I. — La caste reine
Ainsi les petits et les simples se laissaient instruire et entraîner. Ni l'attache excessive aux biens de la terre, ni l'orgueil de l'esprit n'enchaînaient leurs âmes. Mais il y en avait d'autres qui se raidissaient et refusaient de voir. L'Inde avait ses pharisiens que rien ne pouvait réduire, ni raisons, ni miracles, et dont l'obstination enrayait le mouvement des foules.
Xavier connaissait les brahmes. Il y en avait à Goa'. Il en rencontra un peu partout à la Pêcherie. Entre Manapar et Tuticorin, plus d'une fois, il eut à traverser Trichandur, la ville païenne, dont la haute gopoura, du haut d'un promontoire, domine l'horizon. Grand pèlerinage et ville de brahmes. Il put donc voir de près et entretenir ces fiers indigènes. Il ne paraît pas avoir été le moins du monde sensible à tout ce qui en eux, les traits, le geste, les attitudes, l'accent, trahit une race supérieure. Leur perversité, leurincommensurable orgueil, l'obstacle inouï qu'ils allaient opposer à la propagation de la foi, voilà ce qui le frappa.
On sait que le brahme se taxe d'une noblesse extravagante. Il est sorti de la propre bouche de Brahma. S'il regarde la grande ourse, il y voit ses ancêtres, les sept Richis^ pères des brahmes. Sa première prière en se levant est de se dire : « Je suis dieu ; pas d'autre dieu que moi; brahme, mon bonheur est parfait, je suis au-dessus de tout changement. » Avant de sacrifier : « Je suis moi-même le dieu auquel je fais cette offrande. » Que peut être l'humanité vulgaire devant une telle aristocratie ? Ces
t. Mais d'un rang peu élevé et dédaignés par ceux de l'intérieur.
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dieux terrestres ont tous les droits; ils sont les seuls propriétaires ici-bas; raumône qu'on leur lait, s'ils sont pauvres, n'est qu'une restitution.
Le brahnie a mis l'orgueil et le mépris à la base de la société indienne, et l'Indien a tout accepté. Il ne conçoit plus que les choses puissent être autrement. Il a dans le sang ce qu'on pourrait appeler l'humilité sociale. Il se plie au cérémonial odieux ([ui lui vient des ancêtres, s'arrête devant le bralime à la distance réglementaire, n'entre pas dans une auberge tant ((u'un brahme y est, accroupi devant la feuille de bananier qui lui sei't de vaisselle, ne lui parle qu'en mettant la main devant la bouche pour ne pas le souiller de son haleine. Il accepte, s'il est un sondcd^ la situation amoindrie que lui font les défaites subies par les ancêtres, ily a deux mille ans. Le brahme réduit toute la moralité du vaincu à la soumission, et il lit dans ses lois (les lois de Manou): «L'homme désireux d'une longue vie ne donnera rien à un soudra, pas mêmeles restes de sa table, pas même un conseil. 11 ne lui enseignera ni les lois ni les cérémonies. S'illeslui enseigne, il tombera clans l'enCer avec son disciple... Un chef soudra est plus vil que dix lupanars. » — Voici maintenant |)our le codepénal : « Un soudra qui injuriera un homme de haute caste aura la langue coupée ; s'il l'injurie en spécifiant la caste et le nom, on lui enfoncera, de dix doigts dans la bouche, un stylet brûlant; s'il ose faire des remontrances à un brahme, on lui versera de l'huile bouillante dans la bouche et les oreilles; s'il crache dans la direction d'un brahme, il aura la moitié du pied coupé. » Ces lois farouches ont-elles jamais été exécutées ? Mais n'est-il pas monstrueux déjà qu'elles aient été écrites ?
Et, par delà les soudras, cet orgueil a encore enfoncé plus bas certains êtres, le « rel)ut dos rebuts », les parias et leurs semblables, bons tout au plus à nettoyer les égouts, à enlever les charognes et à s'en nourrir, ayant pour habitation la jungle, pour vêtements la dépouille des morts, pour plats des tessons de vaisselle, et pour tombeau le ventre des chacals.
En tout cela, le mépris, un mépris instinctif, agressif, contagieux. Méprisé de ceux qui sont en haut, chacun prend sa revanche sur ceux qui sont en bas. Mais le chiitiment n'est pas loin.
Cet orgueil mène droit à la destruction du sens moral. Où est le péché, la vraie souillure de l'âme, pour un bon hindou? Dans le contact avec un individu de caste inférieure. Le reste est bagatelle.
Aussi, tout en maintenant rigoureusement les distances, les brahmes n'ont-ils aucun scrupule d'exploiter par le mensonge les classes ignorantes. Voilà surtout ce qui révolta saint François Xavier. Ils n'ont pu faire accepter leur domination qu'en avilissant leurs dupes.
Des ancêtres, ils tenaient une religion qui n'était pas sans grandeur : ils l'ont gardée pour eux. Au vil peuple ils ont laissé âes croyances dégradantes; et, aujourd'hui encore, quand on leur signale les turpitudes de leurs fêtes, ils répondent : « Il le faut pour les soudras. »
Notre saint n'exagérait donc pas quand il écrivait : « Il y a ici une -race d'hommes qui s'appellent les brahmes. Toute la gentilité se charge de leur entretien. Ils ont soin des édifices où sont les idoles'. C'est la plus perverse race du monde. On peut dire d'eux avec le psaume : De gentc non sancta, ab Jiomine iniquo et doloso eripe me'^. Ces gens-là ne disent jamais la vérité. Ils n'ont qu'une chose en tête, inventer de subtiles impostures pour tromper les pauvres, simples et ignorants. Les brahmes affirment que leurs idoles exigent telles offrandes : c'est justement ce dont les brahmes ont besoin pour s'entretenir, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs maisons. Ils font croire aux simples que les idoles mangent; de là vient que beaucoup, avant chaque repas, offrent une pièce de monnaie pour l'idole. Les brahmes mangent deux fois le jour. Pendant ce temps, les tambours font grand tapage comme pour une fête. C'est, dit-on aux pauvres, que les idoles prennent leur repas. Quand les brahmes voient que leurs provisions sont presque épuisées, ils disent au peuple que les idoles sont irritées, parce qu'on ne leur envoie pas ce qu'elles ont demandé. Si on ne se hâte pas, il y a à craindre de leur part, la mort, les maladies, ou encore une invasion de démons dans les maisons.
1. Plus exactement peut-être, ils vivent sur les revenus des pagodes. Il y a dans les temples beaucoup d'autres prêtres qu'eux.
2. « De la race impie, de l'homme pervers et menteur, délivrez-moi. » Pb. 42, 1.
Les pauvres gens croient tout cela et, craignant tout de leurs dieux, envoient ce que les brahmes désirent ^ »
Ainsi les vieilles supercheries que raillaient les Pères de l'Eglise chez les prêtres des faux dieux, on les retrouve chez les brahmes, plus enfantines et plus impudentes : faux oracles, faux possédés, faux prodiges, comédies de résurrection, idoles parlantes, idoles qu'on trouve un matin couvertes de chaînes parce qu'elles ont des créanciers impitoyables, idoles malades et qu'on frotte d'onguents. Le culte de Vichnou consiste à reproduire toutes les phases de la journée humaine. On réveille l'idole, on lui fait sa toilette, on lui apporte ses repas, on lui fait faire sa sieste, etnous supprimons quantité de détails réalistes, grotesques, honteux 2.
A chaque instant, l'Indien consultera le brahme, pour une maladie, une chute, un procès, une maison à bâtir, un rêve, etc., etc. Le brahme répondra toujours sans sourciller, inventera des histoires à dormir debout, qu'il débitera avec emphase; après cela il faudra payer la consultation. Comme charlatan, il en est sans rival. L'Indien ment avec ingénuité. Le brahme ment plus que n'importe quel Indien et s'en fait gloire 3. Xavier avait donc parfaitement raison quand il représentait les brahmes comme d'effrontés exploiteurs delà naïveté publique.
Etait-il aussi bien renseigné quand il ajoutait : « Ce sont gens de peu de lettres '* » ? Ce qu'il put voir de la vie quotidienne de ces prétendus sages n'était pas pour inspirer une haute idée de leur intelligence. Rien de grotesque comme les rites dont ils enveloppent leurs actions les plus communes et les plus viles. La mort elle-même n'échappe pas au ridicule. Pour entrer sûrement dans l'autre monde, par-dessus le fleuve de feu, il faut se faire étendre sur un sol enduit de bouse de vache, et, tenant la queue de l'animal, lui insuffler dans le corps son âme en expirant, trop heureux si la bonne bête daigne alors arroser le mourant et lui conférer la purification suprême.
Ce n'est pas qu'il n'y eût des savants et des lettrés chez les