout accepté, tout justifié, tout fondu dans une mythologie précise et absurde. 11 fallait cela, pensaient-ils, pour le peuple. Aux esprits cultivés, une doctrine ésotérique faite de métaphysique et de mysticisme ; au populaire, les avatars de Vichnou et les caprices honteux de Siva. Et voici, dans l'entassement mystérieux des temples, les Sivas au collier de crânes, les Ramas colossaux au regard stupide, les Pulléars obèses à califourchon sur un rat; les dieux à trois têtes symboles d'intelligence, les dieux à quatre bras symboles de puissance, les dieux à quatre

jambes symboles de vitesse ; et Vichnou lion, Vichnou sanglier^ Vichnou tortue, etc.. Vichnou poisson était jadis le dieu des Paravers.

Passons sur les infamies. Tout est ignoble à qui sait regarder, etles sculpturesdévergondées qui, du liauten bas, couvrent d'une dentelle de pierre la pyramide rouge des temples ; et les symboles inofFensifs qui partout, sur les collines, au détour des routes, au fond des chapelles, attirent le regard, et jusqu'aux signes mystérieux que les dévots portent sur le front. Avec quel accent, dans les baptêmes solennels, Xavier devait lancer l'anathème de l'Eglise : « Fiige^ inimunde spiritus! »

La laideur impure ne va guère sans dureté de cœur, et les dieux de séduction sont frères des dieux atroces. Siva, dieu de la production, est aussi le « grand destructeur », le seigneur des troupeaux, entendez, maître du bétail humain. 11 est le chef des esprits malfaisants, qui hantent les places d'exécution et celles où l'on brûle les morts, et il rôde avec eux à l'entrée de la nuit. Il estle dieu de la folie furieuse et aussi le dieu de l'ascétisme et des austérités. Ce sont les dévots de Siva, ces ermites vagabonds qu'on rencontre çà et là, hirsutes, des amulettes sur la poitrine, enguirlandés de crânes, dédaigneux des ablutions^ gourmands de charognes. La déesse Kâli, sa femme, est plus farouche encore. Il lui fallait, il y a cent ans encore, des sacrifices humains. Ses grands dévots étaient les Tm 0^5 étrangleurs. En son honneur, des victimes volontaires se laissaient enlever, audessus d'une foule en délire, à l'extrémité d'une longue poutre, par des crocs de fer enfoncés dans les épaules '. Jusqu'en 174^, à Tiruw^ella, tous les ans, l'on immolait à Kâli une jeune mère enceinte de son premier enfant^.

Ces diaboliques inventions sont comme des accidents au

1. Sur le /«o"/f swinging, comme on l'appelle, voir Dubois, p. 598. L'éditeur anglais assure qu'il est encore pratiqué au district de Madura. Les magistrats ont pour consigne d'en détourner le plus possible les indigènes, mais ils ne peuvent le punir comme un crime. Cf. Edg. ïhurston, Ethnographical notes in Southern India, Madras, 1906, p. 487. Mateer, Tlie land of Charity , p. 200. Lectures pour tous, 1900, t. I, p. 7o7.

2. En 1906, près de Ramnad, une jeune brahmine enceinte faillit être tuée par les Pattunulkarers (tisserands de soie), en quête d'un trésor. Vers le même temps, près de là, à Tangutchimadam, pour empêcher le chemin de fer de passer près du sanctuaire de Rameswaram,des païens imaginèrent qu'il fallait sacrifier sur la voie ferrée sept femmes enceintes. Heureusement on n'en fit rien.

milieu de la vie ordinairement indolente et douce des Indiens. Plus impitoyables en somme, parce que leur action est plus continue, sont les sacrifices de tous les instants que les mœurs imposent à certaines catégories de personnes. Nous aurons à parler de l'abjection qui est le lot des très basses castes. Quant à la femme et à son esclavage, tout a été dit sur ce triste sujet. Si le sort de l'épouse aux Indes n'est pas en somme plus dur qu'il ne l'était en Grèce, si elle ne connaît pas les hontes du harem'; avec le veuvage, c'est pour elle l'enfer qui commence. Avant la conquête anglaise, dans les familles nobles, on gardait scrupuleusement l'usage abominable de briller les veuves sur le bûcher du mari. A toutes, les secondes noces sont interdites. Quel que soit leur jeune âge, eussentelles été mariées tout enfants, il n'y a pour elles que deuil, solitude, et par suite désordre et infanticide^.

Ce n'eét pas tout. Ces pauvres gens se sentent parfois en contact immédiat avec le démon. Aussi bien le démon est là chez lui. Des missionnaires, même protestants, le constatent : un ministre presbytérien écrivait naguère : « Dans les contrées païennes comme celle-ci, Satan exercé encore maintenant un pouvoir qui lui était anciennement accordé, mais dont il est actuellement en grande partie privé dans les pays chrétiens^. » Nous ignorons quelles étaient au juste les superstitions propres aux Paravers. Mais leurs proches voisins, les Sanars, rendent un culte très net au démon, ou, si l'on veut, aux fantômes, aux mauvais génies qui errent par le monde, hantent les cimetières et possèdent le corps des hommes. L'idolâtre indien est sous la main d'une puissance mauvaise qui le déprime. A ce terrible inconnu, il attribue les maladies inexpliquées. Il le voit dans les spectres de la nuit et les hallucinations du jour. Il l'entend qui, dans l'ombre, hurle de douleur pour attirer à l'écart et massacrer les gens compatissants. C'est lui qu'on rencontre parfois, petit nain, pansu, aux jambes courtes, velu comme une vache, ou encore grand comme un géant. Il a ses

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