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Aujourd'hui Patnani, un peu au nord de Manapar

qu'il ne l'est déjà. Voilà les choses qui nous empêchent de progresser. Autrement, il me semble que je ne pourrai pas aller voir le roi. Ces gens sont exaspérés. On les déshonore, on se saisit d'eux sur leurs propres terres. On n'en faisait pas tant sous la domination des Pulas. Je ne sais que faire ; mieux vaudrait ne plus perdre votre temps, ne plus rester parmi ceux qui se désintéressent de tout cela, et ne punissent aucun méfait. Si ceux qui ont volé leparao^ avaient été punis (François fait allusion à quelque pillerie antérieure), les Portugais n'auraient pas fait ce qu'ils font. Que si le prince poursuit les chrétiens pour venger la capture de son serviteur, ce sera tout simple. Ecrivez au capitan quelle peine j'ai ressentie de cet emprisonnement. Pour moi, je ne veux plus écrire à des gens qui font leur spécialité du mal sans qu'on puisse ni réclamer, ni protester. Si le prisonnier est à Tuticorin, pour l'amour de Dieu, allez là où est le capitan, faites élargir l'homme, et que le Portugais vienne là dire ce qu'il réclame.

« On trouverait mauvais qu'un païen, en territoire portugais, s'emparât d'un Portugais, le capitan étant là, et l'entraînât à l'intérieur. Tout de même, eux trouvent mauvais ([u'un Portugais s'empare d'un Indien chez eux pour le mener au capitan, comme s'il n'y avait pas de justice sur le territoire.

« Si vous ne pouvez y aller vous-même, que Paul Vaz aille, avec une lettre de vous, trouver le capitan.

« Je vous assure que je ne saurais vous dire à quel point cet événement m'a contristé. Que Notre-Seigneur nous donne la patience pour souffrir de telles folies.

« Ecrivez-moi vite tout ce qui s'est passé au sujet du messager du roi, s'il est vrai qu'un Portugais s'en soit emparé, et pourquoi, s'il l'a mené à Tuticorin, Si tout cela est vrai, je suis bien résolu à ne pas aller à la résidence du roi 2. »

Ce n'était là malheureusement qu'un épisode entre plusieurs aiîtres, et, pour François, Vinitium dolorum. Ses premières lettres delà Pêcherie ne signalaient pas dans le pays la présence dos Portugais. Il n'y est question ni des marchands ni du capi-

1. Parao, en anglais pro/a, toute espèce de petite embarcation (Yule, Glossary).

tan'. La situation a-t-elle changé? ou, plus simplement, les Portugais ne viennent-ils au Gomorin qu'au moment des pêches? Toujours est-il qu'ils sont là, et qu'il n'y a pour certains d'entre eux ni droits ni lois. Xavier écrit encore :

« Tous les torts que païens et Portugais font aux chrétiens, je ne puis m'empêcher d'en être blessé jusqu'au fond de l'âme, et il y a de quoi... Voir toutes ces offenses faites aux chrétiens, et ne pouvoir y remédier, c'est une blessure qui ne guérit pas.

« J'ai écrit aux vicaires de Goulam et de Cochin au sujet des femmes esclaves que les Portugais ont volées à Punicale : il faut que de solennelles excommunications fassent découvrir les coupables. Il y a trois jours que j'ai fait cette démarche, dès que j'eus reçu Vola (lettre sur feuille de palmier) des patangatins^. »

Ainsi rien ne manquait déjà à la série des abus, vol de barques, arrestations arbitraires, enlèvement d'esclaves. Personne n'était à l'abri des violences, ni les gens du rajah, ni les chrétiens. Disons immédiatement que l'affaire du messager de Travancore paraît s'être arrangée; car, un mois plus tard, nous voyons Xavier entrer en pourparlers avec des seigneurs du pays 3. Mais la blessure était faite au cœur du saint, et elle ira s'élargissant. Nous le verrons plus tard s'enfuir au Japon pour éviter cette croix, la plus intolérable de toutes. Dès 1544, on dirait, à le lire, qu'il est pris de dégoût. Il voudrait quitter les Indes et s'en aller chercher un pays libre où, du moins, les entraves ne lui viendraient pas de ses frères les Européens.

11 nétait pas sans savoir ce qui se passait en Ethiopie depuis un demi-siècle. Le Portugal avait des relations intermittentes avec ce qu'on appelait le pays du Prêtre Jean. Il y avait eu échange d'ambassades. A Goa, il avait pu rencontrer Jean Bermudez, ancien médecin, favori du négus, patriarche, et, avec lui, les débris de l'expédition qu'avait commandée rhéroïque Ghristophe da Gama. On lui avait conté les prodiges de valeur accomplis par ce fils du grand Vasco, dans sa lutte contre les

1. Il disait même très nettement : « En estas lugaren no abitan portugeses, por ser la tierra miiy estéril... », p. 273.

musulmans, et sa mort, on pourrait presque dire son martyre. Un instant ouvert au catholicisme, le pays s'était refermé. Encore un an ou deux, saint Ignace se préoccupera d'y faire entrer des missionnaires et des évéques. La question d'Ethiopie s'imposait donc à l'attention de tous ; et c'est de ce côté qu'à certaines heures l'esprit de Xavier se reportait. Il écrivait à Mansilhas : « Pour ne plus entendre parler de tout cela, j'irai là où je désire aller, au pays du Prêtre Jean où l'on peut tant faire pour le service de Dieu sans être contrecarrée II ne tient à rien que je ne m'embarque à Manapar sur un tony^ pour gagner l'Inde immédiatement et de là les côtes d'Afrique ^. »

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