V. — Les catéchismes
Dans ces journées si bien remplies, la place d'honneur était toujours laissée à l'enseignement religieux. A la Pêcherie comme à Goa, François resta catéchiste et catéchiste incomparable. Suivons-le dans ce labeur de patience et laissons-le nous exposer sa méthode,
« Ayant achevé mes traductions, etlesayantapprisespar cœur, j'allais tout au travers du village, une clochette à la main, appelant tous les enfants et les hommes que je pouvais, et, les ayant réunis, je leur faisais deux leçons par jour. Je mettais un mois à leur enseigner les prières, et il était réglé que les enfants répétaient à leurs pères et mères, à tous ceux de leur maison et aux voisins la leçon apprise à l'école ^ »
Ainsi une heure de catéchisme le matin, et autant le soir, c'était le labeur quotidien pendant la semaine. Le dimanche, le saint contrôlait les résultats : « Ce jour-là, poursuit-il, je réunissais toute la population, hommes et femmes, grands et petits, [jeunes et vieux], pour répéter les prières en leur langue. Ils s'y portaient avec plaisir. [On les voyait accourir en hâte, joyeux et manifestant leur entrain par des gestes fort expressifs.] Nous commencions par la profession de foi en un Dieu unique et trois Personnes (le signe de la Croix). Puis, à haute voix, ils disaient le Credo en leur langue. Je parlais le premier et ils répétaient.
« Reprenant alors le symbole, je le redisais tout seul, article par article, [les séparant bien les uns des autres par des pauses], et m'arrêtant à chacun des douze. Je les avertissais qu'être chrétien c'est tout simplement croire fermement, sans hésitation, ces douze points. Puis donc qu'ils se reconnaissaient chrétiens, je leur demandais, à chaque article, s'ils le croyaient fermement. Tous élevaient la voix, hommes et femmes, grands et petits, et répondaient « oui » ; et ils se tenaient les bras posés en croix l'un sur l'autre. Je leur faisais répéter le Credo plus
1. Mon. Xav., p. 285 et suiv., 298etsuiv. (Ep. 17, 15 janvier 1544). Nous avons decette lettre deux textes, espagnol et latin; ils offrenl de notables différences. Il ne faut pas oublier que le saint expédiait souvent ses lettres en plusieurs copies; elles n'étaient pas nécessairement identiques (Gros, Vie, t. I, p. 39). Dans les citations, les mots entre crochets sont pris au texte latin.
souvent que les autres formules, parce que c'est par la foi en ces douze articles que l'homme peut se dire chrétien.
« Je passe ensuite aux commandements, leur disant que la loi chrétienne consiste uniquement en dix préceptes, qu'un bon chrétien est celui qui les observe comme Dieu le veut : l'autre est un mauvais chrétien. Tous, chrétiens et infidèles, restent stupéfaits de voir combien sainte est la loi de Jésus- Christ et conforme à la raison naturelle.
« Le Credo et les commandements achevés, je dis le Pater noster et VAve Maria. Et toujours, à mesure que je parle, ils me répondent. Nous récitons douze Pater et douze Ave en l'honneur des douze articles delà foi. Gela fait, nous en récitons dix en l'honneur des commandements. Et voici quel ordre nous suivons.
« Nous prononçons le premier article de la foi. Puis je dis en leur langue et ils répètent avec moi : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, donnez-nous la grâce de croire fermement, sans hésiter, le premier article de la foi. » Et, pour mériter cette grâce : Pater noster. Alors, tous ensemble : « Sainte Marie, mère de Jésus- Christ, Fils de Dieu, obtenez-nous de Jésus-Christ votre fils la grâce de croire fermement et sans hésiter le premier article de la foi. » Et, pour obtenir cette grâce : Ave Maria. Et nous suivons le même ordre pour les onze autres articles.
« Le Credo achevé, ainsi que les douze Pater et Ave^ nous passons aux commandements et nous procédons ainsi. Je dis le premier commandement, et puis tous après moi; alors, tous ensemble : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, donnez-nous la grâce de vous aimerpar-dessus toutes choses. » Cettegrâce demandée, Pater noster... Ensuite : « Sainte Marie, Mère de Jésus-Christ, obtenez-nous de votre Fils de pouvoir observer le premier commandement. » Ave Maria. Et de même pour les neuf autres préceptes.
« Telles sont les grâces que je leur apprends à demander en récitant nos prières, leur disant que s'ils les obtiennent de Dieu Notre-Seigneur, il leur donnera tout le reste par surcroît et plus abondamment qu'ils ne sauraient le souhaiter. »
Ces exercices se pratiquaient un mois. Le jour du baptême venu, « je fais, poursuit Xavier, réciter à tous la confession
générale, surtout à ceux qui vont être baptisés, et ensuite le Credo. Je les interroge sur chaque article : « Groyez-vous fermement ? — Oui. » Je leur répète la loi de Jésus-Christ qu'ils ont à garder pour être sauvés et je les baptise. Nous terminons toutes nos prières par le Salve Regina*.»
Lorsque ce travail était fini dans un endroit, le saint passait dans un autre. 11 écrivait: « Telle est la multitude de ceux qui se convertissent ici à la foi de Jésus-Christ... que souvent j'ai les bras fatigués de baptiser ; et, à force de redire le Credo ^ les commandements et autres prières, avec une instruction oîi je leur explique ce que c'est qu'être chrétien... je ne puis plu» parler. 11 y a des jours où je baptise un village tout entier. Et déjà, le long de cette côte, il y a trente chrétientés^.»
Une question se pose ici : cette instruction donnée par Xavier aux Paravers, que valait-elle ? Cent ans plus tard, lors de la conquête hollandaise, des ministres protestants essayèrent de séduire les enfants de saint François Xavier. Ils échouèrent devant cette fin de non-recevoir : « Faites-nous autant et plus de miracles que lui. » Dans leurs relations, les ministres évincés parlèrent du grand apôtre ; ils ne pouvaient lui refuser l'hommage de leur admiration. L'un d'eux, Philippe Baldaeus» écrivait : « Zèle incomparable chez un prédicateur : on en trouverait difficilement un semblable. Si la religion de Xavier était la nôtre, certes, nous devrions le vénérer comme un autre Paul. Son ardeur, son zèle, sa piété doivent exciter tous ceux qui se piquent de piété à ne pas faire négligemment l'œuvre de Dieu... J'ai peine à élever ma pensée jusqu'à la hauteur d'un tel homme : ma plume n'en peut rien exprimer. Quand je considère son courage, sa patience à verser goutte à goutte la sainte liqueur de l'Evangile dans les vases grands et petits, son endurance dans les tribulations, je puis dire avec Paul : « Qui est capable de ces choses-là ? » En vérité que n'est-il des nôtres ^ ! »