‹ Saint François XavierChapitre 188 sur 820 · Dubois, P. II, ch. x · texte numérisé non relu

Dubois, P. II, ch. x

'i. Mon. Xav.,p. 288,

brahmes. Il existait une science indienne. La ville de Madura, non loin de la côte où travaillait Xavier, possédait une sorte d'université. Les missionnaires du xvii* siècle, ayant pénétré assez avant dans l'étude des choses indiennes, jugeront utile, pour lutter à armes égales avec les brahmes, de se faire euxmêmes littérateurs et poètes hindous. Dans ses controverses, le Père de Nobili, aux prises avec les subtilités de la métaphysique indigène, devra recourir à toutes les distinctions de la dialectique occidentale.

Reste que cette science indienne, superficielle et figée chez les lettrés, se réduisait, chez les autres, à réciter par cœur des formules rituelles en une langue, le sanscrit, auquel ils ne comprenaient pas plus que chez nous, au latin, les chantres de village*. Et Xavier avait raison, en somme, de dire et de répéter: « Ces brahmes sont gens de peu de littérature.»

Il était encore plus dans le vrai, quand il voyait en eux le suprême obstacle à l'Evangile. Aux yeux de la caste reine, tout progrès de la foi était une perte d'influence, une menace pour ses revenus, la mise en question du droit pour le brahme d'être vénéré, obéi, nourri par la communauté. « Leur unique affaire, a-t-on dit, n'est pas d'enseigner, mais de manger. » Euxmêmes ne s'en cachaient pas toujours.

« Ce qui leur manque en vertus, écrit encore Xavier, est compensé, et au delà, parla méchanceté et l'injustice. Ceux de cette côte où je vais, sont fort ennuyés de ce que ma grande occupation est de dévoiler leur malice. Quand nous sommes en tête à tête, ils m'avouent la vérité : ils trompent le peuple. Mais ils n'ont d'autre patrimoine que ces idoles de pierre, et c'est d'elles qu'ils vivent à force de mensonges. Ils me considèrent comme en sachant plus long qu'eux tous. Ils me font visiter, me font porter des présents et sont fort mortifiés de ce que je ne les accepte pas. Ils voudraient m'empêcher de dévoiler leurs secrets. Ils savent bien, disent-ils, qu'il n'y a qu'un seul Dieu et ils promettent de le prier pour moi. En retour je leur dis ce qui me paraît bon ; et ensuite, aux pauvres sots {tristes simplices) qui ne leur sont dévoués que par

\. Lettres des nouv. missions du Maduré, t. t. II, p. 3C. Cf. Dubois, t. II, ch. 21 ; Bertrand, Maduré, i.\\,Yt. 72-90; Stau, L'Inde tainoule, p. 19.

crainte, je dévoile, jusqu'à m'en fatiguer, leurs menteries, leurs faussetés. Beaucoup perdent la dévotion qu'ils avaient au démon et se font chrétiens. Sans lesbrahmes, tous les gentils se convertiraient à notre foi ^ »

En général, semble-t-il, les bralimes faisaient bon accueil au missionnaire. Le moment n'était pas encore venu où la multiplication des chrétiens dans les castes infimes, et jusque chez les parias, allait jeter le discrédit sur l'Evangile, et, par suite, sur tous les Européens, quels qu'ils fussent. Xavier devait apparaître, aux yeux de ces orgueilleux docteurs, comme un pénitent sublime venu de très loin. Il n'avait pas le costume de leurs sanfassis, la toile jaune, les socques de bois, le bambou à sept nœuds et la calebasse; mais, lui aussi, vivait d'aumônes, s'adonnait la nuit à la contemplation, et de plus il était humble, doux, bon, puissant en œuvres. François profitait de cet ascendant pour provoquer les brahmes à la controverse. Il les relançait jusque dans leurs pagodes. 11 voulait leur salut assurément, sans beaucoup l'espérer ; du moins il cherchait à ruiner leur ascendant sur le peuple en les humiliant.

« Tandis que je visitais les chrétientés, j'ai dû passer près de nombreuses pagodes. Dans l'une d'entre elles (à Trichandur sans doute) vivaient plus de 200 brahmes. Ils vinrent me voir. Entre autres choses, je leur posai la question suivante : « Qu'est-ce que les dieux et les idoles que vous adorez vous ordonnent de faire pour aller au ciel? » — Là-dessus, grande contestation pour savoir qui me répondrait. Un des plus vieux en fut chargé. Il avait plus de 80 ans. Il demanda que, tout le premier, je disse ce qu'ordonnait le Dieu des chrétiens. Je vis le piège et refusai de rien dire avant qu'il n'eût répondu. 11 fut forcé de mettre à nu son ignorance.» Les dieux, répondit-il, ordon- « nent à qui veut mériter d'aller là où ils sont, 1** de ne pas « tuer les vaches, mais de les adorer, eux, en elles; 2° de faire « des aumônes et cela, aux brahmes des pagodes. » Sur cette réponse, attristé de voir cet empire des démons aller jusqu'à se faire adorer des hommes à la place de Dieu, je me dressai, disant aux brahmes de rester assis, et, élevant la voix, je récitai le

l.ilfow.A'ac., p. 288-289.

Credo et les commandements en leur langue, m'arrêtant un ^^vi à chaque précepte. Gela fait, j'ajoutai une exhortation, toujours en leur langue, leur expliquant ce qu'est le ciel et l'enfer, qui va d'un côté et qui tombe de l'autre. Mon sermon achevé, tous se levèrent, me firent de grandes caresses, disant que vraiment le Dieu des chrétiens est le Dieu véritable, puisque ses préceptes sont si conformes à la droite raison'.»

L'entretien continua. On parla de l'immortalité de l'âme. « Us me demandèrent si l'âme meurt avec le corps comme l'âme des animaux. Dieu m'inspira des arguments en rapport avec leur capacité. Ils comprirent l'immortalité de l'âme et en montraient grande joie. Les raisons qu'il faut donner à ces pauvres esprits ne doivent pas être subtiles comme celles des docteurs scolastiques. »

Ces derniers mots prouvent que Xavier n'avait point affaire à des brahmes lettrés. Ceux-là, s'il les avait entretenus, l'eussent peut-être étourdi dans le tourbillon de leurs théories panthéistiques et mystiques. Rien de tel ici : c'est de la psychologie enfantine. « lis me demandaient : « Quand un homme meurt, « par où l'âme sort-elle ? Quand il dort et qu'il rêve être quelque « part avec ses amis et connaissances (que de fois cela m'est « arrivé, d'être ainsi avec vous, frères bien-aimés!) l'âme s'en « va-t-elle et cesse-t-elle à' informer le corps ? » Ils me demandèrent encore : « Dieu est-il blanc ou noir? Les hommes sont « différents de couleur. Sur cette terre de l'Inde, ils sont noirs. « Gela semble bien être la couleur de Dieu. Oui, Dieu est noir », concluaient-ils, et toutes leurs idoles sont noires. Et ils ne cessent de les frotter d'huile. Aussi sentent-elles affreusement mauvais, et sont-elles laides à faire peur.

« A toutes leurs questions, je répondis de manière à les satisfaire. Et, quand j'en vins à cette conclusion : « Il faut vous « faire chrétiens, puisque vous connaissez la vérité»; ils répondirent (et beaucoup chez nous font la même réponse) : « Que « dira le monde si nous changeons à ce point de manière de « vivre?... » Voilà quelle est leur tentation; se faire chrétien, ce serait s'exposer à manquer du nécessaire. »

\.Mon. Xav., p. 289, 290.

François ne fut pas longtemps sans découvrir que, sous les^ croyances puériles des brahmes se cachaient parfois des restes de vérités. Ils avaient une doctrine secrète*. Dans le fatras des dogmes hindous, les apparences monothéistes ne fontpas défaut. Infiltrations musulmanes et chrétiennes peut-être, peut-être aussi, dans les Védas par exemple, traces de la révélation primitive. Ce fut l'opinion des missionnaires au xvii® siècle, et, à ces vieux poèmes, ils demandèrent des arguments dans leurs polémiques, comme les saints Pères en avaient demandé à Platon. Certainement ils lurent les Yédas d'un œil prévenu; ils prêtèrent trop facilement à ces dogmes erronés des dessous chrétiens. Ils ne discernèrent pas assez le fond panthéistique. Par ailleurs comment ne pas s'y tromper, quand on entend parler d'un Etre un et sans second, exempt de modes, pensée pure et pure béatitude, sachant tout, voyant tout, menant tout, juge des consciences et ordonnateur de l'avenir?

Mais la connaissance de ces formules n'est pas le fait delà caste tout entière. Il est vrai, tout brahme est un initié. Le jour où l'enfant est ceint du cordon sacré, son père lui révèle à voix très basse certains secrets rituels, des mantram, en sanscrit, avec un nom mystérieux, le seul nom authentique de Dieu, qui doit rester inconnu aux étrangers. Y a-t-il rien compris? Plus tard seulement, s'il va aux écoles, la clef de l'initiation lui sera donnée et il pourra entrevoir ce qui se cache de monothéisme épars et inconsistant dans les dogmes brahmaniques^. Xavier rencontra un de ces docteurs indiens et provoqua une entrevue.

« Il me révéla en grand secret, dit-il, que la première chose qu'exigent les maîtres dans ces écoles, c'est le serment de ne jamais dévoiler telles et telles doctrines qui seront enseignées. En grand secret encore, et par amitié pour moi, il me fit la

1, Mon.Xaf,, p. 291. — Un brahme, plus fard, dans un accès de franchise, faisait cet aveu à un missionnaire: «Pourquoi, lui demandait-on, trompez-vous le peuple en lui enseignant qu'il faut adorer une multitude de dieux, vous qui, dans le secret d» voire cœur, n'en connaissez qu'un? — Kadouppou, Souhami, hadouppou, répondît 1(; brahme en soulignant d'un geste, — le ventre, Seigneur, le ventre. » (Perbin, t. 11^ p. 39.) Mùme réponse faite à M. Dubois. T. II, ch. x, p. 294.

2. Dubois, P. II, ch. i (p. 166). — Silvain Levt, art. Hindouisme dans la Grande Encyclopédie, p. tOl ; — Encycl. des sciences religieuses^ article Inde, par Barth,. p. 536.

confidence de ces choses secrètes. En voici une: « Ne jamais « dire qu'il y a un Dieu unique, créateur du ciel et de la lerre^ « lequel est aux cieux, mais l'adorer, lui, et non les idoles qui « sont des démons. » Ils ont quelques livres où sont les commandements (les lois dites de Manou, peut-être). Il y a une langue (le sanscrit) qui sert à l'enseignement, comme chez nous le latin. Il m'a exactement dit les commandements, accompagnant chacun d'une bonne explication. Chose à peine croyable, ces sages observent le dimanche. Ce jour-là ils ne disent pas d'autres prières que celle-ci, qu'ils répètent souvent : « Oncerii naraina noma^ », c'est-à-dire: « Je t'adore, ô Dieu, avec ta grâce et ton secours à jamais. » Mais ils profèrent cette prière tout bas, pour tenir leur serment. Il me dit que la loi naturelle défend la polygamie, qu'il est écrit dans leurs livres qu'un temps viendra où tous les hommes vivront sous la même loi. Il ajouta que, dans leurs universités, on enseigne l'art des enchantements (les mantram). »

Il y a quelques erreurs dans cet exposé. L'observation du « dimanche » ne répondait pas à ce que le saint croyait. La formule de prière secrète n'avait pas le sens chrétien que, par la faute de ses interprètes sans doute, il avait cru comprendre. Quant au Dieu unique, si nettement distingué des démons, n'était-ce pas tout simplement le Brahma impersonnel, être suprême, un et sans second, réalité unique, dont le Brahma personnel, Vichnou et Siva, ne sont que les hypostases ? Au peuple ignorant de s'arrêter aux émanations de la divinité: le philosophe devait monter plus haut, jusqu'au premier terme de l'évolution de l'absolu, jusqu'à la première forme, r« embryon d'or », l'âme du monde «qui tire les réalités inférieures de sa propre substance et les ramène à soi, comme l'araignée lance et ramène son fil ». Simple panthéisme, mais qui facilement

1. L. Pages (t. II, p. 89) donne le texte suivant : Om Çrî narâyanaya nama, c'est-ùdire « Salut au Seigneur narAyana ». yardyana, « celui qui repose sur les efux », est un surnom de Vishnou. — Pour ce qui est de la semaine, les Hindous la connaissent. Le jour qui correspond au dimanche astronomique s'appelle Rai>i-i>âra: mais ce qui est dit ici de l'observation du dimanche n'est pas confirmé par les indianistes modernes (S. Lkvy, loc.cit.,\i. 203). Seulement le dimanche (avec le mardi et le samedi) est jour de mauvais augure : on n'entreprend ce jour-là aucun voyage, aucune affaire importante. — Dubois, p. 382.

pouvait prêter, chez les gens mal avertis, à une interprétation à peu près orthodoxe.

« Le brahme, poursuit Xavier, me demanda de lui dire les points principaux delà doctrine chrétienne et me promettait de me garder le secret. Je lui dis que je n'en ferais rien si tout d'abord il ne s'engageait à proclamer ce que je lui dirais. 11 me le promit. Alors je lui dis et exposai avec une vraie joie ces importantes paroles de notre loi : Qui crediderit et baptizaius fuerit, salvus erit. Il les écrivit en sa langue avec le commentaire ; je lui exposai tout le Credo et, comme tout se tient, j'y joignis les commandements.

« Il me dit qu'une nuit il rêva, et avec un grand plaisir, qu'il était chrétien, qu'il voudrait s'en aller avec moi et être mon compagnon. Il me demanda de le faire chrétien en secret, et de plus, sous certaines conditions inacceptables. J'espère en Dieu qu'un jour il le sera sans conditions. Je lui dis d'enseigner aux simples à n'adorer qu'un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre et vivant aux cieux. Lui, retenu par son serment et par crainte d'être tué du démon, s'y refusa ^. »

De ces entretiens, quel fut le résultat? Le saint nous le dit lui-même: « Depuis que je suis ici je n'ai encore converti qu'un brahme. C'est un excellent jeune homme. 11 s'est fait catéchiste des enfants^. » Xavier parlait ainsi après une grande année passée à la Pêcherie.

Eut-il plus de succès par la suite ? Il n'y paraît guère et ses successeurs immédiats n'en eurent pas davantage. he& Jogues ou pénitents, dont, de loin en loin, leurs lettres enregistrent la conversion, ne sont pas nécessairement des brahmes; et, d'autre part, l'importance qu'on attache à ces conquêtes en montre la rareté. Si jamais se sont vérifiées les sévères paroles de Jésus à l'égard des riches et des orgueilleux de ce monde, ce fut, certes, chez la caste reine. Il n'est pas exact, comme on l'a quelquefois écrit, que saint François Xavier ait désespéré d'elle ; il n'en avait pas le droit, et le ciel est ouvert à tous. Mais il est certain que le début n'était pas encourageant et

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